Le Ramadan débute jeudi 17 mai, jusqu'au 14 juin. En
pleine croissance, le halal suscite l’appétit des industriels. Mais
après avoir suscité l’ire d’associations musulmanes, une norme qui
devait les aider à transformer ces denrées a finalement été abandonnée.
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Écrit par Gaëlle Fleitour
C’est un marché toujours en croissance, et qui draine son lot d’innovations chaque année. Pour le volailler breton Doux, dont le sort devrait être scellé vendredi 18 mai 2018 par le tribunal de Rennes,
il s’agit même d’une de ses principales sources de revenus ! Pourtant,
les entreprises sont frileuses à raconter comment elles travaillent pour
le marché halal. La raison ? Le sujet déchaîne les passions, voire les
crispations.
Pour éviter tout risque de contamination croisée, les industriels sont
nombreux à miser sur des usines spécifiques. Charcuterie, confiserie,
snacking, surgelés… Les gammes dédiées se multiplient chez les grands
noms de l’agroalimentaire (Fleury-Michon, Haribo ou encore Nestlé),
comme chez les PME spécialisées, qui attisent les convoitises. Corico,
expert des volailles halal, s’est fait croquer par LDC en 2013, tandis
qu’Amalric, fabricant de charcuterie, plats cuisinés et surgelés halal,
incontournable en grandes surfaces avec sa marque Isla Délice, a ouvert
il y a deux ans son capital au fonds d’investissement Idi.
Le marché halal a, de fait, été inventé par les pays occidentaux, dans
les années 1970-1980, afin que les industriels de la viande, comme le
volailler Doux, puissent exporter dans les pays musulmans. À l’époque,
un marché de "dégagement" pour des produits de faible qualité ou en
surproduction. Depuis, la demande de produits halal s’est développée en
France par le biais des populations immigrées. Un engouement de
l’industrie agroalimentaire pour le halal que l’on ne retrouve pas pour
le marché casher, moins rentable en raison d’un processus de
"cashérisation" perçu comme très contraignant, avec, notamment, une taxe
prélevée par les autorités rabbiniques pour financer le contrôle et
leurs activités religieuses, mais aussi plus restreint.
Les consommateurs musulmans, en France comme à l’étranger, sont
beaucoup plus nombreux. Et à la recherche de produits variés et de
qualité. Selon Farhan Tufail, le directeur général du cabinet Halal
Certification Services (HCS), 40 % de la population mondiale devrait
être musulmane à l’horizon 2050.
Traçabilité et choix et des ingrédients
Aujourd’hui, outre le Moyen-Orient, de nombreux pays (Maroc, Indonésie,
Malaisie…) importent des denrées halal. Mais servir le marché halal,
c’était un peu le bazar, se plaignent de nombreux industriels
tricolores. "En France, les organismes chargés de la certification halal ne sont pas reconnus comme organismes certificateurs accrédités, explique Eldjida Makhloufi, la responsable export de la Fédération des industriels de la charcuterie (Fict). L’étiquetage
halal est fondé sur les principes arrêtés par l’école coranique, à
laquelle ils sont rattachés. Et pour exporter, il faut se plier aux
exigences du pays importateur."
Pour faire apposer la mention halal sur son produit, une entreprise
peut ainsi faire appel à un sacrificateur musulman (salarié ou non en
interne), et le faire contrôler par un certificateur reconnu par l’une
des trois grandes mosquées françaises (Évry, Paris et Lyon), ou rémunéré
par une association de certification privée. Leurs exigences et
pratiques varient, notamment sur le droit d’étourdir les bêtes avant de
les égorger.
D'où l'idée, pour les pouvoirs publics français et plusieurs
fédérations d’industriels, de lancer en septembre 2017 une norme
volontaire, dédiée aux bonnes pratiques de fabrication des denrées
transformées halal. "Certaines entreprises comme la société Doux ont
souhaité être directement impliquées, et, preuve de leur intérêt,
beaucoup autour de la table étaient des représentants d’organisations
professionnelles de divers secteurs : l’Association nationale des
industries alimentaires, le Centre national interprofessionnel de
l’économie laitière…", racontait alors Nadine Normand, la
responsable du département agroalimentaire de l’Association française de
normalisation (Afnor).
À l’échelle européenne, des travaux avaient déjà été engagés pour
tenter de normaliser des bonnes pratiques de fabrication halal… avant
que la Turquie ne jette l’éponge. Le point d’achoppement ? Le
controversé sujet de l’abattage. "C’est un sujet très sensible. Or une norme, même d’application volontaire, doit être fondée sur le consensus, explique Eldjida Makhloufi, qui a présidé la commission de cette norme Afnor. Nous
nous sommes donc limités aux aliments transformés, en proposant aux
professionnels un socle commun sur les obligations à respecter en termes
de traçabilité continue, de choix des ingrédients…" Il leur est
demandé d’éviter porc, sang, additifs et dérivés qui contiendraient des
substances haram (interdites) comme l’alcool, même dans les produits de
nettoyage. Mais aussi de s’assurer de la certification d’un fournisseur
de viande, de dédier une journée spécifique à la production halal pour
éviter toute contamination croisée.
"Nous avons associé dès le début les mosquées référentes de la certification halal et le Conseil national du culte musulman",
assure l’Afnor. Après avoir participé aux premiers travaux, le
certificateur privé AVS – une référence pour beaucoup de consommateurs
musulmans – a claqué la porte des négociations. Avec ses 200 salariés et
6 millions d’euros de chiffre d’affaires, cette association à but non
lucratif intervient comme prestataire de services en amont de la chaîne,
auprès des abattoirs et des sites d’élaboration de la viande. Elle
s’assure que les bêtes ont bien été tuées et manipulées selon le rite
halal. AVS travaille avec de petites entreprises comme de grands
industriels, tels Bigard et LDC.
Religieux vs industriels
Au sein de ce marché qui suscite beaucoup de fantasmes et
d’opportunisme, les consommateurs se montrent de plus en plus exigeants
estime le porte-parole d’AVS, Fouad Imarraine. Pour lui, la norme Afnor
est "une tartufferie". Il l’accuse de vouloir réguler uniquement le marché halal et de laisser de côté la production casher. "Un sujet de discrimination fort". Pire, à ses yeux, il y aurait ingérence sur un sujet religieux. "Il y avait un engagement économique avant toute autre considération, dénonce-t-il. Nous, les musulmans, servions juste de faire valoir".
"Le business du halal est une opportunité, il risque de devenir un cauchemar",
s’inquiètait pour sa part l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler.
Membre observateur durant trois ans de la commission halal de l’Afnor,
elle jugeait, à sa sortie, cette norme "préoccupante" [lire ci-dessous]. Pourtant, "il y avait un besoin de normalisation et d’assainissement de ce marché sur lequel il y a énormément de fraudes, reconnaît Fateh Kimouche, fondateur du site d’informations Al Kanz. Mais
on a offert une mauvaise réponse en impliquant les industriels. Ce ne
sont pas des observateurs donnant un avis purement consultatif. Pour
eux, les exigences halal sont comme pour le bio : des contraintes".
En réaction aux travaux de l’Afnor, une partie de la communauté
musulmane – deux certificateurs dont AVS, deux associations de
consommateurs, mais également les trois grandes mosquées et le Conseil
national du culte musulman – a élaboré, fin 2016, sa propre charte halal
sur les produits carnés et leurs dérivés. Elle exclut notamment la
pratique de l’étourdissement des bêtes, l’abattage non manuel et
mécanique, ou encore l’emploi de certificateurs non musulmans
pratiquants. Très stricte, elle n’a jamais été officialisée. Sera-t-elle
suivie par les industriels, tiraillés par l’enjeu d’améliorer le
bien-être animal ? Aux yeux de l’Afnor, "ces deux documents sont complémentaires et ont chacun leur utilité".
La contestation a-t-elle été trop forte? En avril 2018, l'organisme de
certification a finalement décidé de renoncer à sa norme halal. Elle
n'avait, bien sûr, était établie qu'à titre volontaire et expérimentale,
et l'Afnor supprime chaque année autant de normes qu'elle en crée.
Une autre question reste en suspens. Outre la traçabilité, comment
améliorer la transparence de ce marché, alors que certains consommateurs
non musulmans mangent pour leur part du halal… sans le savoir ? Faute
de référentiel reconnu par tous, impossible pour les services de
répression des fraudes d’agir. Un décret de 2011 devait encadrer
l’abattage rituel dans l’Hexagone. Mais certains abattoirs européens
feraient toujours du "tout halal", pour des raisons économiques, en
écoulant auprès des grossistes conventionnels les parties arrière de la
bête, interdites de consommation en casher et peu prisées en halal...
"Le “premium du barbu”, un gage de qualité"
3 questions à Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue
(interview réalisée lors de la publication de la norme Afnor, en
septembre 2017)
- Votre livre* explique que le halal est un marché "construit" ?
Le discours dominant aujourd’hui est que les musulmans doivent
respecter un règlement inscrit noir sur blanc dans le Coran ou la
Charia. Or ce règlement n’existe pas. Les interprétations concernant les
règles alimentaires sont nombreuses dans la jurisprudence islamique et
dépendent du contexte. Qui a intérêt à une standardisation aujourd’hui ?
Les industriels, les marchands, et les groupes religieux
fondamentalistes qui pensent le monde en halal-haram, en
permis-interdit.
- Pourquoi jugez-vous la norme de l’Afnor "préoccupante" ?
Une demi-douzaine de membres ont rédigé et publié cette norme Afnor,
qui bien qu’expérimentale va fonctionner comme une norme homologuée.
Cela permet à des entreprises françaises de prétendre que leurs produits
sont halal, même s’il n’existe aucune définition et donc aucune
garantie de ce terme. Il y a de gros marchés d’exportation en vue. Si
vraiment les acheteurs musulmans valident cette norme par leur pratique
d’achat, on pourra répondre positivement. Mais j’en doute. La confiance
en la norme halal repose sur son caractère exclusivement et strictement
religieux. C’est ce que j’appelle le "premium du barbu" : même les moins
religieux préfèrent la norme des barbus salafistes, car c’est pour eux
un gage de qualité.
- Quelle est la réaction des acteurs religieux ?
Si pour certains d’entre eux la norme halal marchande est une
aberration sans fondement théologique, d’autres au contraire sont bien
décidés à laisser le marché officialiser et généraliser cette norme pour
ensuite la conquérir à maturité et la placer sous leur contrôle. Le
business du halal est une opportunité, il risque de devenir un
cauchemar.
* "Le marché halal ou l’invention d’une tradition", Seuil, 2017
Un marché en plein essor
- 5,5 millions de consommateurs en France
- 95 % de la volaille française part en halal
- Abattage rituel (casher et halal) : 15 % de bovin et 27 % d’ovins en volume, en 2014
(Sources : Solis, DGAL, HCS)
Des débouchés à toutes les sauces
Connu pour la viande, le marché halal s’est étendu aux confiseries,
surgelés (steaks hachés, lasagnes, nems de dinde), snacking (hot-dogs ou
pasta box), bouillons en cubes, petits pots pour bébé… et même vins et
pétillants sans alcool. En respectant les principes de pureté, tout
devient "halalisable". Pour le cabinet suisse Halal Certification
Services (HCS), "la taille totale du marché mondial halal,
comprenant l’alimentaire, les produits de consommation, les cosmétiques,
les médicaments, la logistique et autres services, s’évalue entre 2 et 3
milliards de milliards de dollars par an". Dont 38 % dédiés à
l’agroalimentaire, boissons incluses, puis 23 % aux médicaments, et 9 % à
la cosmétique. Un marché en pleine explosion. L’Oréal, par exemple, a
déjà fait certifier halal des centaines de matières premières et les
lignes de production concernées pour le gigantesque marché indonésien.
[ Source : www.usinenouvelle.com]

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