Si aucun siècle ni aucune culture n’ignorent les fêtes, c’est à partir du
XIXe siècle que s’impose
une nouvelle offre de divertissements, entre parcs d’attractions, théâtres,
cafés-concerts, restaurants… multipliant les occasions de célébrations dans
l’espace public. Explications alors qu’on s’interroge sur le sens contemporain
de la fête.
14 juillet, par Théophile
Alexandre Steinlen (1889) Paris
Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Écrit par Corinne Legoy
Professeure en histoire
contemporaine, Université d’Orléans
Les fêtes populaires, dans les rues ou aux terrasses, en des lieux dédiés ou non, semblent,
aujourd’hui, toujours un peu nous surprendre. Ainsi de fête de la musique,
promue en 2025 festival le plus cool du monde sur les réseaux sociaux, drainant une foule inédite de touristes
fêtards attirés par l’événement.
Ainsi, en 2024, durant l’été des Jeux Olympiques, de ce Paris redevenu une fête aux yeux de bien des observateurs
étonnés. Quelque chose s’était alors joué d’une vaste fête publique,
irréductible aux grandes cérémonies orchestrées d’ouverture et de clôture et ce fut, pour beaucoup, une surprise. Comme si
ressurgissait un usage perdu de la fête populaire, ce simple plaisir de
s’amuser et de partager dans l’espace public et ses lieux.
L’actualité, au reste, a brouillé le sens de la
fête : la fermeture ou la fragilité de nombre de ses lieux (des
discothèques aux bars et restaurants) ainsi que les confinements liés à la
pandémie du Covid-19 ont conduit à s’interroger sur la place et les conditions
de possibilité de la fête dans nos sociétés. Tragiques, les attentats de 2015, prenant pour cible une salle de spectacle, le Bataclan, et des
terrasses de cafés, puis celui de 2016, lors du 14 juillet à
Nice, ont tout à la fois associé nos cultures à des
pratiques festives et teinté dramatiquement ces grands rassemblements publics.
La peur, aussi, rôde sur la fête. Elle est, de
surcroît, régulièrement nourrie par la crainte des débordements, constamment
rappelés, voire instrumentalisés, à l’image de ceux qui ont suivi la victoire du PSG en
finale de la ligue des Champions le
1er juin dernier. Journalistes, chercheurs ou
acteurs du monde de la nuit se sont ainsi, depuis quelques années, emparés de la question, s’interrogeant sur ce sens perdu de la fête ou sur sa présence-absence dans nos sociétés.
Le clown géant qui va prendre la tête de la Cavalcade du Bœuf Gras au
Carnaval de Paris, en 1897. Le
Cette idée que l’on ne saurait plus, ou que l’on
ne pourrait plus, faire la fête n’est cependant pas un constat neuf. Dès
1961, Willy Ronnis commente ainsi le
14 juillet dans l’île Saint-Louis :
« Ce jour-là, j’étais monté sur un petit tabouret pour avoir une vue
plongeante du petit bal. Il y avait une telle gaieté dans les rues de Paris, au
14 Juillet. Ça s’est raréfié, peu à peu ». Mais ce discours de la
nostalgie entoure toujours, en réalité, le discours sur la fête. Dès le XIXe siècle,
bien des contemporains déplorent ces fêtes qui ne seraient plus ce qu’elles
étaient. La mélancolie qui s’empare des fêtards au petit matin semble souvent
s’emparer de nombre de ses observateurs, masquant la résistance et la
réinvention des pratiques festives.
Au fond, les confinements n’ont-ils pas surtout
montré leur puissance de renouvellement, ici sous contrainte, avec leurs apéros-zooms, l’organisation de fêtes et de dîners privés en dépit de la
distanciation sociale imposée partout, l’improvisation de concerts ou de
performances sur les balcons ?
Alors plutôt que de nous demander, sans doute en
vain, si l’on sait encore ou si l’on ne sait plus faire la fête, essayons
plutôt d’éclairer un peu ce qu’elle fut juste avant nous, en ce XIXe siècle
où s’inventèrent bien des formes festives.
Les « nuits parisiennes », naissance
d’un mythe
Si aucun siècle ni aucune culture n’ignorent les
fêtes, c’est à partir du XIXe siècle que s’impose
progressivement une nouvelle offre de divertissements marquée par la
démultiplication et la diversification des lieux festifs. Elle est
particulièrement visible à Paris où la présence et la pratique de la fête
s’intensifient alors, contribuant à forger le mythe puissant des « nuits
parisiennes ».
L’obsession des contemporains pour l’inventaire de tous ces lieux
« consacrés à la joie » dit,
à elle seule, le caractère inédit de cette offre et de ces pratiques :
physiologies, tableaux de Paris, guides touristiques ou articles de presse
dressent inlassablement la liste de ces lieux où sortir et s’amuser, cherchant
à rendre lisible ce nouveau Paris festif et nocturne en train de naître.
Cette forte présence de la fête dans le Paris du
XIXe siècle tient au moment charnière qu’il représente :
moment où persistent des usages festifs hérités encore très vivaces et où
s’inventent de nouveaux divertissements, liés à une culture urbaine en pleine
mutation.
Le principal héritage festif est celui de
Carnaval, dont la tradition, très ancienne, est encore étonnamment puissante au
XIXe siècle. Foules costumées, cortèges, voitures de masques,
bals et festins scandent cette parenthèse admise de subversion des normes et
des codes, ce monde à l’envers railleur.
La rue, alors, est au peuple. Elle est parcourue
de masques et de costumes, et traversée de grands cortèges rituels dont la
population parisienne est longtemps coutumière : descente de la courtille,
qui voit, dans la première moitié du siècle, les fêtards enterrer carnaval en
un cortège déguisé, divagant et bruyant, rejoignant le cœur de Paris depuis la
barrière de Belleville ; promenade du bœuf gras, ce défilé de bœufs,
choisis pour leur fort poids en viande, mené en musique par des garçons
bouchers déguisés et accompagné de chars ; cortège des blanchisseuses,
enfin, avec sa reine des reines élue chaque année.
Fête rituelle, le carnaval parisien, en ce
siècle des révolutions, se fait également politique. Les journées
révolutionnaires de février 1848 qui chassent Louis-Philippe du pouvoir mêlent
ainsi soulèvement politique et gestes carnavalesques quand, souvent, le
mannequin traditionnellement brûlé à la fin des réjouissances prend le visage
de tel ou tel homme politique. L’instrumentalisation de la fête en une arme
d’affranchissement et d’affirmation est consacrée, et pour longtemps.
Progressivement, cependant, les fêtes de
Carnaval deviennent plus commerciales, plus encadrées, leur présence reflue, en
tout cas sous leurs formes anciennes, populaires et provocatrices. Les chars
publicitaires se multiplient, les notables et les grands patrons s’imposent
dans leur organisation. Carnaval alors se meurt – peut-être – mais les
pratiques festives se renouvellent, affirmant leur présence dans la ville et
leur vivacité populaire.
Danser pour faire la fête
Ces pratiques festives doivent alors beaucoup à
l’essor, sans précédent, d’une offre de loisirs inédite, liée aux mutations de
la ville et du rapport à elle : la nuit est conquise peu à peu par
l’éclairage public qui se répand ; les divertissements proposés ferment
plus tard ; un temps pour soi libéré peu à peu – même en d’étroites
limites – permet de sortir plus aisément, et la diversification de l’offre
permet presque à chacun – ouvrier, grisette, étudiant ou bourgeois – de trouver
un lieu où divertir sa soirée et sa nuit.
Faire la fête, c’est alors avant tout danser. Ce
goût si profondément ancré et si socialement partagé – qui fait parler de
« dansomanie » – n’est certes pas tout à fait neuf, mais il bénéficie
alors de l’expansion considérable du nombre de
salles de bal jusque dans la
seconde moitié du XIXe siècle.
Selon les mots de Victor Rozier, « de même qu’à Paris, chaque quartier a ses habitants, chaque
boulevard ses promeneurs, chaque bal a son public » : étudiants aux
bals du Prado et à Bullier (fondé sous le nom de Closerie des Lilas et qui est
resté quand le bal s’est transformé en brasserie) ; classes populaires au
Château-Rouge, à la Reine-Blanche ou à la Boule-Noire, les grands bals de
Montmartre ; monde mêlé de toutes les catégories sociales à Valentino ou
Frascati.
En réalité, cependant, on ne danse pas que dans
des salles dédiées. Bien d’autres lieux permettent de danser. C’est le cas des
guinguettes, qui naissent alors, ces modestes restaurants ou débits de boisson,
ajoutant un bal à leurs attractions. Elles existent à Paris, mais surtout à ses
barrières, sur un axe Belleville-Montrouge. La Grande-Chaumière est l’une des
plus fameuses, située à la barrière de Montparnasse, alors sur la commune de Montrouge. Quand
le nombre de salles de bal commence à refluer, notamment
à partir des années 1880, elles poursuivent leur histoire, renouvelée par
les bals musettes qui se multiplient sur les bords de Marne.
Les salles de bal font en effet face, dans la
seconde moitié, à la rude compétition des innombrables divertissements crées
alors : cafés-concerts, cabarets, music-halls, cirques, fêtes foraines,
skating-rinks, puis, plus tardivement, parcs d’attraction (Luna-Park ou
Magic-City).
Affiche de Toulouse-Lautrec pour les bals du Moulin Rouge (1891, Musée Carnavalet).
Mais cette nouvelle offre culturelle n’est
cependant pas qu’une offre de spectacles, elle est, indissociablement et
profondément, participative : presque tous les lieux de divertissement
sont alors, et c’est une particularité du temps, des lieux hybrides, où se
combinent spectacles et possibilités festives. D’abord parce que l’on peut y
boire, fumer et se déplacer librement, ensuite parce que l’on peut aussi, et
souvent, y danser, enfin parce qu’ils abritent, tous, une foule de fêtes.
L’Élysée-Montmartre, fondé en 1807, combine
ainsi salle de spectacle et salle de bal ; les Folies-Bergère (fondées en
1869) et le Moulin Rouge (fondé en 1889), de la même façon, sont à la fois
établissements de spectacle et salles de bal. Plus étonnant, peut-être, pour
nous, ces skating-rinks,
salles de patinage (à glace ou à roulettes) où le public se presse autant pour
patiner que pour les fêtes qui y sont régulièrement données.
La vogue des bals masqués
Parcs d’attraction, théâtres, cafés-concerts,
restaurants… Tous ces lieux voient alors triompher, jusqu’à la Première Guerre
mondiale, une forme totalement disparue – du moins dans sa dimension publique
et populaire – de fête nocturne, aux échos considérables dans la ville, les
imaginaires et la culture du temps : les bals masqués et costumés. Dérivés
du bal de l’Opéra, crée en 1715, ils sont d’abord organisés durant la période
de Carnaval puis s’en émancipent au fur et à mesure du siècle.
Tous les lieux de divertissement évoqués, à
commencer par les théâtres, organisent leurs bals masqués, ouverts moyennant un billet d’entrée dont les tarifs varient selon le
prestige des salles. Ils drainent dans les salles des foules considérables de
fêtards, mais aussi bien des curieux, et attirent, dans les rues, des badauds guettant les déambulations des
noctambules déguisés. Ces fêtes sont, aussi, dans la ville. Fascinantes ou
scandaleuses, selon les points de vue des contemporains, elles sont affolantes
pour les pouvoirs qui les surveillent scrupuleusement, mais les tolèrent
pourtant et les laissent même se multiplier.
1912, photographie de la montée au bal des Quat’z’Arts au Skating de la rue d’Amsterdam. Association des Quat’Z’Arts
La présence publique de ces fêtes masquées est
redoublée par celles qu’organisent de nombreuses associations, étudiantes,
professionnelles ou syndicales. Fêtes privées officiellement, puisque sur
invitation, certaines d’entre elles brouillent cependant la frontière du privé,
s’invitant dans la ville et s’ouvrant, bon gré mal gré, à des fêtards échappant
à leur cercle. Le cas emblématique est celui du bal
des Quat’z’Arts (le bal des étudiants des Beaux-Arts), dont les cortèges (le soir, avant le bal, et au petit matin, après
lui) sillonnent Paris en un rituel provocateur perdurant de 1892 à 1966.
La familiarité avec la fête était-elle alors
plus grande ? Son inscription dans l’espace de la ville plus forte ?
Son appropriation partagée plus intense ? Nous laisserons à chacun le soin
de trancher… Et d’y penser, peut-être, le 14 juillet, le jour de cette fête, voulue républicaine et
populaire, par les pères de la IIIe République
qui en firent, en 1881, la fête nationale.
[Source : www.theconversation.com]