Écrit par Yakov M. Rabkin
La description qu’Hannah Arendt fait
d’Eichmann comme incarnant « la banalité du mal », sous-titre de son ouvrage
Eichmann à Jérusalem, a choqué de nombreuses personnes. Elle a par la suite été
critiquée à la suite de la découverte des propos antisémites de son
protagoniste, inconnus lors de son procès. Le nouveau film NAZA, qui documente
les rouages internes du génocide de Gaza, remet le concept de la banalité du
mal sur le devant de la scène. Sauf que cette fois-ci, nous disposons des
témoignages d’une vingtaine d’auteurs de ces crimes qui, contrairement à
Eichmann, ne comparaissent pas devant un tribunal mais partagent leur
expérience pour la plupart de manière décontractée et détendue, certains avec fierté
de leurs accomplissements, d’autres avec des remords. Ils donnent l’impression
d’être des hommes et des femmes de la classe moyenne tout à fait normaux,
accomplissant consciencieusement leur travail exigeant dans le domaine des
hautes technologies. Ces Israéliens incarnent quelque chose de différent des
nazis qui tentaient de cacher leurs crimes à leur propre peuple, craignant que
celui-ci ne les soutienne pas. Ce nouveau film traite de la normalité du mal
dans une société qui a largement accepté le génocide se déroulant à moins de
quarante miles au sud de Tel-Aviv.
Les vingt-quatre auteurs de ces crimes
interviewés dans le film appartiennent à des unités d’élite des services de
renseignement qui exploitent la puissance de l’IA et de la surveillance totale
pour détruire Gaza. « Nous ne sommes pas des “antisémites” », remarque l’un des interviewés. Pourtant,
il estime avoir tué plus de femmes et d’enfants que le plus acharné des
antisémites. Aussi odieux que soient les pogroms en cours en Cisjordanie contre
les Palestiniens, perpétrés par des milices de colons sionistes sous le regard
complaisant et avec l’aide occasionnelle de l’armée israélienne (IDF),
l’ampleur du massacre de civils à Gaza est incomparablement plus grande.
Les auteurs de ces crimes sont issus des
classes privilégiées de la Tel-Aviv huppée et fastueuse, qui sert de toile de
fond visuelle à l’ensemble du film. Parmi les leitmotivs de ces témoignages figurent la disposition à obéir aux
ordres et le plaisir de surmonter des défis techniques complexes (la «
technodélice », selon la définition qu’en donnait feu Jean-Jacques Salomon). «
C’était marrant (kef) », a admis l’un des auteurs.
NAZA est un acronyme hébreu signifiant «
dommages collatéraux ». L’association
avec le terme « nazi » n’est pas fortuite ; l’un des auteurs compare son
expérience à celle des nazis qui se livraient, au début des années 1940, à un
massacre industrialisé, bien que moins sophistiqué. Lorsqu’il a été emmené,
comme beaucoup de jeunes Israéliens (et de Juifs d’ailleurs), visiter les camps
d’extermination nazis, il s’est demandé comment ces nazis pouvaient reprendre
une vie normale après avoir tué des milliers de personnes par jour.
Aujourd’hui, admet-il, il le sait. Il retrouvait ses amis après une journée
passée à tuer principalement des femmes et des enfants et profitait de sa
soirée.
Au départ, ni les nazis ni les sionistes
n’avaient l’intention de commettre un génocide. Dans leurs fantasmes
nationalistes exclusivistes, les nationaux-socialistes allemands voulaient expulser
les indésirables, pour redonner sa grandeur à une Allemagne « purifiée » et
agrandie et, dans le cas des sionistes socialistes au pouvoir en 1948 et 1967,
lorsque des expulsions massives ont eu lieu, pour transformer la Palestine en
un « État juif ». Les uns comme les autres étaient animés par la soif de
terres : les nazis voulaient des terres fertiles en Europe de l’Est « purifiées
» de la plupart des Slaves et de tous les Juifs — tandis que critiques et
personnalités politiques ont décrit la stratégie territoriale d’Israël comme la
recherche d’« un maximum de territoire avec un minimum d’Arabes ».
Dès le début du XXe siècle, les pionniers
sionistes ont mis fortement l’accent sur la formation d’un « nouvel homme
hébreu », intrépide et vaillant, qui avait rompu avec le statut de victime du
passé. Dans son éloge funèbre de Theodor Herzl en 1904, Vladimir Jabotinsky,
qui a fondé et façonné le courant désormais dominant du sionisme, a défini
ainsi cette nouvelle créature :
Notre point de départ consiste à prendre
le Juif typique d’aujourd’hui et à imaginer son contraire diamétral… parce que
le Juif est laid, maladif et dépourvu de décorum, nous doterons l’image idéale
de l’Hébreu d’une beauté masculine. Le « Yid » est piétiné et facilement
effrayé ; par conséquent, l’Hébreu doit être fier et indépendant.
Ce n’est que plus tard, confrontés à la
résistance suscitée par le mouvement des colons, que les Israéliens ont endossé
le rôle de victimes innocentes, contraintes de se défendre. Les visites des
camps d’extermination nazis constituent des éléments essentiels des outils
didactiques utilisés pour forger des combattants impitoyables. Pas étonnant que
la plupart d’entre eux aient qualifié l’attaque contre le sud d’Israël en
octobre 2023 de « plus grand massacre de Juifs depuis l’Holocauste ». La
différence entre les civils juifs impuissants pris pour cible par les nazis et
le puissant État juif qui avait expulsé et confiné les Palestiniens dans un
camp de concentration à ciel ouvert à Gaza avait complètement disparu. Pour
évoquer la violence qu’ils déchaînent, les Israéliens utilisent souvent
l’expression «ein brera» («il n’y a pas le choix»), qui préserve l’image qu’ils
ont d’eux-mêmes et justifie leurs excès. C’est ainsi que le génocide s’est
propagé de l’Europe à l’Asie occidentale.
Les protagonistes du film expliquent
comment ils utilisent une technologie sophistiquée pour surveiller toutes les
communications téléphoniques des Palestiniens. L’une des phrases que l’IA
extrait de millions de conversations est : « Quand papa rentre-t-il à la maison
? » C’est ainsi que la décision est prise de détruire le domicile du suspect,
ainsi que sa femme et ses enfants. Derrière leurs écrans d’ordinateur, ceux qui
désignent ces cibles peuvent entendre plus tard les cris de ces enfants blessés
qui, quelques minutes auparavant, attendaient leur père.
Israël, dont de nombreux responsables
politiques prônent et mettent ouvertement en œuvre des politiques fascistes,
est à juste titre fier d’être un leader mondial de l’innovation
technologique, une « nation des start-ups ». Son avance qualitative sur ses
voisins, garantie par la législation américaine, repose sur une coopération
étroite avec le complexe militaro-industriel-numérique américain. Une
législation à venir intégrera officiellement l’armée israélienne au sein de ce
complexe. Contrairement à l’Ukraine, qui sert principalement de terrain d’essai
pour Palantir et d’autres facilitateurs occidentaux de la guerre de haute
technologie, les scientifiques et ingénieurs israéliens contribuent activement
au développement de nouveaux systèmes tels que « Lavender », largement utilisés
contre les Palestiniens. Tout cela s’inscrit dans le cadre plus large de
l’écosystème du soutien financier, matériel et stratégique américain. Non
seulement Washington, Berlin et Londres, mais même Belgrade maintiennent cette
ligne de vie – ou plutôt cette ligne de mort – d’armement, de matériel et de
services cloud à destination d’Israël. Ceux-ci lui permettent non seulement
d’opprimer et de tuer des Palestiniens, mais aussi d’attaquer d’autres pays, en
faisant, comme l’a candidement admis le chancelier allemand Merz, « le
sale boulot pour nous tous ». Il ne fait guère de doute que Merz et ses
homologues occidentaux étaient depuis longtemps au courant des méthodes que ce
nouveau film dévoile au grand public.
De plus, l’expertise israélienne en
matière de surveillance et de contrôle des populations est très demandée à
travers le monde. Cela laisse présager des dangers pour la vie privée et la
démocratie ailleurs. Les outils de surveillance totale pourraient tenter des
dirigeants inquiets face à d’éventuels troubles sociaux, voire à des
révolutions contre la polarisation économique croissante – et sans précédent.
Des germes de fascisme ont été observés dans une bonne partie de l’Occident
politique. Les opérations de l’ICE visant les immigrés sans papiers aux
États-Unis ne sont peut-être qu’un début. Le besoin des classes dirigeantes de
protéger leurs privilèges alimente la connivence avec Israël et contribue ainsi
à l’impunité de ce pays.
De même, l’infiltration du Hezbollah à
l’aide de téléavertisseurs piégés, qui a conduit au meurtre et à la mutilation
de milliers de personnes au Liban et en Syrie en 2024, montre à quel point
n’importe qui peut devenir vulnérable en utilisant des gadgets civils
d’apparence inoffensive. (NAZA ne mentionne pas cet épisode macabre, qui fait
l’objet d’un autre documentaire récent.) Les responsables israéliens se sont
vantés que, pour eux, la scène, c’est le monde entier, et qu’ils en sont les
principaux acteurs. D’un ton à la fois sinistre et fier, le Premier ministre
Netanyahou a déclaré que chaque habitant de la planète porte un morceau
d’Israël dans sa poche.
Le génocide nazi des Juifs, des Slaves et
de nombreux autres peuples a choqué les Européens principalement parce que les
victimes étaient leurs compatriotes européens. Leurs génocides en Afrique et
dans les Amériques n’avaient suscité aucune répulsion comparable. Une autre
cause importante de ce choc réside dans l’organisation rationnelle du génocide
nazi. Les Israéliens à Gaza ont utilisé des technologies de pointe, notamment
l’intelligence artificielle, pour porter le niveau d’organisation à des sommets
sans précédent. Les spécialistes et les tireurs d’élite de l’armée israélienne
(IDF) admettent s’être sentis comme des dieux capables de tuer des gens
pratiquement à volonté. Les médias israéliens ont rapporté des cas de
dépression chez des soldats de retour à la vie civile. Pour certains, la cause
en était la perte du sentiment de toute-puissance. Ils avaient l’impression de
ne plus être des dieux, mais de simples anonymes perdus dans la foule. D’autres
vétérans de l’armée israélienne souffrent de dépression face à l’opprobre
mondial, qu’ils ne parviennent pas à comprendre – convaincus d’être des
victimes innocentes – et qu’ils attribuent à l’antisémitisme.
L’un des Israéliens interviewés dans le
film était affecté à la branche politique, chargée d’utiliser les médias
électroniques pour salir, discréditer et affaiblir les détracteurs d’Israël.
(Après la sortie de *NAZA* en salles, les Israéliens ont rapidement produit un
faux film au titre trompeur, *Naza : The Real Story. Full Film*, dans le but
de détourner les spectateurs de l’original qui, contrairement au faux, n’est
pour l’instant pas disponible en ligne.) Cette opération contribue à des
mesures répressives visant même le soutien politique – sans parler du soutien
matériel – aux Palestiniens dans plusieurs pays européens et aux États-Unis. La
critique d’Israël est criminalisée sous le prétexte de l’antisémitisme. Des
agents israéliens dans ces pays fournissent des données sur les cibles – très
probablement collectées par les services de renseignement israéliens – à la
police, aux employeurs et aux universités, qui s’empressent d’intimider,
d’arrêter, d’expulser, de licencier et de renvoyer les détracteurs. Alors
qu’Israël porte atteinte aux libertés fondamentales d’expression et de réunion
dans la plupart des pays occidentaux, il est néanmoins en train de perdre la
bataille de l’opinion publique.
Face au mécontentement croissant de
l’opinion publique en Europe et aux États-Unis, Netanyahou promet de
transformer Israël en une « super-Sparte » — une société fortement militarisée
et autosuffisante, capable de se débrouiller seule face à un isolement
international grandissant. Les responsables politiques et les experts
militaires israéliens ont depuis longtemps conclu que la définition officielle
d’Israël en tant qu’« État juif et démocratique » est déchirée par la tension
entre ces deux composantes. Les valeurs démocratiques libérales — prétendument
chères aux démocraties occidentales — doivent céder le pas à la suprématie
juive. Par conséquent, la paix n’est rien de plus qu’une option politique
temporaire pour Israël. Pour paraphraser von Clausewitz, la politique est la
continuation de la guerre par d’autres moyens.
Les États sont inanimés, mais ils sont
dirigés par des individus. Bien que le spectre psychologique et politique parmi
les Israéliens soit vaste, le film NAZA illustre le succès saisissant de la
création du « nouvel homme hébreu », libéré des contraintes morales de la
tradition juive et de l’humanité tout court.
L’une des célèbres œuvres de Francisco Goya s’intitule « El sueño de la razón produce monstruos ». On l’interprète généralement comme signifiant « quand la raison s’endort, les monstres apparaissent ». Mais le mot espagnol « sueño » signifie également « rêve » ou « fantaisie ». L’État sioniste incarne la phrase « Wenn ihr wollt, ist es kein Märchen » (« Quand vous le voulez, ce n’est pas un conte de fées »), écrite par Herzl, le fondateur du sionisme politique, il y a plus d’un siècle. (Cela présente une ressemblance frappante avec le titre du chef-d’œuvre cinématographique nazi Triumph des Willens, ou Le Triomphe de la volonté.) Ce projet, qui semblait relever de la fantaisie et du conte de fées, s’est concrétisé grâce à une utilisation rationnelle des ressources politiques, financières et humaines. Les actions d’Israël montrent que la rationalité instrumentale — trait caractéristique de la modernité — peut aussi engendrer des monstres. De plus, ces monstres sont convaincus d’être normaux, tout comme la plupart des Israéliens qui les entourent. Cela fait d’Israël un grave danger pour la région, pour le monde et, bien sûr, pour lui-même.
Yakov M. Rabkin est
professeur émérite d’histoire à l’Université de Montréal. Il a publié plus de
300 articles et plusieurs ouvrages, notamment : Israël en Palestine, Le
sionisme décrypté en 101 citations, La science entre les superpuissances,
Une menace de l’intérieur : un siècle d’opposition juive au sionisme, Qu’est-ce
que l’Israël moderne ?, Démodernisation : un avenir dans le passé et
Judaïsme, islam et modernité. Il a exercé des missions de conseil,
notamment pour l’OCDE, l’OTAN, l’UNESCO et la Banque mondiale. E-mail : yakov.rabkin@umontreal.ca. Site web : www.yakovrabkin.ca
[Source : Informed Comment -
reproduit sur groupegaullistesceaux.fr]








