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Dans
le cadre de la transition énergétique, l'Allemagne poursuit l’objectif de
dédier 2% de son territoire à l’éolien terrestre d’ici 2032. Gambarini
Gianandrea/Shutterstock
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Écrit par Bastien Fond
Chercheur en sociologie politique, Humboldt
University of Berlin; Université de Caen Normandie
Septembre 2026 s’annonce
comme le mois d’une percée historique du parti d’extrême droite Alternative
für Deutschland (AfD). Outre son écrasante victoire en Saxe-Anhalt le
6 septembre avec 44 % des voix, il est également annoncé comme favori
pour l’élection du 20 septembre en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale avec
36 % d’intentions de vote. Dans ces deux Bundesländer comme au
niveau national, le parti a notamment fait campagne contre les éoliennes. En la
matière, quelles sont les mesures qui ont mené l’AfD aux portes du pouvoir, et
à quoi peut-on s’attendre ?
Le pari d’un programme
« anti-système »
Sur le plan énergétique
comme sur le reste, la stratégie politique de l’AfD est celle d’une rupture
avec les partis traditionnels, qualifiés de « vieux partis » (Altparteien)
à 75 reprises dans son programme électoral en Saxe-Anhalt. L’expression est
mobilisée dès la première phrase du préambule, et elle rythme tout le propos,
d’un axe thématique au suivant. Mais elle n’est pas employée partout de la même
manière, et il y a un domaine dans lequel elle revient avec une insistance
particulière : la politique énergétique.
Ici, la proposition d’une
politique de rupture avec les partis traditionnels revêt un sens spécifique.
Car historiquement, l’expression de « vieux partis » est celle qui
avait été utilisée par les Verts (die Grünen) pour se démarquer au
moment de la fondation de leur parti dans les années 1980. Ainsi, sa
reprise en miroir par l’AfD est d’autant plus significative qu’elle retourne
contre les écologistes cette rhétorique de rupture qui a contribué au
verdissement de l’Allemagne.
La politique énergétique de
l’AfD est l’un des trois principaux piliers de son programme. Derrière les 43
mesures sur l’immigration et les 33 mesures sur l’éducation, cet axe compte 30
mesures, au cœur desquelles figure la question éolienne. En Allemagne,
l’implantation d’infrastructures éoliennes a toujours été un enjeu clivant,
mais son acuité s’est renouvelée lorsque que le gouvernement a mis en place une
politique d’accélération de la transition énergétique en 2022. Dans le cadre de
cette politique, l’objectif est de dédier 2 % du territoire national à
l’éolien terrestre d’ici 2032. Ainsi, un processus de planification suit son
cours dans tous les États fédérés pour déterminer les zones à allouer à cette
forme d’énergie.
Malgré les dispositifs de
consultation publique prévus par la loi, il peut toutefois en résulter un
sentiment de frustration pour des communautés villageoises qui se sentent
prises au piège d’infrastructures imposées de l’extérieur. Dans certaines zones
prioritaires (Vorranggebiete), il arrive par exemple que des
propriétaires terriens signent des contrats avec des compagnies énergétiques
sans se soucier de l’avis de leur voisinage. Des mouvements d’opposition se
forment alors à l’échelle locale, mais leurs revendications n’aboutissent
généralement pas, car ces projets éoliens n’enfreignent aucune réglementation.
Don Quichotte en Allemagne
Dans ce contexte, la
quatrième mesure du volet énergétique du programme de l’AfD est littéralement
de se constituer comme « l’avocat de ces initiatives » en
Saxe-Anhalt. En adéquation avec la stratégie nationale du parti, il s’agit de
s’opposer à ce que la cheffe de file de l’extrême droite Alice Weidel a désigné
comme les « moulins de la honte » (Windmühlen der Schande)
dans son fameux discours de janvier 2025 au congrès national de l’AfD.
Pour promouvoir cette ligne
politique, le parti a organisé plusieurs journées d’information au cours des
derniers mois, dont deux particulièrement marquantes, car elles ont eu lieu
dans des parlements allemands. Un premier colloque s’est ainsi tenu les
23-24 janvier 2026 au Bundestag de Berlin, et un second le 9 mai 2026
au Parlement régional de l’État libre de Thuringe.  |
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Contenu
du sac offert par l’AfD à toute personne venue à sa journée anti-éolienne au
Parlement de Thuringe. Fourni par l'auteur
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Dans ces événements ouverts à tout public, l’objectif est
de dresser le bilan négatif de l’expansion éolienne, en mettant notamment
l’accent sur les problèmes liés à l’implantation de turbines en forêt, et
l’impact de ces infrastructures sur les sols et la biodiversité. C’est
d’ailleurs sur ce point précis que repose toute l’emprise du discours
anti-éolien, puisque des instances aussi centrales que l’association de
protection de la nature NABU (pour Naturschutzbund Deutschland) ont elles-mêmes
reproché à la politique énergétique actuelle d’enfreindre la directive oiseaux
de l’Union européenne en participant à la destruction d’espèces protégées.
En Allemagne, ces prises de position permettent donc à
l’AfD de réactiver un « dilemme vert » entre protection du climat et
protection de la biodiversité. En effet, jusqu’à la priorisation de l’éolien en
2022, le déploiement de cette technologie était régulièrement freiné par des
conflits où l’opposition se mobilisait pour la protection d’espèces en voie de
disparition. À l’occasion d’une étude de cas réalisée avec mon collègue Reiner
Keller, nous avions même pu recenser plus de 500 articles de presse rien que
sur les problèmes soulevés par un seul rapace : le milan royal.
De fait, la protection des forêts et de la biodiversité
qu’elles abritent est une thématique d’une sensibilité particulière pour la
population allemande. Ainsi, les événements d’information organisés par l’AfD
ne rassemblent pas seulement autour du parti, mais aussi autour de l’opposition
aux éoliennes. Leur objectif est de fédérer au-delà du public déjà acquis à
l’AfD, en présentant le parti comme l’avocat d’autres luttes qui ne trouvent
pas de relais politiques pour être reconnues.
Un horizon
politique incertain
Maintenant se pose la question de la mise en application
du discours anti-éolien promu par l’extrême droite. Si l’AfD a largement
remporté les élections régionales en Saxe-Anhalt, elle ne dispose pas pour
autant de la majorité absolue. Il lui manque pour cela 3 sièges sur les 42
requis. Par conséquent, une alliance est nécessaire pour faire élire son
gouvernement. Sans cela, les autres partis lui passeront devant, comme dans le Bundesland
de Thuringe, où elle était arrivée en tête avec 32 % des suffrages en
2024, mais où une coalition improbable entre partis de droite et de gauche
s’est mise en place pour lui barrer la route.
Cette conjoncture peut surprendre à première vue, mais
elle l’est moins quand on sait que l’AfD a construit son discours en opposition
explicite avec la droite traditionnelle de l’Union chrétienne-démocrate (CDU),
qu’elle invective à de nombreuses reprises dans son programme politique. Par
ailleurs, le cordon sanitaire avec l’extrême droite (Brandmauer) n’a encore jamais été
rompu pour former une coalition gouvernementale en Allemagne. Il faudra donc
attendre l’élection du ministre-président de la Saxe-Anhalt, qui peut survenir
plusieurs semaines après le scrutin initial, pour savoir si l’AfD sera réellement
en mesure de gouverner pour la première fois un État fédéré.
Si l’AfD l’emporte, elle pourra alors mettre en place sa
politique anti-éolienne. Concrètement, celle-ci repose sur un dispositif dit de
« moratoire », qui est destiné à stopper le déploiement des turbines.
Mais qu’est-ce qu’un moratoire éolien ? En théorie, la notion de moratoire renvoie à un
dispositif de suspension de la loi, pour la rendre temporairement inapplicable.
En pratique, les États fédérés n’ont pourtant pas ce pouvoir sur les
règlementations qui encadrent l’accélération nationale de la transition
énergétique. Pourquoi parler alors de moratoire pour décrire des dispositifs
qui n’en sont pas vraiment ?
L’expression est en fait souvent utilisée pour décrire
des situations de blocage qui reposent sur des leviers différents mais aux
effets comparables. Par exemple, lorsqu’un Bundesland exerce sa compétence en
matière d’aménagement pour verrouiller la planification de la transition
énergétique. En ce sens, l’hypothèse la plus probable est que l’AfD mette en
place un moratoire de planification, c’est-à-dire une stratégie de restriction
du zonage éolien.
Néanmoins, la politique d’accélération de la transition
énergétique ne permet de telles formes de moratoires que jusqu’en 2027. En
amont de cette échéance, les États fédérés sont libres de planifier l’expansion
éolienne. Mais si les objectifs intermédiaires fixés par le gouvernement
allemand pour 2027 ne sont pas atteints, le développement éolien basculera vers
une transition par le marché, avec les entreprises aux commandes de
l’aménagement tant que le Bundesland concerné ne répond pas
aux objectifs nationaux. De ce fait, un État fédéré qui s’opposerait trop
fermement à l’expansion éolienne pourrait paradoxalement devenir malgré lui
l’un des plus permissifs après 2027.
L’AfD
peut-elle stopper la transition énergétique ?
Finalement, gouverner la Saxe-Anhalt permettrait à l’AfD
de perturber la transition énergétique, mais pas de la stopper véritablement.
Dans d’autres Bundesländer
qui ont connu des moratoires de planification, comme le Brandebourg, cela n’a
fait que retarder le déploiement des infrastructures. Ainsi, ces dispositifs
constituent une victoire en trompe-l’œil pour l’opposition aux projets éoliens.
Dans son programme électoral, l’AfD confesse d’ailleurs elle-même, dans ce
domaine comme dans d’autres, son incapacité à agir directement et son besoin de
plaider sa cause auprès du Conseil fédéral (qui est la chambre haute du
parlement dans laquelle sont représentés les 16 Bundesländer).
En effet, la politique énergétique ne dépend pas d’un
simple pilotage régional, mais d’un système de gouvernance multiniveaux qui
mêle des directives européennes et des législations nationales. Or la
Saxe-Anhalt ne dispose que de 4 sièges sur 69 au Conseil fédéral. Par
conséquent, la vraie question qu’une telle accession au pouvoir pose, c’est
celle de la suite : l’incapacité de l’AfD à tenir ses promesses politiques
va-t-elle engendrer une frustration supplémentaire qui lui servira de tremplin
pour des élections nationales et européennes, ou susciter la défiance d’un
électorat insatisfait par ce programme inapplicable ?
[Source : www.theconversation.com]