Ce mercredi s’est achevée en Éthiopie la tournée de 5
jours d’Emmanuel Macron sur le continent africain. Une tournée notamment
marquée par la tenue au Kenya les 11 et 12 mai du Sommet Africa Forward et
l’annonce par Emmanuel Macron d’investissements à hauteur de 23 milliards
d’euros.
Propos recueillis par Julian
Herrero
Pour le géopolitologue Loup
Viallet, auteur de La fin du franc CFA
et Après la paix : défis français,
publiés chez VA Éditions en 2021, la conception purement économique d’Emmanuel
Macron des relations entre la France et l’Afrique est une impasse mortifère.
Epoch Times – « C’est un
continent que je ne veux plus que la France regarde d’un côté comme étant un
pré carré où les dirigeants d’entreprises auraient en quelque sorte tous les
droits ou tous les contrats qui leur seraient garantis parce que c’était
l’Afrique francophone », a déclaré Emmanuel Macron à Nairobi à propos de
l’Afrique. Qu’est-ce que cette déclaration dit de sa conception des relations
entre la France et le continent africain ?
Loup Viallet – La grande
erreur d’Emmanuel Macron aura été de reprendre les refrains de ses
prédécesseurs consistant à dire que le temps de la Françafrique est révolu,
alors qu’il l’est depuis bien longtemps, et à promouvoir une vision
essentiellement économique des relations entre Paris et l’Afrique en niant
sciemment les menaces existentielles que représente la déliquescence de ce
continent pour nous.
Cette conception purement
économique peut être interprétée de deux manières.
Soit Emmanuel Macron est
aveugle aux enjeux du continent africain et ne comprend pas que l’Afrique n’a
jamais été aussi fragile et est devenue l’épicentre d’un chaos sécuritaire et
migratoire aux conséquences désastreuses pour l’Europe ; soit il agit
consciemment. Dans les deux cas, il agit comme un dirigeant postnational
insensible aux périls identitaires que provoque l’immigration massive africaine
en Europe.
Quel bilan faites-vous de la
politique africaine d’Emmanuel Macron ?
Un bilan peu reluisant … Sous
sa présidence, la France est sortie humiliée de cinq pays d’Afrique
francophone. Le coup d’État survenu au Niger en juillet 2023 est probablement
l’exemple le plus marquant de la politique africaine du chef de l’État. À
l’époque, la France a abandonné l’un de ses fidèles alliés, le président
Bazoum, manquant ainsi à sa parole. Aujourd’hui la France soutient encore la
monnaie de pays qui l’ont humiliée, le Mali, le Burkina, le Niger, la
Centrafrique et… les Comores (à qui la France vient d’octroyer une aide
budgétaire de 1,5 million d’euros pour financer notamment son assurance maladie
généralisée… alors que ce pays revendique la souveraineté sur Mayotte et refuse
le rapatriement de ses ressortissants arrivés illégalement sur l’île).
Mais ce qui est
particulièrement frappant, c’est que même sur les questions économiques, sur
lesquelles il a pourtant parié pour rebâtir des relations entre la France et
l’Afrique, Emmanuel Macron est dans l’erreur. Les PIB de l’ensemble des pays
africains conjugués sont égaux à celui de la France. Chercher, comme le fait le
chef de l’État, à établir un rapport d’égal à égal avec le continent
africain relève d’une absurdité totale.
Au fond, l’erreur des
présidents français de ces trente dernières années n’a-t-elle pas été de croire
que les flatteries permettraient à la France, ex-puissance coloniale, de se
faire bien voir en Afrique ?
Je pense que toutes ces
flatteries sont insincères. Je vois surtout à travers les propos visant à nous
repentir une volonté de prendre les Africains pour des idiots et de leur
promettre tout et n’importe quoi.
J’ai entendu à plusieurs
reprises le Quai d’Orsay et l’Élysée affirmer qu’ils feraient tout pour qu’un
État africain obtienne un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. J’ai
également entendu que la croissance économique du continent africain était
exponentielle.
Évidemment, cela n’a pas de
sens. Un pays africain ne va pas rejoindre de sitôt le Conseil de sécurité. La
France ne peut évidemment pas coopter de membre supplémentaire.
Par ailleurs, la croissance
africaine est en trompe-l’œil. S’il est vrai que beaucoup d’États du continent
ont des croissances à deux chiffres, ces dernières reposent sur des
fondamentaux extrêmement pauvres à l’instar de l’exportation de café, de cacao,
de bananes et autres matières premières (métaux, hydrocarbures).
Ce sont en réalité des
croissances appauvrissantes qui nourrissent les castes au pouvoir mais affament
leurs peuples. Elles viennent déconstruire un mythe auquel ont longtemps cru
des économistes et auquel continuent de croire nos dirigeants : celui
d’une Afrique appelée à devenir le moteur de la croissance mondiale.
Devant l’échec de
l’afroptimisme, les dirigeants européens postnationaux comme Macron considèrent
les Africains comme de la chair à consommation. Ne pas lutter contre
l’immigration massive africaine, c’est intégrer à la fois de nouveaux
travailleurs à bas coût sur le marché du travail (au noir) et surtout de
nouveaux consommateurs pour un modèle économique qui ne se satisfait pas
d’individus qui épargnent trop.
Le chef de l’État a annoncé au
sommet Africa Forward 23 milliards d’euros d’investissements incluant 14
milliards d’investissements français et 9 milliards d’investissements
africains. Cette diplomatie de l’investissement peut-elle aider à renouveler
les relations entre la France et l’Afrique ?
Ce n’est que de la poudre aux
yeux. Ces investissements ne serviront qu’à doper moyennement la croissance de
grands groupes français et à concurrencer les entreprises anglo-saxonnes déjà
présentes en Afrique de l’Est. Le peuple français n’est en rien gagnant dans
cette équation.
Nous sommes en plein dans une
entreprise de communication qui ne fait que déplacer un face-à-face entre
l’Afrique et l’Europe provoqué par le désordre sécuritaire et migratoire en
Afrique. En quelques années le Sahel est devenu l’épicentre du djihadisme, du
trafic de drogue, du trafic d’être humains et d’une émigration incontrôlée qui
menace la stabilité de l’Afrique de l’Ouest côtière, des États d’Afrique du
Nord et de notre frontière sud. Nous payons déjà l’addition de cette
catastrophe.
Cette tournée d’Emmanuel
Macron s’est essentiellement déroulée en Afrique anglophone et non francophone.
Est-ce la preuve qu’il est très difficile pour la France d’entretenir des
relations normales avec l’Afrique francophone ?
Nous ne pouvons pas reprendre
des relations normales avec nos anciennes colonies qui demeurent
malheureusement très faibles, tant sur le plan politique qu’économique.
Aujourd’hui, la plupart des
pays du Sahel sont des États faillis. Le Mali, par exemple, est-il encore un
État aujourd’hui ? Je crois que non.
L’erreur de ceux qui nous
dirigent est de projeter le logiciel européen sur l’Afrique. On ne peut pas
« normaliser » des relations avec le Ghana, le Mali ou le Niger comme
nous l’avons fait autrefois avec nos voisins britanniques ou allemands.
Ce qu’il nous faut, c’est
établir des relations franches et exigeantes avec ces nations africaines, voire
entamer un bras de fer et in fine, faire en sorte que les populations ne
cherchent plus à émigrer en Europe, et que les États en question reprennent
leurs ressortissants entrés illégalement sur notre territoire. Que les États
qui bénéficient du franc CFA, soutenu par la France, rendent des comptes sur la
gestion de cette monnaie, qui leur permet une stabilité financière unique sur
le continent…
Le président de la République
a également surpris en déclarant que « l’épicentre de la langue
française est sur le bassin du fleuve Congo » …
C’est un propos mensonger. Les
langues les plus parlées sur les rivières du fleuve Congo sont les langues
bantoues, et pas le français.
Le Français n’est qu’une
langue qui permet à des ethnies différentes de communiquer entre elles. C’est
une langue commune, une langue administrative. Mais ce n’est pas la première
langue des Africains.
Le cœur battant de notre
langue est à Paris, en Normandie, sur les rives de la Loire, mais aussi en
Belgique, en Suisse et au Québec. C’est notre langue maternelle, celle de nos
ancêtres, de notre imaginaire, de nos arts.
Prétendre le contraire revient
à trahir notre identité nationale, notre mémoire et, au fond, à trahir
l’identité même des peuples africains.
Mais derrière cette
déclaration, Emmanuel Macron rejoue surtout la musique de la Francophonie à
laquelle il nous a habitués. Pour ma part je pense que nous devrions démanteler
l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) qui n’est rien d’autre
qu’un faux-nez néocolonial et qui aujourd’hui, n’a plus lieu d’être. Ironie
suprême, la cheffe actuelle de l’OIF est une ancienne femme politique
rwandaise, dont la langue maternelle est le kinyarwanda (une langue bantoue) et
la langue secondaire l’anglais.
[Photo : Loup Viallet - source : www.epochtimes.fr]