sexta-feira, 31 de julho de 2026

Mathias Leboeuf : « Plus votre langage est pauvre, plus votre appréhension du réel va être fruste »

Le journaliste, docteur en philosophie et enseignant à l’Institut Supérieur du droit Mathias Leboeuf, livre à Epoch Times son regard sur le lien existant entre appauvrissement du langage et violence. 


Propos recueillis par Julian Herrero

Violence et langage – Quand nous ne sommes pas capables de mettre des mots sur nos propres émotions, on devient tributaire de la violence, selon le philosophe.

Epoch Times – Le niveau de l’orthographe et du langage est à mettre en relation avec la question de la violence et du civisme », avez-vous déclaré sur CNews le 16 juillet. En quoi la pauvreté du langage peut-elle favoriser les comportements agressifs ?

Mathias Leboeuf – En tant que philosophe et enseignant en culture générale à l’Institut supérieur du droit, je porte à la fois un regard théorique et un regard de terrain sur cette situation. Au cours de mes activités d’enseignant, j’ai observé qu’un certain nombre d’étudiants présentaient des faiblesses en culture générale. C’est la raison pour laquelle, je les sensibilise à cette question. Mon objectif est de les faire entrer dans un véritable processus culturel.

La dégradation du niveau en culture générale n’est pas sans lien avec le sujet qui nous intéresse ici : la pauvreté du vocabulaire et des comportements possiblement violents. Divers linguistes ont travaillé sur cette thématique. Je pense notamment à Alain Bentolila, qui a publié l’an dernier, l’excellent ouvrage Demain la barbarie ?

Plus votre langage est pauvre, plus votre appréhension du réel va être fruste. En termes plus freudiens, vous aurez du mal à sublimer le réel et à mettre des mots sur ce que vous voyez ou ressentez.

Avoir un vocabulaire limité revient également à s’enfermer dans des catégories simples qui se traduisent trop souvent par un manichéisme grossier. Ainsi, votre grille de lecture du réel ne connaitra que des choix binaires :  le bien et le mal, les gentils et les méchants, ou l’utile ou l’inutile, le facile et le difficile. La nuance disparaît. Cette appréhension pauvre du réel peut alors laisser place à une énorme frustration et à l’expression de la violence. Attention : l’appréhension du réel, ce n’est pas seulement un rapport à l’extérieur, aux autres. Il s’agit aussi du rapport à soi, c’est-à-dire la manière dont on va se vivre, s’envisager et gérer ses propres émotions.

Et quand on n’est pas capable de mettre des mots sur ces dernières pour les traduire et les apprivoiser, les raffiner, on devient tributaire de la violence.

L’incapacité à exprimer ce que l’on ressent ou à formaliser une pensée nous empêche de gérer correctement nos émotions ?

Elle complique la gestion des émotions et rend plus difficile la description et l’appréhension intellectuelle, mais aussi pratique des choses. C’est à cela que « sert » la pensée, la réflexion, l’acte d’intelligence.

Depuis plusieurs années, je propose à mes étudiants un exercice atypique pour renforcer leur capacité à formaliser leur pensée.

Je suis un jour rentré en salle de classe en affirmant que j’étais dans l’incapacité de faire cours puisque j’avais oublié mes idées dans le métro. J’ai alors demandé à mes étudiants de me donner des idées pour que le cours puisse démarrer à partir de leurs idées, n’ayant pas les miennes sous la main.

Stupeur et consternation ! Les étudiants ont évidemment été dans un premier temps surpris, voire gênés, embarrassés. Mais ils ont très vite compris l’intérêt de l’exercice et les plus courageux d’entre eux ont pris la parole pour formuler et proposer leurs idées. J’ai bien sûr ensuite poussé l’exercice en leur demandant de m’expliquer leur idée,  de la développer et de la « justifier » en me disant pourquoi ils pensaient ce qu’ils pensaient.

Force est de reconnaître que la tâche n’est pas aisée au départ. Et ce notamment parce qu’on ne leur a jamais proposé cet exercice. Formuler précisément une pensée, et dire pourquoi on pense ce que l’on pense, ce n’est pas facile, cela ne va pas de soi. Pour eux, jeunes étudiants en Droit mais, pour être honnête, cela ne l’est pour personne.  Et plus on a de lacunes en matière de vocabulaire, plus on a du mal à structurer sa pensée. Mes étudiants sont confrontés à cela. Mais in fine, ils s’exercent, et surtout y prennent goût et progressent. Et s’épanouissent car c’est aussi comme ça qu’ils se découvrent et apprennent qui ils sont.

Avec ce genre d’exercice, on peut éviter à de nombreux jeunes de sombrer dans la violence du non-verbal. C’est pourquoi, à l’ISD, nous avons systématisé cet exercice qui connait un grand succès.

Selon vous, qu’est-ce qui explique, notamment chez les jeunes, cet appauvrissement du vocabulaire ? 

Il y a un problème d’enseignement des fondamentaux au sein de l’Éducation nationale. Je suis assez stupéfait par le faible niveau d’exigence linguistique qu’on attend des élèves aujourd’hui. J’avoue que longtemps je n’y ai pas cru. Mais c’est une réalité prosaïque.

Je ne dirais pas qu’aujourd’hui, on n’apprend plus la lecture à nos enfants. Mais on ne leur transmet plus le goût de la lecture et, de manière générale, le goût de l’apprentissage. Sur cette thématique, il y a eu comme une démission des pouvoirs publics.

À cela s’ajoutent des réseaux sociaux dont les contenus très courts et immédiats, sapent l’appétence des jeunes pour la lecture d’ouvrages plus longs et riches sur le plan intellectuel. Mais aussi plus difficiles et chronophages.

Il est faux de dire que les jeunes ne lisent plus. Ils lisent beaucoup, mais mal. Les jeunes passent leur temps à lire des textes de mauvaise qualité, pauvres, qui valident leur indigence langagière.

De mon côté, j’exhorte mes étudiants à lire intelligemment, c’est-à-dire à aimer même ne pas comprendre, ou du moins ne pas comprendre immédiatement. C’est comme cela que l’on se construit intellectuellement et que l’on devient libre.

Je mets constamment mes étudiants en garde en leur disant que s’ils sont pauvres culturellement, ils seront exploités mentalement. Car on exploite que les pauvres. Croyez-moi, ils comprennent cela immédiatement.

S’ils veulent s’émanciper et être maîtres de leur destin, ils doivent impérativement être puissants sur le plan intellectuel. Et pas seulement gagner beaucoup d’argent. Sans quoi , les conséquences politiques et sociétales seront désastreuses. En 2005, avec Un nouveau paradigme, le sociologue Alain Touraine, tirait déjà la sonnette d’alarme, expliquant qu’on allait passer d’une fracture économique de la société à une fracture culturelle. Autrement dit, il y aura ceux qui auront du savoir et qui pourront s’insérer dans l’économie du savoir, et puis ceux qui en seront dépourvus et qui risquent d’être exploités. Le savoir est un pouvoir. Ou plus précisément, tout pouvoir s’autorise d’un savoir et se structure à partir de lui. À commencer par le pouvoir… de convaincre !

N’y a-t-il pas eu ces dernières décennies une forme de diabolisation de l’orthographe, la réduisant à un outil de domination bourgeoise ?

Il est très difficile de mesurer à quel point certaines pédagogies ont pu impacter le rapport que nous avons à la langue. Cependant, il est certain qu’à un moment donné, on a voulu que la rectitude de l’usage de la langue ne soit plus un critère distinctif. Est-ce que cela a pour autant impacté le niveau des élèves ? Je n’en suis pas certain.

Le problème de l’effondrement du niveau n’est pas tant lié aux mesures pédagogiques qu’à l’absence de dynamique culturelle générale. En dehors de l’école, si vous vous intéressez un minimum à la lecture, au théâtre, à la musique ; si vous allez aux concerts comme aux musées etc. vous pouvez in fine vous en sortir. On ne favorise pas aujourd’hui cette appétence chez les jeunes, qui sont aussi responsables de cette situation. Mais pas uniquement. Or c’est cette appétence pour les savoirs qui formera les compétences des futurs pouvoirs. 

Nous sommes face à une véritable problématique politique puisque demain ces jeunes iront aussi voter pour tel ou tel candidat. Sur quels critères ? Comment vont-ils déterminer leur choix ? On revient à la Grèce antique et à l’éducation comme formation éthique et culturelle du citoyen. C’est fondamental.

Quels autres philosophes ou linguistes ont travaillé sur le lien entre le niveau de langage et d’orthographe et les comportements violents ?

Je crois que les psychologues Amanda Rose et Steven Asher  ont montré une corrélation entre le niveau de langage et la résolution pacifique des conflits chez l’enfant. Un niveau de langage important permettant de trouver plus facilement un terrain de compromis et des stratégies plus souples.

Cela étant, plus largement, cette thématique structure quasiment toute l’histoire de la philosophie et de la psychanalyse. Je vous invite à lire Platon de François Châtelet. Dans cet ouvrage explorant par définition la philosophie platonicienne, l’auteur démontre que le rapport au langage est nécessairement politique et l’espace politique se fonde au sens large par et dans le langage. Vous retrouverez également l’importance du langage chez Aristote avec le concept d’animal politique. Pour les Grecs, l’éducation du citoyen est primordiale. En réalité, dès la naissance de la pensée occidentale, le langage, son niveau, sa maitrise et son usage structurent le rapport à l’espace politique et l’espace politique lui-même. Lorsque le langage échoue, la voie de la guerre prend le relais.

 

[Source : www.epochtimes.fr]

A fin da lectura está aquí

 

Imaxe que encabeza o artigo publicado por Rose Horowitch en The Atlantic

Escrito por Xurxo Borrazás

No último número de The Atlantic a escritora Rose Horowitch publica un ensaio co título desta columna, un texto polémico, e polo tanto oportuno. Nel analiza a lectura como práctica non innata senón continxente e fráxil, apenas 6000 anos en termos absolutos e non máis duns séculos se consideramos as sociedades nas que a inmensa maioría das persoas están alfabetizadas e teñen acceso a un volume xeneroso de publicacións diversas. A autora describe como na “era da lectura” esta era a vía principal para transmitir a cultura, informarse, fixar contratos e pactos sociais ou xerar significado. Ese carácter central estaría agora sometido a asedio e Horowitch prognostica a deriva acelerada cara unha sociedade non analfabeta pero si, no ronsel de McLuhan, post-letrada. 

O papel referencial da escrita, sinónimo de fiabilidade, verdade ou lei, xógao a cada paso máis a imaxe, fronte á cal nos pasa desapercibida a súa condición de construída e metafórica, que comparte coa linguaxe. Unha imaxe mostraría de maneira transparente o que hai, non contaminado pola opinión. Hoxe que a fabricación de imaxes e textos a base de clics é a norma, esa crenza produce risa. A substitución da cultura escrita pola da imaxe trae consigo a perda de capacidade para procesar e producir mensaxes complexas, e unha sofisticación da camuflaxe ideolóxica por medio dunha suposta neutralidade.

O noso cerebro non está programado para ler. Esa actividade non é natural, debe ser adquirida, practicada e perfeccionada. Se deixamos de ler, a habilidade deteriórase e atrófiase, coma se deixamos de correr ou de falar unha lingua estranxeira. A lectura non é un modo de comunicación coma outros senón que precisa dunha fase de abstracción e activación neurolóxica que a contemplación de imaxes non require. Ao deixarmos de ler pérdese a exposición á diversidade de opinións e a toma en consideración das visións que non coinciden coa nosa, pérdense igualmente autonomía, capacidade de asociación, de proxección, de pausa, de decisión ou de interpretación. Pérdese credibilidade e gáñase credulidade. En palabras de Machado, fáisenos máis difícil “distinguir as voces dos ecos”.

Para o que si está programado o cerebro é para ser sensíbel e reaccionar ante as distraccións. Rexistramos e respondemos a calquera cambio na contorna, calquera movemento, como mecanismo de alerta e prevención. As redes sociais, provedoras de distracción a grande escala en forma de memes ou vídeos curtos, en moitas ocasións reproducidos ao dobre de velocidade, sábeno. Os xestores das redes sociais coñecen ese calcañar de Aquiles e, como sinala o psiquiatra Anders Hansen, hackearon o noso cerebro para explorar esa fenda nas nosas defensas.

Hoxe ninguén lle prende lume aos libros. Ao contrario, lemos máis palabras que nunca en múltiples formatos breves. O equivalente actual das lapas na Biblioteca de Alexandría, e tantas outras, non é a destrución da cultura escrita senón a implantación na mentalidade colectiva da súa irrelevancia. De feito, a desaparición da biblioteca de Alexandría debeuse só en parte ao lume, o resto pode atribuírse ao desleixo e a falta de mantemento: ratos, fungos, insectos, etc. A maneira máis efectiva de anular unha idea non se leva a cabo pola forza (sentirse atacado pode levar a redobrar as defensas) senón pola desidia ou o abandono.

Este proceso é evidente na estrutura das mensaxes políticas, básicas, polarizadas, efémeras, máxicas e entretidas: as arroutadas e xestos charramangueiros e autocancelados de Donald Trump son o exemplo paradigmático: el mesmo recoñece en público que o único que le son reportaxes que falen del, ademais do teleprompter. Traspasado ao campo das matemáticas, non é que perdamos habilidades para o cálculo mental con números de varias cifras. O que está a acontecer cultural e socialmente coa renuncia á lectura de textos complexos parécese máis a renunciar aos números, vén sendo como substituír todos os libros orixinais escritos ao longo de milleiros de anos por versións adaptadas, coas ideas e as situacións resumidas e simplificadas, redactadas con frases máis curtas e cun vocabulario básico. A prosa de Proust supón unha barreira infranqueábel para o público maioritario, afeito a textos da literatura xuvenil, a preferida tamén por bo número de persoas adultas. O resultado é unha infantilización e unha relegación do pensamento racional e analítico. Se non somos quen de concentrármonos en textos longos e complexos durante un período extenso de tempo, calquera proxecto cultural ou científico ambicioso se converterá para nós en inasumíbel e renunciaremos a el. A cultura escrita, por conseguinte a lectura, é a que levou a Newton a sentenciar que avanzamos sobre os ombros de xigantes.

No camiño pérdese igualmente o gozo da lectura das obras mestras da literatura, a filosofía, a historia, o xornalismo ou a ciencia. Pérdese a memoria e o coñecemento acumulado polas mentes máis preclaras e reflexivas na cadea de xeracións que nos trouxo desde a invención da linguaxe articulada ata os nosos días. Isto está a acontecer e é un camiño fomentado, non se trata dun proceso espontáneo nin decidido pola xeneralidade das persoas, moito menos desexado. Na poboación máis nova medra o número de persoas que desexarían ler máis pero non se ve capaz ou non o consegue porque a súa capacidade de concentración está debilitada pola xustaposición de fragmentos conectados arbitrariamente, as fontes de distracción asáltanos coa gratificación instantánea de satisfacer o instinto natural de atender aos cambios, reificado nun desfile sen fin de imaxes e mensaxes breves e primarias en tweets, whatsapps, scroll, reels, threads ou links. Quizais por iso máis e máis mozos e mozas expresan que preferirían vivir nun mundo sen internet, á que en parte atribúen a agresividade emocional, a ansiedade existencial e a deshumanización das relacións persoais.

Horowitch cita múltiples estatísticas que apoian a tese da erosión acelerada da lectura en todos os grupos demográficos. Un estudo rechamante di que o número de norteamericanos que len é xa inferior ao dos que participan en apostas. A autora explica como feitos que en teoría contradín as súas conclusións, tales como o auxe na vendas de libros ou os clubs de lectura, responden menos a un aumento que á concentración: hai menos persoas que len pero len máis. Os clubs de lectura funcionarían así como células de resistencia e apoio para contrarrestar a tendencia xeral. 

Os cambios que Rose Horowitch prognostica son lexitimamente discutíbeis, nós mesmos temos reservas sobre a súa inminencia e inevitabilidade, por iso mesmo agradecemos que nos obriguen a consideralos. Se se chegan a dar, a magnitude das súas consecuencias será semellante á que no seu día tivo o fenómeno contrario, a aparición da escrita. Agora ben, xa que estamos e falan deste tempo, algo teremos que dicir nós.

 

[Foto: The Atlantic - fonte: www.praza.gal]

 

 

 

 

quinta-feira, 30 de julho de 2026

«Els irresponsables», de Johann Chapoutot

Qui va portar Hitler al poder?

Johann Chapoutot 

Escrit per

L’historiador francès Johann Chapoutot no pot ser més il·lustratiu quan adverteix que Weimar és una història tan viva que ressuscita els morts i mai no acaba d’interrogar Alemanya. Però interrogar els alemanys sobre aquest període del seu passat, sens dubte, suposa també interrogar França –un dels objectius d’aquest assaig– i, encara, interrogar tots els europeus entre els quals podíem incloure, si exploràvem tots els límits, els nord-americans.

La intenció no seria cap altra que la d’obtenir respostes sobre el present per tal d’evitar-nos de caure en un nou abisme com sembla que estem a punt de fer-ho. 

D’entrada, per a arrencar un assaig de govern Franz von Papen i l’envia un dissabte 7 de desembre de 2019 junt amb un grup de joves militants de l’esquerra a la seu del partit cristianodemòcrata alemany, al CDU, a Berlín.

L’home que, a força d’intrigues maldestres, va convèncer el vell Hindenburg que nomenés Hitler canceller vol ara prevenir la dreta alemanya de la temptació d’aliar-se amb l’extrema dreta. Si de cas es coneixen els fets la seua és una intenció sensata que evitarà en aquesta ucronia un desenllaç fatal per a Alemanya i per al món. Els fets, però quins són els fets?

Chapoutot es revolta amargament contra com s’han explicat aquests fets, en concret a França, i no tan sols per la baixada general del nivell acadèmic: 

“en aquest cas tot plegat obeeix a un canvi historiogràfic i editorial de dimensions tectòniques que ha relegat l’estudi de la República de Weimar i l’etiologia de la seva desaparició als llimbs de la pedagogia i de la cultura general i del debat públic”.  

A causa d’aquest canvi, l’historiador denuncia que a debats i taules redones s’han normalitzat creences com ara que: 

“’els nazis encara van arribar al poder democràticament’ (fals), que ‘Hitler va ser elegit pels alemanys (mai), que ‘la crisi va portar els nazis al poder (fals), que ‘els extrems/els populismes/els extremismes van matar la democràcia de Weimar’ (fals) i fins i tot, per als més murris que ‘l’esquerra és la responsable de l’arribada dels nazis al poder’ una sentència que et deixa estupefacte, comparable a les que l’estiu de 2022 atribuïen els grans focs que devastaven la Gironda… als ecologistes”.

Johann Chapoutot, Els irresponsables, Angle (2026)

Per a l’autor als alumnes francesos –i podríem fer una extrapolació local:

“senzillament, ja no se’ls convida a reflexionar sobre què és el que va poder destruir una democràcia al cor d’Europa, en ple segle XX, en un país on la taxa d’alfabetització, el prestigi de les seves universitats i el seu patrimoni literari, filosòfic, artístic i científic forçaven l’admiració dels seus veïns”.

Sens dubte, les dades usades en els manuals per a explicar l’arribada dels nazis al poder han estat interpretades al dictat d’unes presumpcions que l’historiador tomba una per una a base d’un relat minuciós dels fets que es recolza en una bibliografia exhaustiva, en documents, en un coneixement i vivisecció dels fets lluminós. 

Va ser, afirma, l’autor d’Els irresponsables:

“una petita oligarquia descarada, egoista i curta qui va fer la tria, el càlcul, l’aposta d’assassinar una democràcia: els liberals autoritaris que, convençuts de la seva legitimitat supraelectoral, persuadits de la legitimitat de la seva política de ‘reformes’ (la paraula ja era omnipresent el 1932), infatuats del seu geni, del seu naixement i de les seves xarxes, van decidir fredament que l’única via raonable, per mantenir el poder i evitar qualsevol possibilitat de victòria de l’esquerra, era l’aliança amb els nazis”. 

I conclou: 

“Hitler com a via de la raó, o com l’extrem centre va posar l’extrema dreta al poder. Aquest és l’objecte de la present investigació, que vol ser instrucció, en tots els sentits del terme, i que també es podrà llegir com una acusació”. 

Recorda l’historiador que van ser els liberals autoritaris ansiosos de mantenir-se en el poder els que el 30 de gener de 1933, amb la complicitat del vell i corrupte aristòcrata prussià que era Hindenburg, que van cridar als nazis a ocupar el poder convençuts que els podrien domesticar. Uns nazis, explica, que 

“estaven en desacceleració política i en clar declivi electoral, en grans dificultats, per tant. La hipòtesi més probable era que en el termini d’unes setmanes l’NSDAP es fracturés en una gran escissió i desaparegués purament i simplement”.

Diu l’historiador també, preocupat per l’evolució política del seu país i per les estratègies de Macron, que la història no es repeteix però quequeja molt. Les analogies en aquest cas sempre són útils per intentar entendre què està passant en el nostre temps. 

Un altre autor, en aquest cas italià, de manera molt menys exhaustiva i mirant cap a l’altra banda de l’Atlàntic, Siegmund Ginzberg, també s’ha servit de l’exemple de la descomposició de Weimar per explicar l’ascens de Trump, de l’extrema dreta arreu d’Europa. Tant l’un com l’altre, Ginzberg i Chapoutot, coincideixen en apuntar unes mateixes causes en la desfeta de la democràcia alemanya. 

Tant a l’un com l’altre els incumbeixen els factors actuals que podrien tornar a portar a la destrucció de les nostres democràcies: unes elits preocupades pel seu benestar, incapaces de gestionar la situació de crisis que ells mateix han generat, espantats per la pèrdua del propi estatus. Unes elits convençudes que una extrema dreta atemorida pels mateixos mals i convenientment domesticada, podrà salvar la situació, la seua situació.

La lectura d’aquest apassionant assaig històric no podria ser més oportuna per als nostres lectors en plena descomposició interna d’una extrema dreta espanyola que malgrat això cada dia ocupa més espais de poder territorial gràcies a la complicitat del gran partit conservador delerós de conservar el poder i entregat amb cos i ànima a l’imaginari de l’extremisme dretà. 

Afirma Chapoutot: 

“L’arribada dels règims com el feixisme i el nazisme, per exemple, és una reacció contra les promeses de la modernitat, singularment les de la llibertat, igualtat i fraternitat, però ‘aquesta reacció antimoderna té lloc en les condicions de la modernitat’ i els historiadors del període saben des de fa molt de temps, amb Jeffrey Herf, que el segle XX va parir una ‘modernitat reaccionària’ que va sembrar horror i mort en la guerra i el genocidi, però que la violència i la devastació constitutives, essencials, d’aquesta modernitat poden agafar en préstec vies aparentment més suaus o, per dir-ho amb les noves paraules de la neollengua contemporània, benignes”. 

Doncs, això.

 

[Foto: Wikimedia Commons - font: www.diarilaveu.cat]


A perda dos nomes de lugar relacionada coa actividade humana centrará a XI Xornada de Onomástica Galega

 


A Manuel Rivas invadiuno a tristeza cando soubo que a maquinaria pesada acabara coa Pena do Cuco, onde de cativo sentía a excitación dos que soñaban con voar mentres ollaba “en panorámica, o Arco Ártabro todo”. “Nunca pensei que me ía doer tanto a morte dunha pedra”, lembra n’As voces baixas. O episodio que narra o académico condensa desde a expresión literaria o tema da XI Xornada de Onomástica Galega, que baixo o título Onomástica e ecoloxía se centrará na perda da toponimia pola transformación do territorio derivada da interacción co ser humano, desde a provocada por industrias como as extractivas aos cambios na organización administrativa. O encontro, organizado polo Seminario de Onomástica da Real Academia Galega coa colaboración da Deputación de Pontevedra e o Museo de Pontevedra, será o sábado 10 de outubro no Edificio Castelao do propio museo. A inscrición, libre e gratuíta, pode realizarse xa nesta ligazón.

“Cando poñemos en relación ecoloxía e onomástica, facémolo desde unha perspectiva dupla: a perda da toponimia, entendida como un ecosistema en perigo, e as consecuencias que sofren os nomes de lugar pola transformación do territorio derivada da interacción do ser humano. En realidade, é esa mesma interacción a que produce a toponimia, mais neste tempos a aceleración da destrución do medio natural implica tamén a destrución dos propios nomes de lugar”, expón a académica Ana Boullón, que coordina o encontro xunto á académica correspondente Luz Méndez.

Os microtopónimos (os nomes de pedras, camiños, fontes, fragas ou veigas) son neste sentido moito máis fráxiles, xa que a toponimia maior, a dos lugares habitados, está protexida polo seu status legal. “De todas formas, os cambios na configuración da paisaxe derivados da destrución da natureza levan consigo a perda de todo tipo de nomes”, advirte a especialista. “Pensemos, por exemplo, naquelas aldeas que sepultaron os encoros nos vales máis vizoso dos ríos. É o caso de Maiorga (Pantón), no encoro dos Peares (Miño), Mourulle (Taboada), Portomeñe (O Saviñao) ou Castro Candaz (Chantada), no encoro de Belesar (Miño).  Algúns deles sobreviven unicamente como apelidos, último rastro dos núcleos antano habitados”, repasa. Canteiras, minas, lagoas artificiais ou mesmo urbanizacións son outros tipo de accións humanas que “devoran os nomes dos núcleos orixinarios e impoñen nomes de rúas que nada teñen que ver co territorio orixinal”, engade Ana Boullón.

Voces convidadas

O programa da XI Xornada de Onomástica permitirá afondar nalgúns destes casos desde diversas perspectivas. Tras a inauguración (10 horas) a escritora e académica Marilar Aleixandre pronunciará a conferencia de apertura, “Os nomes arrepóñense”, unha achega sobre a perda da microtoponimia, o seu valor cultural e a relación cos riscos ambientais e perda de espazos naturais. Deseguido será a quenda de Francisco Macías coa intervención “Os nomes que saíron do escuro”, sobre o impacto dos lumes do ano pasado na toponimia do Bierzo.

Sobre as consecuencias de cambios administrativos falará o catedrático de Xeografía da Universidade de Santiago de Compostela Valerià Paül, que pronunciará o relatorio “As comarcas na Galiza autonómica: entre a agonía e a resistencia”. O biólogo Miguel Á. Conde Teira participará con “Unha viaxe toponímica no tempo en Posmarcos: de 1396 a 2013”; a profesora Andrea Santiso exporá unha intervención didáctica sobre o impacto das industrias extractivas na microtoponimia desenvolvida no IES Val do Asma (Chantada); e o arqueólogo, toponimista e profesional do audiovisual Lukas Santiago falará sobre a recuperación da toponimia de Lourizán. O público poderá ademais ver o seu documental Paraíso roubado, que lle porá o ramo á xornada.

 

[Fonte: www.academia.gal]

La littérature palestinienne en Israël, éditer sous domination coloniale

Publier en arabe en Israël ne consiste pas uniquement à essayer de faire vivre la langue d’une minorité. La géographie du livre révèle les profondes inégalités et difficultés auxquelles se heurte l’édition en arabe dans un État organisé autour de la souveraineté de l’hébreu moderne. 

Bureau de Mahmoud Darwich (musée Mahmoud Darwich de Ramallah) @ Agsous Zahra

Écrit par Sadia Agsous-Bienstein

Lorsque je me suis rendue pour la première fois en Palestine/Israël il y a une dizaine d’années, je me suis naturellement mise à chercher des librairies pour acheter des livres en arabe et créer des contacts avec des éditeurs palestiniens qui sont citoyens de l’État d’Israël1. J’ai rapidement découvert combien cette quête pouvait s’avérer difficile. À Jaffa comme à Haïfa, les librairies proposant un véritable fonds en langue arabe étaient peu nombreuses. Le même constat s’imposait à Jérusalem-Ouest, où les principales librairies offraient essentiellement des ouvrages en hébreu, en anglais et, dans une moindre mesure, en russe. C’est finalement dans la vieille ville de Jérusalem que j’ai trouvé une papeterie/librairie dont le premier étage ressemblait à une véritable caverne d’Ali Baba. Des romans palestiniens, de la littérature arabe, des essais en sciences humaines et sociales, des ouvrages d’histoire, de philosophie ou de sciences politiques remplissaient les rayonnages. Pour les publications les plus spécialisées, y compris celles de l’Institut d’études palestiniennes, il fallait toutefois se rendre à Ramallah. On trouve aussi à Naplouse ou Hébron des librairies qui proposent des livres de toutes catégories en langue arabe.

Cette géographie du livre n’avait rien d’anecdotique. Elle révélait déjà les profondes inégalités qui structuraient la circulation et la présence de la langue arabe en Israël face à la langue hégémonique et coloniale, l’hébreu. En effet, tandis que les grandes chaînes de librairie en Israël diffusent principalement des ouvrages en hébreu, les livres en arabe demeurent concentrés dans quelques établissements palestiniens, le plus souvent indépendants, dont la survie dépend de conditions économiques et politiques particulièrement fragiles. C’est dans ces conditions qu’est produite la littérature palestinienne.

Pour comprendre cette dernière ainsi que les conditions de son édition et de sa circulation, il est nécessaire de dépasser le cadre national à partir duquel sont habituellement pensées les littératures modernes. La littérature palestinienne est une littérature transnationale. Elle s’écrit en arabe ainsi que dans d’autres langues. Elle est créée en Israël, en Cisjordanie occupée, à Gaza, mais aussi au Liban, en Jordanie, en Europe, en Amérique du Nord et dans les différents espaces de la diaspora palestinienne. Depuis la Nakba de 1948, l’exil, la dispersion et la fragmentation du territoire palestinien ont profondément façonné les conditions de production et de circulation de cette littérature. Cette dimension transnationale lui a permis de s’imposer comme l’une des composantes majeures du champ littéraire arabe contemporain. Les œuvres de Jabra Ibrahim Jabra, Émile Habibi, Fadwa Touqan, Mahmoud Darwich, Ghassan Kanafani ou, plus récemment, Susan Abulhawa2 sont aujourd’hui largement reconnues dans le monde arabe comme à l’international.

Cette reconnaissance se manifeste également à travers les grandes distinctions littéraires. En 2024, Basim Khandaqji a été le lauréat du Prix international de la fiction arabe (Arab Booker) pour son roman Mask, the Colour of the Sky (Qināʿ bi-lawn al-samāʾ), publié en 2023 par Dār al-Ādāb à Beyrouth. Quelques années auparavant, Rabai al-Madhoun était devenu le premier écrivain palestinien à obtenir cette récompense pour son roman Destins. Concerto de l’Holocauste et de la Nakba (Maṣāʾir: Kūnširtū al-Hūlūkūst wa-l-Nakba), paru en 2015 au Liban. Le fait que ces deux romans aient été publiés à Beyrouth n’a rien d’anodin. Il rappelle que, depuis 1948, la littérature palestinienne se développe au sein d’un espace éditorial largement situé hors des frontières de la Palestine historique. Les principaux centres de publication se trouvent aujourd’hui à Beyrouth, Amman, Ramallah ou encore dans plusieurs capitales européennes et nord-américaines. La formation de cette littérature moderne remet ainsi en cause l’idée selon laquelle une littérature nationale ne pourrait se développer qu’à l’intérieur d’un territoire délimité et dans le cadre d’un État souverain. Le projet Country of Words: A Transnational Atlas for Palestinian Literature, dirigé par Refqa Abu-Remaileh, propose précisément de comprendre la littérature palestinienne comme une littérature déterritorialisée, façonnée par les circulations, les déplacements et les expériences de l’exil plutôt que par les frontières étatiques.

C’est dans cette perspective qu’il convient d’aborder la littérature des Palestiniens de 1948 dont les poètes et écrivains, localisés en Galilée, ont pu tenir bon face aux conditions catastrophiques de l’après Nakba. Cette littérature a été repérée et définie par Ghassan Kanafani comme la littérature de résistance. Pour les chercheurs Mohammad Hamza Ghanyim, Anton Shalhat, Habib Bolous, ou Ibrahim Taha, elle est la littérature autochtone (al-Adab al-Mahalli). Elle rassemble plusieurs auteurs dont Mahmoud Darwich, Émile Habibi, Rached Hussein, Taha Mohammed Ali, Salman Natour, Amer Hlehel, Adania Shibli, Majd Kayal ou Ibtissem Azem, dont les œuvres sont publiées et circulent entre Haïfa, Jérusalem, Ramallah, Amman, Beyrouth et de nombreuses villes de la diaspora palestinienne afin de contourner les contraintes qui pèsent sur l’édition arabe en Israël. 

De la Nahda palestinienne à la recomposition du paysage éditorial après 1948

Les difficultés rencontrées aujourd’hui par l’édition littéraire arabe en Israël trouvent leur origine dans les bouleversements provoqués par la Nakba de 1948 et le nettoyage ethnique de la Palestine. Avant la création de l’État d’Israël, la Palestine disposait pourtant d’une vie intellectuelle et éditoriale particulièrement dynamique. Jérusalem, Jaffa, Haïfa ou Nazareth accueillaient des imprimeries, des librairies, des journaux et des maisons d’édition qui participaient pleinement aux circulations intellectuelles de la Nahda arabe. Les livres imprimés en Palestine circulaient entre Beyrouth, Damas et Le Caire, tandis que les grandes revues arabes alimentaient les débats politiques, littéraires et scientifiques. Les écoles, les bibliothèques et les sociétés savantes contribuaient à l’émergence d’un espace intellectuel particulièrement actif à la fin de l’Empire ottoman puis sous le mandat colonial britannique.

Des intellectuels tels que Khalil al-Sakakini ou Khalil Baydas ont joué un rôle majeur dans cette renaissance culturelle. Baydas a participé notamment à l’introduction de la littérature russe dans le monde arabe grâce à ses nombreuses traductions, tandis que les premiers romans modernes palestiniens, qu’Al-Warith (L’Héritier) de Khalil Baydas et Al-Hayat baʿd al-Mawt (La vie après la mort) d’Iskandar al-Khoury al-Beitjali, témoignaient de l’émergence d’une littérature profondément inscrite dans les dynamiques intellectuelles de la Nahda et en dialogue avec les littératures mondiales. Cette vitalité apparaît clairement dans la première Foire palestinienne du livre arabe organisée à Jérusalem en 1946 par le Comité culturel arabe. À cette occasion, le quotidien Falastin3 célébrait « les dignes efforts de notre Nahda culturelle » et mettait à l’honneur les principaux écrivains palestiniens. 

La Nakba de 1948 a profondément bouleversé cet équilibre. L’expulsion de plus de 700 000 Palestiniens, le déplacement des Palestiniens qui sont restés, la destruction de centaines de villages et l’exil d’une grande partie des élites intellectuelles ont engendré la désorganisation de la production éditoriale. Des imprimeries, plusieurs journaux et une partie importante des librairies ont tout simplement été détruits par le nouvel État. À cette destruction matérielle s’est ajoutée celle des patrimoines documentaires. Plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages provenant de bibliothèques publiques et privées palestiniennes ont été saisis par les autorités israéliennes avant d’être intégrés aux collections de la Bibliothèque nationale d’Israël sous la mention AP, Abandoned Property (biens abandonnés).

Au moment même où les institutions culturelles palestiniennes étaient profondément ébranlées, le nouvel État, Israël, disposait déjà d’un appareil éditorial en hébreu solidement structuré hérité des structures du Yishouv4 qui ont été mises en place et consolidées pendant le mandat britannique. Dès la fin du XIX siècle, le mouvement sioniste a fait de la création de l’hébreu moderne un objectif politique central pour en faire la langue nationale du futur État. Sous le mandat britannique, l’hébreu a bénéficié d’une reconnaissance officielle en 1922 qui a favorisé son institutionnalisation dans l’enseignement, l’administration, la recherche et la production culturelle.

C’est ainsi que le nouvel État d’Israël a pu s’appuyer sur un réseau éditorial déjà largement constitué. Des maisons d’édition telles que Kinneret-Zmora-Dvir (1919), Hakibbutz Hameuchad (1927), Schocken (1939) ou Am Oved (1942) disposaient d’infrastructures solides, d’un lectorat en constante expansion et de réseaux de diffusion efficaces. Elles ont été progressivement rejointes par Keter (1958) puis Modan (1970) ainsi que d’autres maisons d’édition avec le soutien des politiques publiques à la lecture, à la traduction et à la diffusion internationale de la littérature hébraïque. La création, en 1962, de l’Institute for the Translation of Hebrew Literature a participé également à cette stratégie en favorisant la traduction des œuvres israéliennes et leur présence dans les grandes foires internationales du livre.

La création de l’État d’Israël et la destruction de la Palestine historique ont bien évidement eu des conséquences désastreuses sur la production et l’édition de la littérature palestinienne. Les écrivains, journalistes, traducteurs et éditeurs palestiniens ont désormais été obligés d’exercer leurs activités dans un environnement institutionnel où l’ensemble de la chaîne du livre était progressivement organisé autour de la langue hébraïque. Les conséquences ont été particulièrement visibles dans le domaine de l’édition. Entre 1948 et 1967, la production romanesque palestinienne en Israël est demeurée extrêmement limitée. Manar Makhoul recense seulement onze romans publiés durant cette période, dont plus de la moitié ont été édités par l’imprimerie Mabaʿat al-akīm, aujourd’hui disparue. En effet, Le monde éditorial arabophone des années 1950 se résumait en Israël à trois imprimeries et non maisons d’édition : Mabaʿat al-akīm à Nazareth, Mabaʿat al-Ittiḥād à Haïfa et Mabaʿat al-Zaibaq à Saint-Jean d’Acre, sans omettre l’institution étatique Dār al-Nashr al-ʿArabī. Ainsi, l’édition palestinienne apparaissait alors presque inexistante au regard du développement rapide de l’édition hébraïque. Comme le rappelle le romancier Atallah Mansour, publier un livre en arabe dans les années 1950 relevait presque de l’impossible en raison de la faiblesse des infrastructures éditoriales, du faible nombre de lecteurs ayant accès à l’enseignement secondaire et supérieur, et de l’isolement culturel imposé aux Palestiniens de 1948. 

Siège d’Al Aswar (Saint-Jean-d’Acre, 2018) © Sadia Agsous-Bienstein

Les maisons d’édition arabes dans un champ éditorial dominé par l’hébreu

L’édition en langue arabe en Israël s’est donc développée dans des conditions profondément inégales. Contrairement aux grandes maisons d’édition hébraïques, les éditeurs palestiniens disposaient de moyens financiers limités, d’un lectorat fragmenté par les frontières issues de 1948 et de réseaux de diffusion beaucoup plus restreints. La séparation des Palestiniens citoyens d’Israël du reste du monde arabe, renforcée par le régime militaire entre 1948 et 1966, a réduit considérablement les possibilités de circulation des livres, des auteurs et des idées.

Malgré ces contraintes, quelques maisons d’édition arabes ont progressivement vu le jour en Israël mais ce sont les revues culturelles et les journaux littéraires qui vont jouer un rôle fondamental dans la publication et la diffusion de la littérature palestinienne en langue arabe. La revue al-Sharq, fondée par Mahmoud Abbasi en 1970, a ainsi constitué un espace d’expression pour de nombreux écrivains palestiniens appartenant à des sensibilités politiques diverses. Elle a également accueilli des intellectuels juifs arabophones, parmi lesquels Sasson Somekh, illustrant les échanges culturels entre Juifs-Arabes et Palestiniens qui ont pu exister au sein du champ littéraire. 

En 1978, Yaqub Hijazi a fondé à Saint-Jean-d’acre la revue al-Aswar, publiée par l’Institute for Cultural and Social Development. Bien au-delà d’une simple revue littéraire, cette institution a progressivement fonctionné comme une véritable maison d’édition, publiant de nombreux auteurs palestiniens et contribuant à la diffusion de leurs œuvres. Les membres palestiniens du Parti communiste en Israël ont accordé une place importante à la création littéraire en langue arabe, notamment à travers le journal al-Jadid, publié à Haïfa. Celui-ci a accueilli les textes d’écrivains majeurs tels qu’Émile Habibi ou Salman Natour, dont plusieurs œuvres ont été accompagnées des illustrations de l’artiste Abed Abdi. En 1984, Fawzi Abdallah et Hanna Abu Hanna ont fondé à Nazareth la revue al-Mawakib afin de promouvoir la littérature et la culture palestiniennes produites en Israël.

Ces revues et ces structures éditoriales ont joué un rôle essentiel dans l’émergence d’un espace littéraire palestinien à l’intérieur d’Israël. Elles ont permis la publication de nombreux écrivains, favorisé la traduction d’ouvrages et contribué à la diffusion de la littérature palestinienne contemporaine. Aujourd’hui encore, les éditeurs palestiniens de 1948 participent régulièrement aux salons du livre du monde arabe, souvent grâce au soutien du ministère de la Culture de l’Autorité palestinienne. Toutefois, leurs capacités de publication, de distribution et de promotion demeurent sans commune mesure avec celles des principaux groupes éditoriaux israéliens.

Cet ordre hiérarchique entre le champ éditorial israélien et l’espace palestinien renvoie également à la place qu’occupe la langue arabe dans l’espace public israélien. Bien que l’arabe ait conservé, jusqu’en 2018, un statut officiel hérité du mandat britannique, cette « reconnaissance » demeurait largement symbolique. L’adoption, le 19 juillet 2018, de la Loi fondamentale : Israël, État-nation du peuple juif marque une étape supplémentaire dans cette tentative d’effacement de la langue arabe de l’espace public. Ce texte affirme que « l’hébreu est la langue de l’État », tandis que l’arabe ne bénéficie plus que d’un « statut particulier ». Pour la première fois depuis 1948, la hiérarchie coloniale entre les deux langues est inscrite dans une Loi fondamentale, consacrant juridiquement la prééminence de l’hébreu dans la définition de l’identité nationale juive israélienne. Cette évolution nourrit un profond sentiment de marginalisation parmi les écrivains palestiniens en Israël. L’écrivain Ayman Sikseck résumait cette inquiétude dès 2017 en écrivant que « la langue arabe devenait une étrangère, une réfugiée », dénonçant un processus qui transforme progressivement les Palestiniens en étrangers dans leur propre pays. 

Mur de l’apartheid (Bethlahem, 2019) © Sadia Agsous-Bienstein 

Au-delà de sa portée symbolique, cette évolution juridique vient renforcer des déséquilibres déjà anciens dans le domaine de la production culturelle. Les statistiques publiées chaque année par la Bibliothèque nationale d’Israël illustrent clairement cette situation. En 2025, un peu plus de 7 000 livres ont été publiés dans le pays. Près de 90 % de cette production a paru en hébreu, tandis que les ouvrages en arabe ne représentent qu’environ 4 %, contre 3 % en anglais. Si la part de l’arabe a doublé par rapport à 2024, où elle ne s’élevait qu’à 2 %, cette progression demeure limitée au regard de la place occupée par l’hébreu.

Le fait que l’anglais, langue principalement destinée au monde universitaire et aux marchés internationaux, représente une part comparable à celle de l’arabe souligne le déséquilibre qui caractérise le paysage éditorial israélien. La Bibliothèque nationale rappelle d’ailleurs que ces chiffres sous-estiment probablement la production en arabe, de nombreux ouvrages étant imprimés dans les pays arabes voisin sans être soumis au dépôt légal israélien. Les statistiques mettent également en évidence l’empreinte considérable laissée par le 7 octobre 2023 sur le monde du livre israélien. Depuis cette date, plus de 2 100 ouvrages ont été consacrés à l’attaque, aux otages, à la guerre et à ses conséquences. En 2025, près de 500 nouveaux titres sont venus enrichir cette production, soit environ 7 % de l’ensemble des livres publiés cette année-là. Essais, témoignages, romans, biographies, ouvrages commémoratifs et littérature jeunesse témoignent de la rapidité avec laquelle le secteur éditorial israélien s’est saisi de cet événement pour en faire un objet de mémoire, de réflexion et de transmission. Alors que du côté palestinien, une grande répression s’est abattue sur eux les empêchant d’exprimer leur solidarité avec Gaza meurtrie par le génocide.

À l’inverse, la production en langue arabe demeure quantitativement limitée et beaucoup moins visible dans les statistiques nationales. Cette différence ne résulte pas seulement de la taille respective des lectorats ; elle traduit des déséquilibres structurels qui affectent l’ensemble de la chaîne du livre, depuis les conditions de publication jusqu’à la diffusion des ouvrages. Publier en arabe en Israël ne consiste donc pas uniquement à écrire dans la langue d’une minorité. Il s’agit de produire des livres dans la langue de la population autochtone palestinienne au sein d’un État dont les principales institutions culturelles, éducatives et éditoriales sont organisées autour de la souveraineté de l’hébreu moderne au service d’un projet colonial qui vise à vider ce qui reste de la Palestine de sa population autochtone.

Cette politique de restriction éditoriale en arabe exercée par le champ éditorial hégémonique israélien est palpable aujourd’hui dans le reste des territoires palestiniens. Les arrestations, en février 2025, des responsables de lEducational Bookshop à Jérusalem-Est, suivies quelques jours plus tard de celles de trois libraires palestiniens de la vieille ville, ont rappelé avec force la place singulière qu’occupe aujourd’hui le livre dans la question coloniale palestinienne. Accusés d’« incitation à la haine » pour avoir vendu des ouvrages consacrés à la Nakba ou à l’histoire de la Palestine, ces libraires ont vu leur activité assimilée à une menace pour l’ordre public. Ces événements ne constituent pas des faits isolés ; ils s’inscrivent dans un contexte plus large de pressions exercées sur les institutions culturelles palestiniennes, qu’il s’agisse de librairies, de maisons d’édition, de bibliothèques ou de lieux de création comme le Théâtre national palestinien al-Hakawati à Jérusalem.

Cette situation ne saurait être interprétée uniquement à l’aune du génocide contre Gaza depuis octobre 2023, même si celui-ci a considérablement accentué les violences exercées contre les institutions culturelles palestiniennes. Cela s’inscrit dans une temporalité plus longue, que l’écrivain Elias Khoury qualifiait de « Nakba continue » (al-Nakba al-mustamirra). La dépossession ne concerne pas seulement les terres et les populations ; elle touche également les langues, les bibliothèques, les archives, les théâtres, les librairies et les maisons d’édition. Les livres deviennent ainsi des lieux de mémoire autant que des objets de savoir, tandis que les librairies palestiniennes apparaissent comme des espaces où se joue encore la possibilité de transmettre une histoire, une culture et une langue par le sumud de ses acteurs.


1 Connus sous le vocable Palestiniens de 1948, ils représentent 21% de la population en Israël. Environ 156 000 Palestiniens ont pu rester en Israël après 1948. Placés sous administration militaire jusqu’en 1966, ils ont été séparés des principaux centres intellectuels palestiniens et du reste du monde arabe avec lequel ils ont pu renouveler les liens après 1967.

2 Elle publie des romans en anglais.

3 Falastin vol. XXX, numéros 180-6435 (10.10.1946).

4 Le Yishouv (1882-1948) est une période importante dans l’histoire du sionisme durant laquelle les différentes vagues de migrations coloniales juives ont constitué des structures économiques, sociales et culturelles qui ont posé les bases de l’État d’Israël créé en 1948.


Sadia Agsous-Bienstein est maîtresse de conférences à l’université Sorbonne-nouvelle et coorganisatrice du séminaire « Faire des sciences sociales autour de la Palestine : renouvellement des savoirs et des pratiques » à l’EHESS. Ses recherches, ancrées en études culturelles, portent sur les cultures palestiniennes et israéliennes et les relations juives-arabes dans la région du MENA. 

 

[Source : www.en-attendant-nadeau.fr]