Jointe aux scores de la France insoumise, la régularité des mouvements sociaux qui agitent le pays conduit régulièrement nombre de commentateurs à s’inquiéter d’une poussée de l’extrême gauche. L’étude des deux dernières décennies de vie politique française invite pourtant à formuler un constat rigoureusement différent : sous quelque angle qu’on l’envisage – organisationnel, électoral ou idéologique, l’extrême gauche semble au contraire avoir pratiquement disparue dans l’hexagone. Différentes hypothèses pourraient permettre d’expliquer l’évaporation d’un espace politique qui agrège des forces considérables au seuil des années 2000.
Manifestation du NPA
Écrit par David
Fontano
Extrême
gauche : ce vocable désigne les organisations politiques envisageant un
renversement à terme du système capitaliste, tout en s’organisant légalement
dans l’immédiat, jusqu’à participer éventuellement aux élections. On distingue
l’extrême gauche de la gauche radicale, dont la stratégie de transformation
sociale passe par les élections et la voie légale (par exemple, la France
insoumise) ainsi que de l’ultragauche, historiquement constituée d’un ensemble
de courants anecdotiques depuis la fin des années 1920 – le terme désigne aujourd’hui
dans le sens commun les groupes et réseaux acceptant l’usage de la violence
politique et rejetant toute forme d’organisation légale, syndicats ou partis
parlementaires. Ces trois ensembles aux frontières mouvantes permettent de
décrire schématiquement des phénomènes aux trajectoires bien différentes.
Or les résultats
du premier tour de l’élection présidentielle de 2002 donnent un aperçu de
l’ancrage de l’extrême gauche en ce début de siècle. Ensemble, les suffrages
récoltés par les trois candidats trotskistes (Arlette Laguiller pour Lutte
ouvrière, Olivier Besancenot pour la Ligue communiste révolutionnaire,
d’obédience pabliste, et Daniel Gluckstein pour le Parti des travailleurs,
lambertiste) dépassent la barre des 10%, soit près de trois millions de voix.
Un nombre considérable, qui, combiné à l’éparpillement de la « gauche
plurielle » sur de multiples candidatures (Jean-Pierre Chevènement, Noël
Mamère, Robert Hue, Christiane Taubira), manquera cruellement au candidat
socialiste (et lui-même ex-trotskiste) Lionel Jospin pour se qualifier au
second tour.
De plus, ces
organisations comptent chacune plusieurs milliers de militants et profitent
d’une vague ascendante : les derniers feux de l’altermondialisme, avec ses
grands forums internationaux, puis la lutte victorieuse pour le
« Non » au référendum de 2005 et le mouvement contre le Contrat
première embauche de 2006 gonflent leurs rangs. En 2008, le PT se reconstitue
en Parti ouvrier indépendant (POI) et revendique 10 000 membres ;
l’année suivante, la LCR impulse la fondation du Nouveau parti anticapitaliste
(NPA), qui s’approche elle aussi des 10 000 militants. Ces organisations
ont chacune un poids important dans certains syndicats et bénéficient de
nombreux relais associatifs ou médiatiques.
Hors de la sphère
trotskiste, plusieurs organisations libertaires boycottent les élections mais
participent aux mobilisations sociales. La principale est la Confédération
nationale du travail (CNT), d’obédience anarcho-syndicaliste et très liée à la
scène alternative. Elle réunit plusieurs milliers de militants, un nombre en
progression durant les années 2000. Enfin, toute une galaxie de petites et
moyennes structures ayant fait scission du Parti communiste milite pour un
retour à une ligne orthodoxe ou, du moins, à celle du PCF des années 1970. La
plus connue est le Pôle de renaissance communiste en France (PRCF), fondé en
2004 et particulièrement critique à l’égard de la construction européenne. Bien
que ces différents courants entretiennent parfois de franches rivalités et ne
partagent ni une stratégie unifiée, ni un corpus doctrinal et culturel
homogène, leur influence politique est conséquente, particulièrement dans la
jeunesse étudiante et lors des mouvements syndicaux.
2007-2017 :
du tournant au déclin
Sur le papier,
les années du quinquennat Sarkozy, suivies d’un mandat impopulaire du
socialiste Hollande, auraient pu constituer une séquence favorable à l’extrême
gauche, qui disposait des réseaux et des cadres pour capitaliser sur la
contestation sociale ou, du moins, se maintenir à flot. Il n’en a pourtant rien
été. La crise économique de 2008-2009 et son cortège de politiques d’austérité
conduit bien à une transformation profonde du champ politique, mais au dépend
de l’extrême gauche. Plusieurs facteurs internes comme externes entrent ici en
jeu. Parmi les premiers, la révolution technologique représentée par la
démocratisation d’Internet et la multiplication des réseaux sociaux remplaçant
progressivement sites et forums n’est pas des moindres : force est de
constater que la majorité de l’extrême gauche peine à saisir le potentiel de
ces plateformes. Bénéficiant d’un écosystème de journaux d’organisations et
d’espaces de discussion militants, elle se retrouve rapidement distancée par
d’autres courants, en premier lieu l’extrême droite, dont les idées prospèrent
alors en ligne grâce à des personnages comme Alain Soral.
D’autre part, ses
propres modes d’organisation sont en décalage avec les nouveaux enjeux du monde
du travail comme avec les demandes émergentes lors des mouvements sociaux à
partir de 2011 : le surinvestissement du champ syndical et des outils
organisationnels traditionnels place l’extrême gauche dans une position
suiviste par rapport aux grandes mobilisations du moment. Tournée vers la préservation
et la reproduction de ses propres structures, ses propositions stratégiques ne
trouvent guère d’écho et ses références culturelles et idéologiques
apparaissent de plus en plus vétustes. Le mouvement social de 2016 contre la
Loi travail de la ministre socialiste El Khomri est ainsi massif, mais marque
le net recul des capacités militantes des trotskistes et libertaires : les
syndicats sont dépassés et si les mouvements autonomes (parfois positionnés à
l’ultragauche) progressent, c’est au détriment des organisations d’extrême
gauche.
Enfin, la
naissance de la France insoumise en vue de l’élection présidentielle de 2017
rebat les cartes du jeu électoral. Une nouvelle proposition de gauche radicale
émergeant, la pertinence de candidats « porte-paroles des luttes » au
score diminuant à chaque scrutin est ébranlée. Le score de Jean-Luc Mélenchon
lors de l’élection de 2017, près de 20% des voix, et l’effondrement électoral
rapide du Parti socialiste ferment la séquence d’une « gauche de la gauche »
apparue autour de 2000, dialoguant de manière critique avec un PS hégémonique,
comme aiguillon ou contre-poids de la gauche de gouvernement. Lors des deux
mandats d’Emmanuel Macron, le réancrage à gauche de LFI, qui investit
différentes thématiques chères à l’extrême gauche telles que l’antifascisme ou
la question palestinienne, aboutit à satelliser l’immense majorité des
organisations situées à la gauche des insoumis, minées par les défections et
les scissions. Une situation inimaginable une douzaine d’années plus tôt.
Assèchement et
ouverture d’espaces
L’assèchement
progressif de l’espace dans lequel s’activaient quelques dizaines de milliers
de militants dévoués, représentant jusqu’à un vote sur dix, et ce durant
plusieurs décennies, est ainsi dû à une combinaison de multiples facteurs. Le
retour du tragique dans l’histoire n’est pas le moindre : la succession de
crises et de guerres qu’a connue l’humanité depuis 2020 conduit à un
ébranlement des sociétés, contre-intuitivement fatal aux organisations
déclarant préparer la révolution, et pourtant dépendantes d’un certain
équilibre politique révolu. Les réseaux militants n’ont pas disparu du jour au
lendemain ; beaucoup se sont simplement reconvertis. De nouvelles
mobilisations de masse, écologistes (telles que les Soulèvements de la Terre)
ou féministes, mobilisent des secteurs conséquents de la jeunesse de gauche. Si
elles bénéficient de l’expérience des générations passées, leur revendication
de l’action directe tranche cependant avec les pratiques courantes des organisations
en déclin.
La nature
politique ayant horreur du vide, de nouvelles structures d’extrême gauche
apparaissent également au cours de la dernière décennie, quoi qu’à une échelle
bien plus réduite que la LCR ou la CNT. Citons, dans le monde trotskiste,
Révolution permanente et le Parti communiste révolutionnaire ; chez les
marxistes-léninistes, Unité communiste et Reconstruction communiste, ainsi que
la nouvelle Jeunesse communiste (maoïste) ; ou, du côté anarchiste, très
affaibli, l’Union communiste libertaire. Réunissant tout au plus quelques
centaines de militants, elles ont pour point commun une maitrise des réseaux
sociaux et des outils de communication contemporains, combinée à un âge moyen
des membres très jeune. Pourtant, même parmi ces structures comme dans les
rangs autonomes, l’influence des thématiques et de l’agenda insoumis est
notable.
Considéré sur le
temps long, le net déclin des grandes structures de l’extrême gauche française
paraît invalider l’hypothèse stratégique d’une « accumulation à
froid » de forces militantes en vue d’un hypothétique « grand
soir ». Une situation qui n’est pas sans rappeler celle de l’extrême
gauche espagnole, peinant à se régénérer en périphérie des expériences
électorales de Sumar, ou britannique, définitivement diluée dans le Labour. Les
structures françaises prises par l’accélération de l’histoire peinent à
synthétiser de telles expériences. Leur plus-value électorale ou idéologique
réduite à néant au sein d’une gauche sous hégémonie insoumise, ces organisations
doivent disparaître ou se réinventer, en premier lieu en retrouvant leur
autonomie et donc leur raison d’être : sous des formes nouvelles perdurent
les coordonnées historiques de la controverse entre réforme et révolution.
[Photo :
Myrabella - source : www.lvsl.fr]










