domingo, 22 de março de 2026

La Grazia : critique entre la vie et la mort

Paolo Sorrentino est un grand habitué du festival de Cannes (où il a présenté sept de ses onze films), mais en bon Italien, il a évidemment aussi ses entrées à la Mostra de Venise. En 2021, il avait même remporté le Grand prix du jury pour La Main de Dieu, son grand drame semi-autobiographique réalisé pour Netflix au cœur de Naples. Avec La Graziail retourne à Rome et au cœur des rouages de la politique italienne en suivant son Président de la république incarné par Toni Servillo, justement récompensé du prix d’interprétation masculine de la Mostra de Venise en 2025. Au cinéma, dès ce 28 janvier 2026.

Écrit par Alexandre Janowiak

la fin d’un règne    

L’Italie est une république parlementaire (loin du régime semi-présidentiel français) et son président a beau avoir un rôle plutôt honorifique, l’article 87 de la Constitution du pays lui confère de sacrées responsabilités. La Grazia s’ouvre ainsi sur un long panneau, énumérant un à un, ses fonctions et pouvoirs : sa possibilité de dissoudre le Parlement, de nommer des hauts fonctionnaires, de décerner des décorations, de recevoir les représentants diplomatiques, mais aussi de promulguer les lois, signer des décrets et accorder la grâce (entre autres choses).  

La liste est longue et le président a donc de quoi s’occuper dans les coulisses du pouvoir italien. Pourtant, le président Mariano de Santis, lui, s’ennuieIl faut dire qu’il ne s’est jamais remis de la mort de sa femme, huit ans plus tôt, qui lui a en plus caché l’identité de son amant d’un soir jusqu’à son dernier souffle. Un secret qui le ronge au point de soupçonner son ami de toujours – et actuel ministre de la Justice – Ugo Romani, d’être celui avec qui elle l’aurait trompé des années auparavant. Soupçons encore plus tenaces, puisque Romani ne cache pas son envie de lui succéder à la présidence.

« Je vous salue, Mariano »

Mariano De Santis attend donc patiemment de se retirer de la vie politique, voire de la vie tout court. Sa fille (et directrice de cabinet) surveille de près sa santé. Elle lui interdit de fumer (mais il profite toujours d’une balade sur les toits du palais pour profiter d’une cigarette) et lui impose un régime alimentaire assez strict et, disons-le, peu réjouissant (poisson blanc à la vapeur et quinoa, sans sauce évidemment). Bref, il se lasse sauf qu’à six mois de la fin de son mandat, il doit s’acquitter de trois dernières missions.

Non seulement, l’ancien juriste doit choisir de promulguer (ou non) un projet de loi sur l’euthanasie qu’il laisse traîner sur la table depuis plusieurs années, mais aussi d’accorder la grâce présidentielle à un homme et à une femme, chacun condamné à perpétuité pour homicide conjugale. Ces ultimes dilemmes moraux à la tête de l’État vont le pousser à sortir de sa zone de confort et délaisser son image d’homme politique impassible (son surnom est « Béton armé » et il est le seul à ne pas en avoir connaissance) pour enfin espérer « voir la vérité de près ». 

Un joli duo père-fille

Paolo Sorrentino s’était déjà attaqué à la politique italienne assez frontalement entre le fougueux Il Divo en 2008, portrait « barock » du sénateur Andreotti, et sa fresque berlusconienne Silvio et les autres en 2021. Avec La Grazia, il délaisse cette réalité pour brosser le portrait émouvant d’un président issu de son imagination, mais plus encore, il se détache de ses excès habituels de mise en scène. Bien sûr, La Grazia conserve une esthétique et une atmosphère toutes sorrentiniennes (décors imposants, ralentis léchés, compositions très travaillées…).  

L’Italien ne peut se résigner à la présence de personnages fantasques (ce pape noir avec des dreadlocks qui se déplace en scooter dans les jardins du Vatican ; l’extravagante Coco Valori), de séquences musicales transcendantes (dont une danse dans les entrailles du palais) et, aussi, de figures féminines archaïques ou sexualisées inutilement (à quoi bon cette ambassadrice ainsi développée). Mais là où ce trop-plein insolite a pu être envahissant par le passé, La Grazia n’en fait qu’une toile de fond pour plonger dans une autre forme de beauté : celle du rien, du vide. 

Un chant mémorable

Car derrière son pitch assez dense qui pourrait amener à un rythme virevoltant, son nouveau cru, porté par l’excellent Toni Servillo (leur septième collaboration), est d’une sobriété étonnante, voire déstabilisante. Cela pourra paraître ennuyeux et c’est sans doute parfois un peu trop long, mais cette introspection épurée de la solitude du pouvoir est rafraichissante. Elle ramène Paolo Sorrentino à une forme d’essentiel, celle où les personnages se débattent avec leurs états d’âmes, leurs émotions, leurs contradictions et leurs doutes. 

Rarement l’incertitude d’un personnage sorrentinien aura été aussi belle et touchante, l’élégance de Mariano De Santis semblant un lointain souvenir dans notre monde où nuance, réflexion et échange ont disparu. C’est là toute la splendeur de La Grazia qui se transforme en véritable ode majestueuse à l’amour, à l’amitié et au partage. D’un chant alpin centenaire à une danse sur un rap enivrant jusqu’à la larme d’un astronaute en apesanteur, Sorrentino nous refait goûter à une grâce oubliée et une humanité perdue. 

 

[Images : Pathe Films - source : www.ecranlarge.com]

De Gaza au Liban : la nouvelle doctrine israélienne de destruction totale

Derrière les nuages de fumée au-dessus de Beyrouth se cache une vision radicale d’un « Grand Israël ». Les tactiques de Gaza sont désormais utilisées pour dépeupler le sud du Liban, ouvrant ainsi la voie à une occupation permanente et à la reconfiguration du Moyen-Orient.













Écrit par Marc Vandepitte   

Depuis début mars 2026, Israël mène une campagne militaire à grande échelle au Liban sous le nom d’Opération « Rugissement du Lion », lancée en réponse à des tirs de roquettes du Hezbollah. L’opération comprend des bombardements aériens intensifs sur Beyrouth et le sud du Liban, complétés par une offensive terrestre qui, depuis le 16 mars, s’est intensifiée en une invasion plus large dans la zone frontalière.

Le ministre israélien d’extrême droite Bezalel Smotrich n’a récemment pas mâché ses mots : les banlieues sud de Beyrouth ressembleront bientôt à Khan Younis, dévastée à Gaza. Cette déclaration marque un passage de l’ancienne « doctrine Dahiya » à une nouvelle « doctrine Gaza », encore plus destructrice. 


Un « nouveau Gaza » : « Gazafication » du Liban


Alors que la doctrine Dahiya utilisait une violence disproportionnée pour dissuader les adversaires, l’objectif actuel au Liban semble être la destruction complète de l’infrastructure sociétale, comme cela a été appliqué à Gaza.


Faire du Liban un « nouveau Gaza » (« Gazafication » du Liban) repose sur l’idée qu’une nation entière est responsable des actions de ses groupes de résistance. « C’est toute une nation qui en est responsable », a déclaré le président israélien Isaac Herzog le 12 octobre 2023 à propos de l’attaque du Hamas quelques jours plus tôt.


Cela ne valait pas seulement pour Gaza, mais aussi pour le Liban. « Ce que nous faisons à Gaza, nous savons aussi comment le faire à Beyrouth », a déclaré le ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, un mois plus tard. « Ceux qui paieront le prix seront avant tout les civils du Liban. »


Et ce prix, ils le paient aujourd’hui. Pour toute la population au sud du fleuve Litani, Israël a émis des ordres d’évacuation massifs, puis également pour des villages au nord du fleuve et des quartiers du sud de Beyrouth. Des millions de personnes sont ainsi forcées de se déplacer.


Les analystes et les organisations de défense des droits humains décrivent cela comme l’application de la doctrine Gaza au Liban : évacuations forcées massives, bombardements intensifs, utilisation d’armes controversées telles que le phosphore blanc et préparation d’une zone frontalière « ethniquement nettoyée ».


En attaquant des infrastructures critiques telles que des centrales électriques et des systèmes d’eau, Israël rend de vastes zones de facto inhabitables. Dans le sud du Liban, même des usines de ciment et des ateliers de briques sont visés. Pour les habitants en fuite, il n’y a alors plus de retour possible vers leurs villages et leurs maisons.


Les médias israéliens et les déclarations politiques indiquent que l’objectif est de créer une zone tampon dans le sud du Liban, où une zone le long de la frontière serait structurellement dépeuplée et passerait sous le contrôle de l’armée israélienne. Cela rappelle fortement ce qui s’est produit dans la bande de Gaza.


Le chef de l’opposition Yaïr Lapid a déclaré qu’Israël devrait créer dans le sud du Liban une zone totalement dépeuplée et bombardée à plat, explicitement comparée à la ligne jaune à Gaza, où Israël a « coupé l’enclave en deux » : d’une part une bande côtière vers laquelle les Palestiniens ont été expulsés, d’autre part une zone occupée où des démolitions systématiques ont lieu et où l’on tire sur ceux qui tentent de traverser.



Les travailleurs humanitaires en ligne de mire


Le coût humain de cette doctrine est très élevé et se caractérise par une impunité choquante pour les attaques contre le personnel médical. En seulement deux semaines, 32 travailleurs humanitaires ont été tués au Liban par des bombardements israéliens.


Les hôpitaux sont lourdement bombardés sous prétexte que des militants s’y trouveraient, ce qui constitue une violation flagrante du droit international humanitaire protégeant les soins médicaux.

Meinie Nicolai, ancienne directrice de Médecins Sans Frontières Belgiqueaffirme que le fait de cibler le personnel médical par l’armée israélienne n’est pas nouveau. Cela était déjà clairement visible à Gaza, où plus de 1 700 travailleurs de la santé ont été tués. Cela se répète maintenant sur le sol libanais.


Selon elle, il est très douloureux que, malgré les résolutions de l’ONU qui obligent à protéger les soins médicaux en temps de guerre, la réaction internationale fasse défaut. « L’impunité de ce type d’attaques est effrayante et devrait figurer en haut de l’ordre du jour. Malheureusement, ce n’est pas le cas. »


Le rêve sioniste du « Grand Israël »

Derrière les opérations militaires se cache une idéologie qui vise explicitement l’expansion territoriale au-delà des frontières actuelles de l’État d’Israël. Au sein du gouvernement israélien et des cercles nationalistes de droite, l’ambition du « Grand Israël » renaît.


L’idéologie du « Grand Israël » (Eretz Yisrael Hashlemah) vise à étendre la souveraineté israélienne sur l’ensemble du territoire entre le Jourdain et la mer Méditerranée (« du fleuve à la mer »), sur la base de revendications religieuses et historiques issues de la Bible.


Dans ses formes les plus extrêmes, ce concept inclut également des parties de pays voisins tels que le Liban, la Syrie et la Jordanie, où l’établissement de colonies juives dans ces régions est considéré comme un devoir moral et national.


À peu près en même temps que la chute du gouvernement syrien en décembre 2024, Israël a envahi la Syrie et occupe une zone de ce pays. Aujourd’hui, Tel-Aviv profite du conflit actuel pour faire la même chose au Liban.


Pendant les récentes pauses dans les combats, des signalements sont déjà parvenus concernant des colons israéliens pénétrant dans le sud du Liban et appelant à la construction de nouvelles colonies. Cette faim territoriale explique pourquoi Israël ne s’arrête pas à l’élimination de cibles militaires, mais opte pour un dépeuplement total. La doctrine sioniste exige en effet une terre sans sa population d’origine.[1]


Cette pulsion expansionniste est enracinée dans une croyance en la domination militaire comme seule voie à suivre. Pour les idéologues du « Grand Israël », la guerre actuelle au Liban est une occasion en or de redessiner définitivement la carte du Moyen-Orient afin de réaliser l’ancien rêve colonial.


Une société divisée sous le feu

Entre-temps, la société libanaise est fortement divisée sur la manière de réagir à cette invasion. Pour le camp pro-résistance, avec le Hezbollah[2] et le mouvement chiite Amal [3], il s’agit d’une guerre défensive contre un agresseur qui attaquerait de toute façon le Liban. Ce camp considère le Hezbollah comme la seule force capable de protéger encore la souveraineté contre l’expansionnisme sioniste dans la région.


En face se trouve un camp qui impute justement au Hezbollah la responsabilité de la misère actuelle. Ces groupes, parmi lesquels le gouvernement et des partis chrétiens tels que la Phalange [4], plaident pour la diplomatie et le désarmement du Hezbollah. Ils espèrent qu’une victoire israélienne brisera l’hégémonie du Hezbollah. Certains vont même jusqu’à débattre ouvertement de la paix avec l’occupant.

En visant principalement le Hezbollah et en causant de nombreuses destructions, Israël accroît la polarisation entre les deux camps. Cette division paralyse l’État au moment où l’unité est la plus cruciale pour faire face efficacement à l’invasion terrestre planifiée.

Agenda colonial

De nombreux Libanais craignent que l’objectif final d’Israël ne soit pas l’élimination du Hezbollah, mais une occupation permanente. Le président israélien Isaac Herzog a décrit la guerre actuelle (contre le Liban et l’Iran) comme faisant partie d’une tentative plus large de redéfinir l’ordre politique dans la région.


Au début de l’attaque génocidaire contre Gaza, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré que « le Moyen-Orient changera ». La destruction à Gaza peut être considérée comme une répétition générale de ce qui se passe aujourd’hui au Liban : l’élimination complète de toute forme de résistance locale organisée.


Dans cette opération, Tel-Aviv reçoit à nouveau le soutien de Washington. L’envoyé spécial américain Thomas Barrack, qui assure officiellement la médiation entre Washington, Beyrouth et Israël, fait porter toute la pression sur le gouvernement libanais pour qu’il désarme le Hezbollah, sans critiquer l’agression israélienne. Cela donne carte blanche à Israël.


Dans ce scénario, le Liban se dirige vers une situation qui ressemble fortement à celle de la Cisjordanie ou de Gaza : un territoire fragmenté sous tutelle extérieure. La destruction de la cohésion sociale et de l’infrastructure physique en est l’arme principale.

Sous le regard du monde entier, l’avenir d’un Liban souverain est systématiquement anéanti par une armée qui ne reconnaît plus aucune ligne rouge. Tout comme pendant le génocide à Gaza, une réponse internationale forte fait défaut et les gouvernements occidentaux choisissent à nouveau de rester passifs.

Marc Vandepitte


Notes :

[1] Le slogan « un peuple sans terre pour une terre sans peuple » a été utilisé dans le mouvement sioniste naissant pour justifier l’installation des Juifs en Palestine. Il suggérait que la région était vide ou à peine habitée, alors qu’en réalité une population palestinienne y vivait déjà. Compte tenu de leur très grande diversité interne, il est en outre très discutable que les colons juifs de l’époque puissent être considérés comme un « peuple ».

[2] Le Hezbollah est un parti politique chiite et un mouvement armé au Liban, fondé dans les années 1980 pendant l’occupation israélienne, avec le soutien de l’Iran. L’organisation combine des activités militaires avec des services sociaux et joue un rôle important dans la politique libanaise et les conflits régionaux.

[3] Amal est un mouvement politique et militaire chiite au Liban, né dans les années 1970, qui défend les intérêts de la communauté chiite et est aujourd’hui un allié important du Hezbollah. Amal est moins influent et dispose aussi de capacités militaires bien moindres.

[4] La Phalange (parti Kataeb) est un parti politique chrétien maronite au Liban, fondé en 1936, qui a joué un rôle important pendant la guerre civile libanaise. Le parti est connu pour ses positions nationalistes et souvent pro-occidentales et a historiquement entretenu des liens avec Israël.

 

[Image en vedette : capture d’écran. Travailleurs agricoles du Sud du Liban forcés à quitter leur terre, ils ont tout perdu. Source : alternatives-economiques.fr - source : www.mondialisation.ca]