Une partie du monde littéraire est vent debout contre l’innovation technologique après l’affaire Thélyson Orélien. C’est oublier que l’IA est nourrie par les hommes, affirme l’écrivain Louis Chevaillier.
La révolution que nous vivons invite à remettre au centre le lecteur, l’auditeur, l’amateur d’art qui par son regard investit un tableau.
Écrit par Louis Chevaillier
Depuis quelques mois, on entend les écrivains protester vivement contre l’intelligence artificielle. Les accusations récentes contre Thélyson Orélien n’ont fait qu’aggraver les polémiques. Au mépris des nuances, tout le monde prend parti, les uns dénonçant des attaques racistes, les autres la cécité des critiques trompés. L’utilisation de l’intelligence artificielle produirait forcément des images factices, dit-on. Et chacun d’utiliser cet argument en faveur ou contre Thélyson Orélien. Le monde littéraire est vent debout contre l’innovation technologique !
Ce n’est pas la première fois que les artistes se braquent ainsi contre la nouveauté. Souvenons-nous du 14 février 1887. Ce jour-là, dans le Temps, paraît une pétition signée par quarante artistes et écrivains, parmi lesquels Charles Gounod ou Guy de Maupassant. Ils s’insurgent contre l’érection en plein cœur de Paris, de «l’inutile et monstrueuse tour Eiffel». Ils parlent de profanation et de déshonneur. Qui songe à leur donner raison aujourd’hui ?
Et pourtant restent passionnantes ces querelles contre la modernité, tant elles éclairent notre rapport à la science et au monde. «Le microscope et le télescope troublent, à proprement parler, la pureté du sens de la vue», écrivait Goethe dans ses Maximes et Réflexions. Et c’est l’occasion pour nous aujourd’hui de réfléchir à notre relation à la nature et à ses secrets. Est-il vraiment si scandaleux de dévoiler ainsi les dessous de la matière ? Les termes utilisés sont toujours ceux du sacrilège et de la corruption. Prenez Baudelaire quand il s’oppose à la photographie. Il se révolte contre une foule idolâtre et son «amour de l’obscénité». Il dénonce la sottise de «nouveaux adorateurs du soleil». On croirait entendre nos actuels puritains.
Le goût humain pour les belles images et les belles histoires
Le chien aboie et la caravane passe. Qu’importe leur bien-fondé, les critiques de Goethe ou de Baudelaire sont aujourd’hui dépassées. Elles n’ont pu résister à cette force quasi élémentaire : le goût humain pour les belles images et les belles histoires, d’où qu’elles viennent. Pendant des millénaires, les hommes se sont sustentés de légendes et de contes dont ils ne connaissaient pas les auteurs. Autour du feu de camp ou de cheminée, leurs histoires répétaient des motifs quasi préhistoriques qui circulaient de civilisation en civilisation à travers les siècles. On compte plus d’un demi-millier de cendrillons, dont l’une, chinoise, perd sa sandale dès le IXe siècle. L’intelligence artificielle, elle aussi, est nourrie par les hommes. Elle n’abolit pas la notion d’auteur. Elle ne fait que la déplacer.
Nous avons trop pensé à l’expérience artistique du seul point de vue de l’artiste, en oubliant que le destinataire est lui aussi essentiel. La révolution que nous vivons invite à remettre au centre le lecteur, l’auditeur, l’amateur d’art qui par son regard investit un tableau. Ce sont d’abord de spectateurs exigeants dont on a besoin ! «Il y a le pôle de celui qui fait une œuvre et le pôle de celui qui la regarde. Je donne à celui qui la regarde autant d’importance qu’à celui qui la fait», expliquait déjà Marcel Duchamp dans Ingénieur du temps perdu.
Bientôt, les deux pôles s’interpénétreront sans doute : nous deviendrons les créateurs de nos propres spectacles. «La poésie doit être faite par tous. Non pas un», proclamait Isidore Ducasse dans Poésies, après avoir écrit les Chants de Maldoror sous le pseudonyme du comte de Lautréamont. «Tout le monde peut cuisiner», renchérissait Auguste Gusteau dans le dessin animé Ratatouille. Ce n’est pas là un avenir sombre, si perdure le goût de l’effort.
Car, nous ne pouvons pas nous contenter d’un art qui se cloîtrait dans sa
tour d’ivoire, comme le masturbateur s’enferme dans son water-closet. Ce sont justement dans ces forteresses que
prolifèrent les pires poncifs. L’expérience du collage nous enseigne que l’on
peut passer par des détours pour revenir au réel. Si l’intelligence
artificielle peut remplacer l’être humain dans son acte créatif, elle peut
aussi devenir un outil à son service. Et j’ai envie d’oublier la mise en garde
de Baudelaire dans les Paradis
artificiels : «Celui qui
aura recours à un poison pour penser ne pourra bientôt plus penser sans
poison».
Les progrès de Claude
De certains projets du génial écrivain, il ne reste que le titre. Je m’amuse parfois à tester l’application d’Anthropic, Claude, pour vérifier ses progrès. Alors, comment terminer cette tribune sinon par le résultat d’un prompt ? Voici un poème en prose d’aujourd’hui, à la manière du Spleen de Paris, intitulé le Croque-mort élégant. Bien sûr, il ne s’élève pas au niveau du poète qui reste incomparable, du moins pour le moment. Mais vraiment, ce n’est pas si mal…
«Je l’ai croisé un mardi, square des Batignolles, entre deux bancs où des vieillards nourrissaient des pigeons qu’ils appelaient par des prénoms de femmes mortes. Costume gris perle, pochette ardoise, chaussures si bien cirées qu’on y aurait lu l’heure de sa propre mort. Rien ne trahissait le métier, sinon cette lenteur du pas, cette économie du geste que possèdent seuls ceux qui portent, sans les faire tanguer, des choses qu’on ne pose pas deux fois.
On l’appelait l’Elégant, comme un cheval de course. Le matin il consultait les disponibilités du crématorium comme d’autres la Bourse ; l’après-midi il conseillait une veuve entre frêne et chêne, componction de sommelier.
Une jeune femme s’assit près de lui, pleurant discrètement, épaules droites, à la façon des villes. Il tendit un mouchoir de tissu, sans un mot – le même geste précis dont il devait border, une heure plus tôt, les mains d’un inconnu rue Cardinet. Puis il se leva, ajusta sa pochette d’un geste inutile et parfait, silhouette grise parmi les grises.
De tous les métiers de cette ville, le sien est
peut-être le plus honnête : il ne vend aucune éternité, ne console que par la
tenue de sa cravate – seul homme élégant de Paris dont l’élégance serve à
quelque chose».
Louis Chevaillier, écrivain et journaliste
[Illustration : PhonlamaiPhoto/Getty
Images/iStockphoto - source : www.liberation.fr]




