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segunda-feira, 19 de outubro de 2026

Derrière les vitres

Des romans de Patrick Modiano, on pourrait dire qu’ils sont tous plus ou moins écrits à travers une vitre, voire une vitre embuée. Et de L’éléphant, peut-être plus encore.

« Baiser derrière le rideau », Edvard Munch (1892)(détail) 

Écrit par Pierre Benett

Non seulement son personnage épie ses voisins depuis sa fenêtre, mais il regarde les gens et les choses à travers la « lumière blanche et aveuglante » de l’amnésie. Tout le mène donc, sans empressement mais avec la lenteur du pas de l’éléphant, à traverser la vitre. 

À moins de vouloir faire un exercice encyclopédique, il serait vain de chercher à lister les éléments qui reviennent dans les romans de Patrick Modiano. À la rigueur, on peut relever ce qu’on aime y retrouver. En lire un, nouveau ou non, c’est retrouver une atmosphère (vaporeuse), des mouvements (le retour, l’errance, la fugue, la dissimulation), des lieux (les rues de l’ouest parisien, les boulevards de ceinture et leurs immeubles en brique rouge, les cafés), des objets (les numéros de téléphone, les listes), et même des noms (le garage Béavioure !)… et, bien sûr, des êtres perdus dans le temps et en quête d’eux-mêmes à travers un détail à y retrouver, tant et si bien qu’ils pourraient n’en former qu’un. Ce cycle, désormais composé d’une cinquantaine de romans depuis La place de l’Étoile (1968), n’a ni véritable début ni, de ce qu’on en sait, de fin. À l’image des Boulevards de ceinture, sa forme est absolument circulaire, comme la mémoire.

Il y a un donc un plaisir certain (régressif, diraient peut-être nos amis psychanalystes, mais pourquoi pas ?) du retour du même dans certaines lectures – et on comprend d’autant mieux que les amateurs de Modiano puissent aussi l’être de Simenon. Mais, au-delà de la lecture réconfortante, ce sentiment n’a rien d’anodin concernant un écrivain qui met en scène moins le retour de l’identique que les légers décalages, défaillances et divergences de la mémoire. Au contraire, il faut peut-être faire confiance à ce sentiment-là. Car tout se passe comme si, depuis plus d’un demi-siècle, le romancier donnait à ressentir à ses lecteurs ce qu’éprouvent ses personnages, qui voient revenir des détails de leur passé, se font surprendre par les coïncidences et les échos entre les époques, voient la même chose se passer mais différemment. Dès lors, si on en a lu au moins deux, lire Modiano c’est surtout retrouver une manière de raconter : une narration et une langue en apparence claires, mais qui s’opacifient au fur et à mesure que progresse la lecture (du roman en question, et du cycle dans son ensemble). En quelques pages, on ne sait plus où l’on est, ou plutôt quand on est. Et il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour dissiper un peu le brouillard qui nous entoure – nous et eux, tous ces gens qui tentent tant bien que mal de le transpercer.

L’éléphant ? Drôle de titre pour l’auteur de Villa Triste ou Du plus loin de l’oubli. Le réseau Modiano, toujours bien informé, nous apprend que le roman devait s’appeler Derrière les vitres et que, tel un personnage de Modiano, il a pris une seconde identité. Laquelle est la vraie ? Les deux titres ne font pas mystère de leur signification. Ludo Van Walle, vieil homme, vit de menus travaux éditoriaux et de traductions pour les bien nommées éditions du Sablier (déjà présentes dans Accident nocturne). Il passe beaucoup de temps à sa fenêtre, à regarder, dans l’immeuble d’en face, celles d’une femme plus ou moins de son âge, Mme Thouvenin, et d’une plus jeune, Yvonne Beulaigne. De l’éléphant, il a la silhouette et le poids (1,95 m et plus de 120 kg), à tel point qu’il ne se reconnaît plus. Mais il n’en a pas la mémoire : il ne se souvient de rien. Aveuglé, il doit faire, malgré ses maux de tête, un effort constant. Mais sa dépossession est aussi une chance. S’il ne reconnaît rien ni personne, il est doté du sixième sens des personnages de Modiano : il sait reconnaître des signes du passé, même et surtout imaginaires. Où et comment a-t-il connu cette Mme Thouvenin, qui, contrairement à lui, ressemble à celle qu’elle était il y a quarante ans ? Et ce Bernard Pinguet, qui ressemble à s’y méprendre aux innombrables types louches qui entouraient son père ? D’où vient cet air de déjà-vu ?

Il y a le malaise du passé, mais il y a aussi celui du présent, que Van Walle évite, agressé par son « vacarme », « de plus en plus assourdissant », dans un monde devenu « si incompréhensible », où l’on prévoit « des guerres prochaines ». Depuis quelques livres, le témoin Patrick Modiano observe explicitement Paris et son époque se modifier sous ses yeux. Le téléphone est devenu portable, les rues sont encombrées de touristes… On reste chez Modiano : l’indicatif n’est pas encore 06 mais 01, les quartiers sont déserts et l’on y porte encore une montre (ce qui conduit à ce geste inouï : demander l’heure). Contrairement à ce que son image d’Épinal laisserait croire, cette œuvre n’est pas étanche aux transformations contemporaines ; simplement, elle les regarde avec un léger décalage. Là encore, comme derrière une vitre.

À l’affût de signes, de coïncidences, de traces, l’éléphant qui erre dans le XVIe arrondissement se lance dans une quête qui, en sourdine, se fait pressante, vitale, car elle a lieu à un âge où, le sablier le rappelle, le temps est compté, où apparaît « le signal que ces images du passé allaient brusquement s’éteindre ». Tout devrait donc aller vite et l’enquête donner des réponses, mais la brièveté de ce livre, l’un des plus courts de l’auteur, aux chapitres parfois constitués d’une seule page, n’implique pas que les trous et ellipses qui composent la majeure partie du récit soient remplis. Comme le remarquait Norbert Czarny à propos du précédent livre, La danseuse, la structure du récit se fait plus vive, l’écriture plus ramassée, ramenée à l’essentiel : le flou entre les temps et entre les images. En somme, on a ici accès à un condensé de Modiano. Où, pourtant, l’écriture continue de chercher des voies pour nous faire vivre la traversée du temps que vit Ludo Van Walle.

Malgré la tension du récit, la quête ralentit, bifurque. Dans L’éléphant, la mémoire semble se délester plus que se remplir, au fur et à mesure qu’avance son lourd et lent personnage. Et Patrick Modiano n’est pas sans une douce ironie : l’amnésique est censé écrire ses Mémoires et rendre un manuscrit, que son éditeur aime appeler un « ours »… On ne dira rien de la résolution de l’intrigue, fulgurante, si ce n’est qu’elle rebat les cartes de manière magistrale, en quelques paragraphes sidérants où un personnage confie son angoisse à un autre, où les simples mots « rafle » et « panier à salade » disent que « quelque chose s’est passé ici longtemps auparavant, un événement dont lui parvenaient encore des ondes, mais brouillées ». Tout le récit se retrouve inséré dans un temps qui le dépasse et le condense à la fois. Sans retrouver une mémoire totale et lumineuse, l’éléphant traverse enfin la paroi de verre qui le séparait de lui-même.

Le merveilleux tour de passe-passe que Patrick Modiano organise à nouveau, la féerie de cette ronde qu’il orchestre avec une simplicité confondante et pourtant si subtile, l’émotion que nous procurent les détails qu’il parsème dans son texte, la finesse avec laquelle il brouille les temps : tout cela nous fait regarder nous aussi avec des jumelles. C’est-à-dire en regardant de loin, mais en voyant de près.

 

Patrick Modiano | L’éléphant. Gallimard, 112 p., 16 € 

[Image : CC0/WikiCommons - source : www.en-attendant-nadeau.fr]

sexta-feira, 9 de outubro de 2026

L’écrivain Thélyson Orélien, otage d’une époque qui a peur

À travers Thélyson Orélien, sur sa tête, son nom et son roman dont beaucoup parlent sans l’avoir lu, s’expriment les fantasmes et les angoisses d’une époque qui change trop vite, qui file à toute berzingue vers une destination inconnue. Sa soudaine irruption nous révèle à nous-mêmes et le miroir qu’il nous tend est insupportable à regarder.

Manosque, France au 28e édition du festival de littérature « Les Correspondances », le 24 septembre 2026

Écrit par Dorcy Rugamba

Dramaturge, acteur et metteur en scène. Auteur des « Enfants gâtés de Butare » aux Editions JC.Lattès


« Les Titans, par la ruse d’Héra à la colère implacable, s’enduisirent le visage d’un gypse éclatant pour se déguiser. L’enfant contemplait dans un miroir l’image changeante de son propre visage. Alors les Titans s’approchèrent, le couteau du Tartare à la main, et fondirent sur lui. Là où le fer titanique tranchait ses membres, Dionysos faisait de la fin de sa vie le commencement d’une vie nouvelle »

Les Dionysiaques, Nonnos de Panopolis 

Thélyson Orélien a arrêté sa tournée promotionnelle en France, ce n’était plus tenable. Son éditeur canadien a annulé sa tournée au pays. Beaucoup de festivals et de salons du livre l’ont déjà déprogrammé et l’Académie Goncourt l’a retiré de sa sélection. C’est allé très vite. Le sort de cet homme a été scellé en quatre jours chrono. À peine accusé, déjà condamné. Sans même lui donner le temps de réunir un dossier et laver son honneur. Face à la machine, sa parole n’a pas pesé lourd. 

J’ai rencontré Thélyson pour la première fois à Nancy, au festival du Livre sur la Place. C’était alors une reine au milieu d’une ruche. La file d’admirateurs venus lui demander un autographe, une dédicace, un petit dessin, un selfie, s’étendait de la place de la Carrière jusqu’aux arches qui mènent à la place Stanislas. Le monde des lettres n’avait peut-être jamais connu une telle unanimité des critiques, des jurys littéraires et du public depuis longtemps. Son étoile montait à pic dans un ciel sans nuage ; ceux qui n’aimaient pas son roman le chuchotaient à voix basse. 

Nous nous sommes revus au dîner de réception offert à l’hôtel de ville, nous avons parlé de littérature et de Manosque où nous étions programmés pour échanger lors d’une rencontre à deux une semaine plus tard. J’ai vu un homme simple et effacé, qui parle d’une voix douce et sans emphase, sans tics d’écrivain, sans cette préciosité que les écrivains mondains affectent pour se distinguer du commun des mortels. J’ai vu un homme détaché, indifférent à toute l’agitation autour de son nom et qui cherchait un refuge où fuir la foule pour respirer un coup. Il cherchait visiblement quelqu’un avec qui parler normalement, en espérant sans doute dans son for intérieur que je ne me jette pas sur lui pour lui tresser des lauriers. Ce que je n’allais pas faire de toute façon ! 

Je ne lui ai pas partagé mes réserves sur son livre, qui n’ont rien à voir avec son style que je trouve savoureux ni avec les soupçons sur l’IA qui n’avaient pas encore émergé et auxquels je ne crois pas, mais avec ce genre picaresque auquel il a eu recours et qui m’épuise de plus en plus par son omniprésence pour décrire les réalités du sud global. 

Quand je l’ai revu une semaine plus tard, c’était un paria. Sa photo était placardée partout comme un criminel dont la tête est mise à prix, sur la une des grands journaux, il ouvrait les journaux télévisés, des émissions entières lui étaient consacrées. Son nom était traîné dans la boue de cet égout planétaire qu’est devenu internet, son visage grimé en prisonnier, en caïd, en poupée gonflable, en caricature de Tintin au Congo. Tout ça, sans avoir jamais fait de politique, sans avoir régné et écrasé sous son joug tout un peuple comme Papa Doc ou Ceausescu. Comment a-t-il fait pour se faire en si peu de temps des ennemis à une échelle industrielle ? Vilipendé avec plus de violence que des violeurs notoires sur qui glissent les accusations, encore plus honni que des serial killers. Quel destin ! 

Les accusations de plagiat venaient de s’ajouter aux soupçons de faussaire en IA. J’ai vu un homme groggy comme un boxeur coincé dans les cordes, les traits marqués par l’épreuve, et j’ai eu la pénible sensation d’assister aux derniers jours d’un condamné. 

Tous ceux qui ont un problème avec un voisin, avec un conjoint, avec un pays qui n’avance pas dans la bonne direction, avec leurs enfants qui passent la sainte journée sur TikTok, avec les machines qui envahissent notre quotidien, ont décidé de solder tous les comptes avec ce jeune homme à peine arrivé sous les projecteurs pour tout de suite saturer l’espace médiatique. 

À travers lui, sur sa tête, son nom et son roman dont beaucoup parlent sans l’avoir lu, s’expriment les fantasmes et les angoisses d’une époque qui change trop vite, qui file à toute berzingue vers une destination inconnue. Et ce mystère d’un monde qui s’ouvre sur les abysses rend les gens fous et violents. Ce jeune homme cristallise sur sa personne les peurs primales d’une Europe qui a peur de disparaître. Et qui va peut-être disparaître et le monde avec à force de le répéter tous les jours comme un mantra. 

Dans nos rêves et nos cauchemars, Thélyson est l’enfant d’un futur qui arrive trop tôt dans un monde qui n’a pas fini sa mue, qui n’est pas prêt, et ce prématuré a réussi à toucher le cœur d’un nombre incalculable de gens qui aujourd’hui veulent lui faire payer de l’avoir tant aimé. 

Sa soudaine irruption nous révèle à nous-mêmes et le miroir qu’il nous tend est insupportable à regarder. À ce moment précis de l’histoire, nous ne savons plus vraiment qui nous sommes. Nous devons désormais nous confier à une machine pour nous dire ce qui est humain et ce qui ne l’est pas. 

Ce que lui reprochent ses contempteurs, c’est de les avoir mis en crise. Et quelqu’un capable de créer en vous un doute existentiel, vous obligeant à vous dédire du jour au lendemain, ne peut être totalement humain, c’est forcément un robot, un cyborg, un homme augmenté. 

La situation est dure pour lui, bien évidemment, mais elle est encore plus critique pour cette société qui se déchire devant lui. 

À Manosque, je n’ai pas trouvé les mots pour lui exprimer ma compassion et ma solidarité, heureusement, mon éditrice qui était avec moi les a trouvés et les a prononcés pour nous deux pendant que nous prenions un café avant la rencontre. Je me suis contenté de lui tendre son roman pour qu’il me fasse une dédicace. J’ai refermé le livre sans la lire et nous avons attendu. De toute façon, je n’avais rien à dire. J’avais déjà tout dit la veille dans un post public où je lui exprimais ma révolte et mon soutien. 

J’ai pris du plaisir à partager un café en silence avec lui avant d’affronter une place publique noire de monde. Au début, je me demandais en regardant cette foule nombreuse, combien étaient là pour écouter deux auteurs, combien avaient accouru pour voir un homme devenu malgré lui une curiosité publique. 

Le festival a eu l’élégance de tenir la polémique à l’écart pour laisser place à la littérature, et cette rencontre a pris l’allure d’une rencontre littéraire normale, avec des questions-réponses et des lectures d’extraits de C’était ça ou mourir et Les enfants gâtés de Butare, nos deux livres. 

Nous avons cherché, trouvé ou pas, les liens et les parallèles entre l’histoire du Rwanda et celle d’Haïti. Je me suis rappelé que j’ai été moi aussi un jour Jonas Dorléon, obligé comme ce personnage qui porte un prénom biblique de partir ou de mourir. Je suis parti comme lui, en quittant clandestinement mon pays, en fuyant la mort, sans sac Carrefour, sans sac du tout, sans slip de rechange, sans René Depestre pour me tenir la main, avec juste une photo de famille comme cordon ombilical pour me rattacher à ma terre natale. 

Thélyson nous a parlé du ça. Ce « ça » du titre de son roman, vers lequel tend Jonas hors de son île. Au milieu de la rencontre, la modératrice a demandé qu’on écoute « Boya ye », un tube de rumba congolaise des années 80 qui ouvre tout un chapitre à la page 151 de mon roman. Et la voix de Mbilia Bel a fusé des enceintes au milieu des platanes. Un vent de fraîcheur, de grâce et de swing s’est emparé de la place. De l’oxygène enfin. Son corps s’est dégelé, un éclair de malice a traversé ses yeux, son visage poupin et enfantin a refait surface et nous nous sommes mis à onduler, à danser sur nos chaises. Si les femmes n’existaient pas, ce monde serait pire que la jungle du Darién ! Sur le moment, Thélyson m’a confié qu’on entendait les mêmes rythmes à Port-au-Prince. Là-bas ils mixent la rumba au kompa local. 

Pendant que je lisais au public la traduction des paroles de Mbilia Bel, je me demandais ce que ce serment d’amour inconditionnel avait à voir avec l’affaire qui nous travaillait tous l’esprit malgré nous. Finalement, en y repensant le lendemain, je me suis dit qu’il n’y avait peut-être pas mieux pour décrire l’attitude digne et bienveillante de l’équipe des Correspondances de Manosque et du public, qui a accueilli avec beaucoup d’affection et de bienveillance l’homme que partout ailleurs, les milieux culturels après l’avoir porté aux nues ont décidé de jeter par-dessus bord pour se sauver du naufrage qui frappe tout le milieu littéraire. 

J’ai vu un festival et son public faire le choix de la dignité. Si la littérature a encore un sens dans notre monde en mal de repères, c’est celui de nous faire grandir en humanité. 

Les accusations de plagiat qui frappent Thélyson sont graves. Il faut les condamner sans réserve. Que soit rendu à César ce qui est à César. Profitons de cette affaire pour découvrir ces textes spoliés et leurs véritables auteurs. 

Découvrons, pour ceux qui comme moi ne les connaissaient pas, Louis Pauwels et Jacques Bergier, Andy Bautista et la poétesse Dulce Maria Loynaz. Qu’une véritable justice leur soit rendue, lisons-les, mais lisons-les vraiment, il n’y a pas de meilleure réparation. Les auteurs existent pour toucher le cœur des gens, pas pour être brandis comme de vulgaires preuves par des comptes anonymes et incultes dans des procès médiatiques. 

Les œuvres de l’esprit sont sacrées et inaliénables. Ce combat doit être celui de tous. Nous espérons que tous ceux que le pillage des œuvres indigne - la presse, le devoir, le Huffpost, Libération, Mediapart, le Nouvel Obs, les éditions du Boréal, l’académie Goncourt, salons du livre et festivals - seront à nos côtés, avec la même force pour réclamer et obtenir que soit rendu à l’Afrique toutes ses œuvres d’art classique pillées par centaines de milliers et retenues encore de force dans les institutions culturelles occidentales. Que tout ce qui est à César soit rendu à César. 

Reste la vie d’un homme. Quoi qu’ait pu faire le citoyen Orélien Thélyson, ce n’est pas lui qui brûle la planète au chalumeau, ce n’est pas lui qui sème le chaos et la désolation dans le monde. Avant d’être un auteur controversé, c’est d’abord un être humain. C’est le fils de quelqu’un, l’enfant chéri d’une famille et d’un pays meurtri. Une famille dont il nous a partagé quelques moments d’intimité ; le rituel familial dirigé par son père, la lecture quotidienne de la Bible qui l’a amené à lire la totalité des saintes écritures. 

Et l’enfant de cette famille et de ce pays n’a pas à être pourchassé par une meute ! 

Visiblement l’homme lynché cet été n’a pas suffi à étancher la soif de certains milieux. Voici les mêmes chapelles idéologiques aux trousses d’un autre homme noir, un nœud coulant à la main ! 

Aux autres, qui participent à cette curée tout en se réclamant de la culture et du monde progressiste, souvenons-nous, s’il nous reste encore un peu de mémoire avant que les machines ne nous aient entièrement bouffé les tripes, le cœur et le cerveau, qu’on n’a pas le droit de marquer au fer rouge un Haïtien, de le huer, de lui aboyer dessus ou de le traquer comme une bête. 

Il y a des mémoires douloureuses qu’on n’a pas le droit de réveiller. Ce peuple a payé au prix du sacrifice suprême le droit d’être traité avec respect. C’est Haïti qui a permis au siècle des Lumières d’accoucher de sa promesse. En s’élevant de la nuit la plus profonde, ils ont rendu tous les hommes vivants et à venir libres et égaux, en droit et en dignité. Alors regardez-le et regardez-vous ! 

À la fin de la rencontre, Thélyson a eu ces mots pour son île natale : « En Haïti, il y a l’instabilité, le chaos, mais quand on regarde bien, Haïti n’est qu’à une heure de Floride, des États-Unis, le pays le plus riche du monde. Les armes qui tombent dans les mains d’enfants déscolarisés, ces armes qui nous ont mis dehors, ne sont pas fabriquées en Haïti. Ces armes sont fabriquées aux États-Unis et sont arrivées en Haïti. J’aimerais qu’on réfléchisse à la base. » 

IA ou pas, que nous aimions ou pas ce roman, ne glosons pas à l’infini sur la littérature pour mieux détourner les yeux et regardons la réalité sur laquelle cet écrivain a jeté une lumière crue pour la mettre au centre du débat : le sort d’Haïti et du monde. 

Plus tard à la maison, ma femme découvrant la dédicace qu’il m’a griffonnée dans son livre, me fera remarquer qu’elle est écrite sur ce rythme ternaire que des experts de l’IA croient être la signature d’une machine. 

« … pour le partage, pour la beauté et pour la vérité avec beaucoup d’humanité. 

Amitiés, Thélyson » 

C’était ça ou mourir n’a pas été écrit par une machine. Ce rythme ternaire est le souffle même de l’écrivain Thélyson Orélien. 

Il n’est pas le faussaire en intelligence artificielle que certains croient démasquer, mais son passé de plagiaire fait de lui assurément un copiste, et dans ce domaine, il est en avance sur la machine. 

Et ça, pour ces geeks de Cambridge et de la Silicon Valley dont les logiciels avalent et détruisent des livres par containers entiers, c’est inimaginable qu’un jeune migrant venu du fin fond d’un cul de sac du monde ait battu leurs machines infernales à leur propre jeu. 

On oublie souvent que les plagiaires sont des lecteurs compulsifs. Qui parmi ceux qui le brocardent a lu la Bible en entier, lit des journaux philippins, des poétesses cubaines ? Combien de gens lisent encore Louis Pauwels ? Les copistes ont une connaissance intime des textes supérieure à la moyenne. Ils se font déjà la main en imitant le geste créateur. 

De Michel-Ange à Raphaël, Léonard de Vinci, Rubens, Rembrandt, Velasquez, Delacroix ou Manet, l’histoire de l’art est jalonnée d’anonymes copistes devenus de grands maîtres. 

On ne peut que souhaiter à Thélyson de se révéler à lui-même dans l’épreuve.

Bonne route, l’ami, n’oublie pas que Jonas n’a passé que trois jours dans le ventre de la baleine, avant d’en sortir pour tenir la promesse qu’il avait faite à Dieu. 

Dorcy Rugamba, auteur des « Enfants gâtés de Butare » aux Editions JC.Lattès

 

[Photo : JOEL SAGET / AFP Photo - source : www.mediapart.fr]


quinta-feira, 8 de outubro de 2026

Incel: la solitudine maschile è un problema sociale, non una conseguenza del femminismo

La solitudine va discussa analizzando e agendo sulla debolezza e le sofferenze di chi resta ai margini. La solitudine in generale, e maschile in particolare, è un problema sociale, di salute pubblica e un “campo di battaglia politico”: le cause non possono essere ricercate né nelle narrazioni antifemministe, né imputate alle scelte delle donne. Rassegna. 

Di Francesca Barca 

L’Organizzazione Mondiale della Sanità (Oms) annovera la solitudine tra i problemi di salute pubblica per le società contemporanee. Il rapporto, che menziona anche l’“isolamento sociale” (un’oggettiva mancanza relazioni o interazioni), definisce la solitudine come “un’esperienza soggettiva che si riferisce a uno stato emotivo negativo derivante da una discrepanza tra l’esperienza desiderata e quella effettiva di connessione sociale”.  

La solitudine non è univoca, non è solo relazionale e affettiva, ed è anche una questione sociale e politica.  

Incel e solitudine 

Negli ultimi anni abbiamo assistito alla diffusione della parola “incel”, in relazione agli attentati terroristici commessi in nome di questa ideologia (che fa parte del più ampio mondo delle correnti mascoliniste) e alla diffusione della serie Adolescence, prodotta da Netflix.  

Il termine, abbreviazione di “involuntary celibate”, tradotto con “celibi involontari” (ma sarebbe più giusto parlare di “casti involontari”, ne abbiamo parlato qui) ha riaperto un dibattito interessante sulla solitudine maschile, ma anche prodotto una narrativa che va smontata. 

Ne parla la sociologa Katarzyna Dębska sulla testata polacca Krytyka Polityczna: “Si dice che per gli uomini sia più difficile trovare una compagna, anche se non mancano storie di donne che desiderano costruire una relazione soddisfacente, ma subiscono un fallimento dopo l’altro”.  

Dębska, che è ricercatrice alla facoltà di sociologia dell’Università di Varsavia, fa riferimento al maggiore “capitale” maschile nel cosiddetto mercato matrimoniale, tema a studiato dalla sociologa Eva Illouz in diverse ricerche, tra cui Why Love Hurts: A Sociological Explanation (2012, tradotto in italiano: Perché l'amore fa soffrire Il Mulino, 2015) o Unloving: A Sociology of Negative Relations (Oxford University Press, 2018), dove mostra come il “capitale” maschile resti nettamente superiore nelle relazioni amorose rispetto a quello femminile. 

Il capitale maschile secondo Eva Illouz

Per Illouz il capitale maschile (nell’ambito delle relazioni eterosessuali) è il valore e la desiderabilità che un uomo può mobilitare nelle relazioni amorose grazie a fattori come status sociale, reddito, prestigio professionale, autonomia, sicurezza di sé, capacità di non impegnarsi e accesso a potenziali partner. Gli uomini, soprattutto quelli socialmente ed economicamente più avvantaggiati, accumulano “capitale” perché possono combinare successo sociale, desiderabilità sessuale e libertà emotiva. Questa posizione consente loro spesso di scegliere, ritardare l’impegno, moltiplicare le opzioni e mantenere una certa distanza emotiva. Più delle donne. Questo capitale è legato, secondo la sociologa, allo sviluppo della società neoliberale, che toglie regole e precarizza strutture anche nell’ambito sentimentale e sessuale. 

La solitudine, un “campo di battaglia politico” 

Quali sono le cause della solitudine maschile? La risposta a questa domanda, continua Dębska, è un “campo di battaglia politico”. Per la “manosfera” e gli ambienti anti-gender la colpa è dell’emancipazione femminile, e questa retorica va combattuta.  

Negli ultimi decenni la posizione delle donne nella società si è rafforzata: l’accesso all’istruzione e al lavoro, così come agli spazi di socializzazione, ha rimesso in discussione non solo i ruoli di genere classici, ma anche la formazione delle coppie:  “A completare questo quadro ci sono il capitale sessuale e quello emotivo. Del primo parlano le sociologhe Dana Kaplan ed Eva Illouz nel libro What is Sexual Capital? [“Che cos’è il capitale sessuale?”]. Quali caratteristiche fisiche o comportamentali siano altamente apprezzate e quali invece screditino socialmente un individuo è determinato da fattori storici e culturali. In alcune epoche e contesti, per esempio, la verginità delle donne; in altri, è invece il numero elevato di partner sessuali (soprattutto nel caso degli uomini)”, spiega Dębska. “Come osservano le sociologhe, il capitale sessuale aumenta l’autostima degli individui, contribuendo a costruire un senso di agency e di controllo sulla propria vita”. 

Dębska inoltre, aggiunge un tassello: sono gli uomini delle classi popolari che percepiscono maggiormente queste differenze: “Questi uomini, a causa della loro posizione di classe, non possono incarnare la mascolinità egemonica, che la sociologa australiana Raewyn Connell  descrive come la più ambita in una data società, solitamente associata al possesso di un vantaggio non solo sulle donne, ma anche sugli altri uomini, nonché al rispetto e al riconoscimento da parte loro”. 

La voce di “celibi involontari” che non sono incel  

In un articolo per la testata indipendente ceca Deník Referendum la reporter Petra Dvořáková ha incontrato otto uomini che hanno raccontato il loro celibato involontario. Nessuno, scrive, frequenta regolarmente i forum incel né si riconosce nell’odio verso le donne.  

Tutti raccontano una sofferenza profonda, legata a isolamento, bassa autostima, difficoltà relazionali, traumi, bullismo, depressione e, spesso, sintomi o diagnosi di Adhd o autismo. “La maggior parte ha sottolineato che il proprio carattere timido e non competitivo non corrisponde agli ideali della mascolinità patriarcale tradizionale”, aggiunge Dvořáková. “Le capacità relazionali ed emotive sono un privilegio riservato a chi nasce da genitori emotivamente maturi”, le dice uno degli intervistati.  

“Mi chiamo Tomáš, ho trentotto anni ed è impossibile amarmi”: inizia così la prima intervista di Dvořáková. “Non mi identifico con l’etichetta di incel, non mi piace che le persone vengano incasellate, ma come persona in celibato involontario mi infastidisce il modo in cui questa etichetta viene trattata nelle discussioni e nei media”, continua. Tomáš è disoccupato per depressione cronica e convive con pensieri suicidi dall’adolescenza. Si  descrive come una persona impossibile da amare. Racconta di aver cercato rapporti di amicizia con donne sperando che diventassero relazioni, ma di essersi poi ritirato quando veniva percepito come amico. Non rivendica un diritto al sesso o all’amore, ma vive ogni rifiuto come la conferma di una propria esclusione dall’umanità. Per lui il sesso non è soltanto piacere: è un’esperienza condivisa che fa sentire parte del mondo.  

Secondo dati in Repubblica Ceca circa il 6 per cento delle donne e il 9 per cento degli uomini non ha mai avuto rapporti sessuali; tra i 18 e i 25 anni, la quota sale a quasi un quarto delle donne e oltre un terzo degli uomini. Dvořáková cita studi che spiegano che le donne single sono mediamente più soddisfatte degli uomini, perché più spesso dispongono di reti affettive e amicizie, mentre molti uomini dipendono quasi esclusivamente dalla coppia per ricevere sostegno emotivo. 

“Come uomo non hai dove trovare sostegno emotivo. Mi è sempre mancato non avere qualcuno con cui parlare di cose di cui non si può parlare con gli uomini”, scrive Peter a Dvořáková. L’uomo ha più di trent’anni, vive con la madre in un villaggio slovacco e rifiuta l’incontro di persona perché non si fida. Per oltre dieci anni è stato vittima di bullismo e dice di aver imparato fin da bambino che gli altri erano “pericolosi”. Peter non riesce a relazionarsi in gruppo: quando ha provato a inserirsi si è sentito dire che doveva solo essere più sicuro di sé.  

“Qualunque cosa si pensi della tradizionale divisione dei ruoli, si tratta di un sistema con delle regole. Oggi nessuno sa cosa ci si aspetti dagli uomini. Da un lato si sente ‘voglio un uomo sensibile, voglio abolire i ruoli di genere’, dall’altro ‘oggi gli uomini non sanno più essere uomini’. Questo è fonte di confusione per chi, come me, ha difficoltà a comprendere le regole sociali”, racconta Lukáš, 25 anni. Anche lui vittima di bullismo, dopo un innamoramento non corrisposto, ha cercato spiegazioni nella cultura “red pill”, che attribuisce la sofferenza maschile al disordine creato dall’emancipazione e invoca il ritorno a ruoli di genere tradizionali. Dice di non crederci più.  

Secondo Dvořáková questi uomini non incarnano il modello patriarcale dominante, ma ne subiscono gli effetti. Non sono forti, competitivi, carismatici o sessualmente sicuri; proprio per questo vengono marginalizzati. Il patriarcato, scrive Dvořáková, non danneggia solo le donne, ma anche gli uomini che non riescono o non vogliono aderire alla maschilità dominante. Dvořáková ritiene che ridurre gli uomini in celibato involontario a caricature misogine è miope. 

Una minoranza può radicalizzarsi, e la violenza incel esiste; ma la maggior parte vive una sofferenza invisibile. Per Dvořáková, con più cura, ascolto e interventi precoci, molti di questi uomini potrebbero diventare alleati nella critica del patriarcato, invece di essere respinti verso comunità rancorose e reazionarie. 

La solitudine in dati

Secondo un sondaggio Gallup, i giovani uomini statunitensi sono tra i più soli: secondo i dati, raccolti nel 2023 e 2024,  il 25 per cento degli uomini di età compresa tra i 15 e i 34 anni ha dichiarato di essersi sentito molto solo nel corso della giornata precedente, una percentuale superiore alla media della popolazione, che è  del 18 per cento, e a quella, simile, relativa alle giovani donne. 

In altri nove paesi dell’Ocse, almeno un giovane uomo su cinque dichiara di sentirsi solo;  tra questi Turchia (29%), Francia (24%), Irlanda (23%) e Canada (22%). In generale, nella maggior parte dei paesi Ocse, i livelli di solitudine dei giovani uomini sono simili alla media nazionale, e solo in tre paesi – Stati Uniti, Islanda e Danimarca – il loro tasso di solitudine è superiore a quello degli adulti nel complesso. 

Al contrario, in nove paesi i giovani uomini sono meno propensi a dichiararsi soli: Slovacchia (4% contro 15%), in Grecia (15 % contro 25%) e in Colombia (14% contro 23%). Gallup ha iniziato a interessarsi alla solitudine nel 2023. 

Uno studio dell’Ocse del 2025 rivela che gli uomini e i giovani hanno registrato dei peggioramenti nei legami sociali dal 2018/2019; molti di questi peggioramenti si notano nei giovani. Secondo lo stesso studio, le donne riferiscono un senso di solitudine leggermente più elevato, mentre gli uomini riferiscono un sostegno sociale minore; ma nel complesso le differenze sono minime. 

La prima inchiesta Ue sulla solitudine rileva che, in media, il 13 per cento degli intervistati dichiara di essersi sentito solo (la maggior parte del tempo o sempre) nelle quattro settimane precedenti il sondaggio (realizzato nel 2022), mentre il 35 per cento riferisce di essersi sentito solo in alcune occasioni. In questa inchiesta non si rilevano particolari differenze sul genere. La solitudine è più diffusa in Irlanda (20 per cento), seguono Lussemburgo, Bulgaria e Grecia. I livelli più bassi si osservano nei Paesi Bassi, nella Repubblica Ceca, in Croazia e in Austria (tutti al di sotto del 10 per cento). Questa inchiesta ha prodotto diverse pubblicazioni, consultabili qui.  

 

[Illustrazione: Thais Linhares l Cartoon movement - fonte: www.voxeurop.eu]

terça-feira, 6 de outubro de 2026

Ce que l’affaire Thélyson Orélien dit de nos représentations de la littérature

 

Le livre du romancier Thélyson Orélien, en marge de la 28ᵉ édition du festival littéraire des Correspondances de Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Écrit par Frédéric Gai

Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Caen Normandie 

La carrière de Thélyson Orélien est marquée du sceau d’une fulgurance qui montre, en premier ressort, les affres du traitement médiatique devenu instinctif et parfois irraisonnable : un auteur suscite l’intérêt avant même son accueil auprès du public, génère un engouement international spectaculaire, et s’impose comme un succès dans les librairies françaises. 

À mesure que les premiers pions de la rentrée littéraire se sont placés, Thélyson Orélien a vu sa cote grimper, cochant les cases d’une vie marquée par l’exil, du renouveau poétique d’une prose francophone et du statut de primo-romancier goûté du microcosme littéraire, qui doit faire conjuguer ses valeurs sûres avec le besoin de revivifier son catalogue. 

En quelque sorte, Thélyson Orélien a constitué une bonne carte à abattre dans le jeu, toujours difficile à emporter, qui oppose exploitation et innovation. En l’espace de quelques semaines, il est passé d’inconnu à talent à suivre, voire à nouveau génie créateur, faisant valoir auctorialité forte et intentionnalité originale, pour figurer en bonne place dans les sondages des grands prix littéraires de l’automne. 

Aux premiers jours de septembre, il ressortait que la capacité analytique moderne, la sensibilité artistique contemporaine nous permettraient de ne pas manquer un grand écrivain. Mais maudit est déjà Thélyson Orélien, rappelant au passage que la forge d’un succès n’est pas tant chronologique, au sens plein du terme, que culturelle, dans ses acceptions anthropologiques. 

Théorie du complot, plaisir du texte et illusion littéraire

Paradoxalement, le débat polémique qui ressort de cette affaire omet des déplacements théoriques anciens, convoquant de nouveau le tribunal littéraire. L’emballement numérique et médiatique, où les commentaires racistes font bon ménage avec une attaque frontale contre les milieux littéraires parisiens, devient alors poreux face aux questions politiques, arrêtant les industries culturelles au milieu du gué, entre problème et solution. 

De ce buzz ressort une double inaptitude supposée : celle d’un auteur racisé d’être à la hauteur du sacerdoce littéraire sans recourir à un tiers ; celle d’un entre-soi avide de têtes d’affiche au risque d’entacher le patrimoine français qu’est la littérature. Le débat est d’autant plus complexe qu’il fait suite à l’affaire Nora – le limogeage d’Olivier Nora, à la tête de la prestigieuse maison d’édition Grasset depuis vingt-six ans, a entraîné le départ concerté de 200 auteurs au printemps dernier. Grasset était alors rappelé au cœur même de contradictoires des industries culturelles loin d’être neuves, notamment depuis les travaux de Theodor Adorno : une place forte du dynamisme littéraire engluée dans un groupe médias aux intentions idéologiques et politiques avérées. 

Émancipation contre aliénation, manigance contre manigance, stratégie contre stratégie : dans ce contexte délétère, chaque opposant devient le complotiste de l’autre. 

Mort de l’auteur 

Cette polarisation met de côté l’histoire de la critique littéraire, à commencer par la réalité structurale du texte, entendu comme un dispositif hypertextuel dont les potentialités sont finalement activées par un contexte socioculturel. 

Si Thélyson Orélien a probablement été sacrifié sur l’autel de l’authenticité, de l’honnêteté et de la confiance que l’on projette, à titre de contrat de lecture, dans l’exercice d’écriture, Roland Barthes avait déjà, à la fin des années 1960, décrété la mort de l’auteur au profit de l’expérience de lecture.

Chez Barthes, ce concept venait se doubler d’une autre réalité : le plaisirdutexte. Et, au sein même de cette configuration critique, il relevait deuxdimensions dans l’acte de lecture : d’un côté, le confort d’un rendez-vous avec le texte, par la connaissance des codes et la maîtrise de ses applications (plaisir) ; de l’autre, le choc d’une rencontre plus fortuite, qui ouvre des voies nouvelles (jouissance). 

Dans chacun de ces deux possibles de l’expérience du texte, c’est bien le désir qui s’exprime, et avant tout le désir de lire, peut-être prolongé par un désir d’écrire, dans une logique résolument interpersonnelle : dire à l’autre, trouver l’autre. 

Bien avant les polémiques, bien avant que son auteur soit taxé, à tort ou à raison, de faussaire ou de plagiaire, le texte de Thélyson Orélien avait conquis un public. La jouissance du texte a été indéniable. 

Au cœur de cette pratique, l’écrivain travaille sur des horizons multiples, il use de « trucs », rhétoriques, poétiques, peut-être informatiques, pour atteindre un objectif relationnel. Dans la mesure où il s’adresse, par le langage, avant tout à des imaginaires, son activité relève de l’illusion. Bien avant ChatGPT, Racine l’avait posé. 

Chatgpt aura-t-il le Goncourt, Pangram deviendra-t-il éditeur ? 

À ce sujet épineux de l’auctorialité du texte s’ajoute celui, non moins épineux, de la place des intelligences artificielles dans nos vies culturelles. Dans le débat proposé, le vol de la créativité est posé comme un axiome : l’impression, exprimée par les journalistes et les commentateurs, que l’auteur s’est mué en usurpateur ; et plus encore, par une supercherie qui aurait ouvert une faille, que cette littérature serait dorénavant atteignable par une machine. 

Dans la presse ou sur les plateaux de télévision est invoqué le spectre de la mort de la littérature. Mais quelle littérature est ici en jeu ? Celle qui parle de son temps, qui est percutée par les pratiques de son époque, signe d’un renouveau plutôt que d’une catastrophe ? Celle qui conclut un exercice laborieux d’écriture, plaçant l’auteur à mi-chemin entre le siècle et les cieux, propre à notre concept moderne de littérature ? Celle qui construit « industriellement » depuis deux cents ans des succès par la médiatisation, et élabore des publics en faisant se rencontrer horizons culturels et méthodes marketing ? Celle qui s’incarne dans un milieu, où les modes de prescription font bon ménage avec une sociabilité « de salon », déjà relayée, voire remplacée par Instagram et TikTok ? 

Il convient finalement de replacer la présence même dans le quotidien, et dans nos pratiques littéraires, du dispositif technique qu’est l’intelligence artificielle. 

D’un point de vue symbolique, le recours aux IA génératives résonne, dans notre inconscient collectif, comme une facilitation, assistance qui s’oppose à la rugosité du chemin de croix littéraire. Tout aussi symboliquement, il peut paraître étonnant qu’un outil construit comme une métrique (Pangram) juge la probité d’une œuvre de l’esprit par une approche probabiliste. Les lieux communs mettraient aisément face à face, dans cette pratique, la littérature et les mathématiques, et peut-être n’auraient-ils pas tort. 

Par ailleurs, s’il est question de soupçon, de doute et de peur de manigance, soulignons que la paternité d’une œuvre à une intelligence artificielle a été accordée… par une autre intelligence artificielle, dont il est impossible de connaître totalement les modalités de calculs, et encore moins les objectifs. 

Ici, il n’est pas question d’agiter la peur du soulèvement des machines, mais bien d’interroger la position de spoliatrice, voire de prédatrice, de l’IA, qui capte les textes littéraires comme toute autre donnée, parfois au-delà du droit. Mais il ne sert à rien de polariser de nouveau un débat, alors même que Thélyson Orélien s’est peut-être lui-même soustrait à ce cadre légal. 

Alors soulevons un dernier point, peut-être plus important qu’une actualité : la présence même de la langue de l’IA dans nos pratiques, quotidiennes comme artistiques, à venir. Le roman a trouvé son public et s’est assuré un accueil critique favorable. Et s’il devait s’avérer que Thélyson Orélien a bien utilisé une IA générative, ce serait peut-être le signe que le langage de ChatGPT est déjà pour nous désirable, posant en des termes renouvelés la question philosophique de la « honte prométhéenne » établie dans les années 1950 par Günther Anders. 

 

[Photo : Joël Saget/AFP - source : www.theconversation.com]


quinta-feira, 10 de setembro de 2026

«El conflicte de les aparences», d’Antoni Marí

La veritat en l’aparença o en la realitat?  

Antoni Marí

Escrit per Sandra Sàrrias 

El mes de març d’aquest any 2026, ens deixà Antoni Marí: escriptor, crític d’art i professor universitari eivissenc. Fou catedràtic de teoria de l’art a la Universitat Pompeu Fabra, on vaig tenir el plaer d’assistir a les seves classes quan ja havia llegit molts dels seus articles al suplement “Cultura|s” de La Vanguardia. 

El que més em cridava l’atenció era la seva forma poètica d’escriure assaig. I és que fou molt bon lector de poesia, i, a part d’escriure novel·la i assaig, també conreà aquest gènere. 

En aquest article m’agradaria ressenyar El conflicte de les aparences (2016), ja que és un conjunt reordenat d’articles i conferències que l’autor feu al llarg dels anys, i n’ha resultat un compendi del seu coneixement especialitzat en teoria de l’Art.  

L’obra parteix d’un pròleg escrit pel mateix autor, en què crea una unificació de tots els textos que el segueixen a partir del concepte filosòfic de realitat i aparença, fent un breu repàs per la història de la filosofia, com ara contraposant Plató i Nietzsche; el primer, clàssic que creu en la realitat immòbil i eterna, i el segon, autor que defensa el “platonisme invertit”, com diu aquest filòsof “com més lluny s’està de la realitat vertadera, més pur s’és”, “La vida en l’aparença com a ideal”.  

Com escriu Antoni Marí: “L’aparença, que Plató havia reduït a còpia miserable, ara esdevé l’original”. I el que ens exposa en aquest llibre és que l’art i la literatura fan de la seva aparença la realitat, i, per això “l’art no és la imitació de la realitat, és la interpretació de les aparences”. 

Què millor que començar explicant el concepte de la identitat, que tindrà presència al llarg de la història de la humanitat i de l’Art. Perquè la identitat no és una identitat personal sinó que és manllevada dels altres, ja que des de la infància percebem i imitem els altres. 

Antoni Marí, El conflicte de les aparences, Galàxia Gutenberg (2016)

El concepte del “jo” ja sorgeix en el Renaixement amb l’Humanisme, és a dir, l’home al centre del món. I evolucionarà fins a l’individualista de l’era contemporània. I aquest sorgiment es vincula amb l’inici de la secularització de la societat occidental, elevant-se el jo enfront de la repressió de l’Estat i l’Església, la qual cosa estableix l’oposició entre protestantisme i catolicisme. Així com la contraposició entre occident i orient. Essent més propi del món occidental l’individualisme i del món oriental el col·lectivisme. 

La novel·la de formació és un exemple de l’individualisme formalitzat amb la burgesia, en què es posa en valor la formació de l’individu per mitjà de diferents estats, des de la infància fins a aconseguir l’espiritualitat. Nietzsche representa el final d’aquest període.  

La nova societat del segle de les llums, en què el progrés agafa terreny, continuarà al llarg del segle XVIII i XIX propiciant les revolucions contra l’Antic Règim, i llavors la conversa passarà dels salons privats als espais públics i més endavant, fins i tot, George Sand crearà un espai intel·lectual a l’Hotel de París.  

Aquest nou home il·lustrat sentirà en l’època del Romanticisme un refús per la societat industrial i començarà l’anhel pel retorn a la natura, la qual cosa, per mitjà de la natura es tornarà a sentir la unitat, o el Déu perdut.  

El paisatge s’haurà concebut com un plaer estètic que prové d’una idea preconcebuda llegida als clàssics, com ara l’experiència estètica de Petrarca en pujar el cim Ventós, on tot allò que li abellia era molt més del que havia llegit. Així doncs, el record de les lectures com a estímul i la percepció de la realitat faran que creï una nova imatge, una nova percepció de la realitat.  

A més a més, el concepte paisatge és alhora realitat i aparença, ja que hi ha els béns naturals i l’artifici de l’home. I al llarg de la història de l’Art anirà adquirint diferents formes i interpretacions. 

Des de la descoberta de la Terra Nova, la literatura projectarà un nou imaginari de llibertat, una nova Arcàdia on es fa valdre la llibertat dintre de la naturalesa. Al segle XVIII Rousseau exposa que dins la naturalesa trobem la intel·ligència de Déu, i a partir del segle XIX es comencen a crear parcs naturals perquè recreïn l’experiència estètica de les persones, que com volia dir Kant: la naturalesa activa les facultats cognitives de l’ésser humà.  

De tal manera, que, a l’Art, li toca expressar aquesta experiència. Com deia Schelling “l’art és l’intermediari entre la natura i l’home”. No obstant això, Schiller volia dir-nos que no estimem la natura o les coses per elles mateixes sinó per la idea que en tenim. 

Per altra banda, aquesta nova amplitud d’horitzons al segle XVIII a conseqüència del progrés, amb la Gran Guerra fa que s’estronqui la correspondència amb les Arts. L’avantguarda, en concordança amb la destrucció i desordre propis del bel·licisme, un cop acabada la guerra, tendirà a desaparèixer. El gran trauma i fractura que ha produït la guerra fa que les tendències artístiques tornin cap a l’ordre, és a dir, el classicisme. 

En conclusió, d’aquesta anàlisi resum dels conceptes claus que he trobat en el llibre d’Antoni Marí aquí exposats, crec que el fil dels conceptes “realitat” i “aparença” ens fa fer un recorregut per la història de l’Art i les Humanitats desengranant cada capítol en agents, fets i anècdotes, que ens fan veure que les diferents realitats són interpretacions subjectives que fan que es creï un món o un altre; i l’Art ens ho mostra en tots els estils possibles, fruits d’aquestes interpretacions. Tot i que quan llegia cadascun dels capítols em semblava llegir la realitat escrita de les Humanitats. 

 

[Foto: 3Cat - font: www.diarilaveu.cat]

 


domingo, 6 de setembro de 2026

« Miroirs n°3 » de Christian Petzold : une barque sur l’océan

Film remarquable et passionnant pour qui aime saisir les moindres subtilités de la vie (ici du deuil à la reconstruction) à travers une mise en scène limpide appliquée à une construction scénaristique ambigüe, Miroirs n°3 est un pur délice. 

Écrit par Eric Debarnot

On avait un peu oublié ces derniers temps Christian Petzold, qui fit partie il y a presque vingt ans désormais d’un espoir de nouvelle vague du cinéma allemand… qui n’atteignit jamais le rivage, malheureusement. Et la succession des Wenders, Herzog et autres Fassbinder n’advint pas. Il reste néanmoins pas mal de beaux films, qui marquèrent leur temps, avec en particulier un Ciel rouge resté dans la mémoire des cinéphiles. C’est donc avec joie que nous accueillons les nouvelles de Petzold que nous donne son Miroirs n°3… car ces nouvelles sont très bonnes.

Il vaut mieux ne pas trop raconter le film, l’un de ses grands plaisirs étant la découverte, pas à pas, d’une histoire finalement complexe, et qui plus est ambigüe, faisant d’ailleurs mine d’adopter la forme du thriller – découverte d’un passé tragique, menace sourde pesant sur les protagonistes, opacité de leurs comportements et de leurs motivation – pour mieux l’abandonner en chemin (vous voilà quand même prévenus…). Mais si la destination n’est pas sans importance, puisqu’en quelques plans secs, Petzold conclut clairement son histoire sans qu’une parole n’ait besoin d’être prononcée, l’important est bien entendu ce chemin que l’on parcourt avec Laura (Paula Beer, habituée des films de Petzold, qui dégage un naturellement une sorte de mystère « fécond »), avec la douce Betty et avec ses deux « hommes ». Au milieu d’une campagne allemande ordinaire et baignée de silence, où les accidents peuvent survenir à tout moment, Christian Petzold construit un conte moderne, peut-être un conte moral du genre de ceux que Rohmer aurait pu filmer plus tardivement s’il avait vécu plus longtemps : un conte où les mots se sont fait rares, mais où le puzzle émotionnel est tout aussi délicat, tout aussi dramatique sous la surface du non-dit. Miroirs n°3 parle de la perte, du deuil, de la tentation de l’enfermement et du désespoir, puis de la renaissance des liens, mais également du sens de la vie, quel qu’il soit.

La mise en scène de Petzold est comme toujours sobre et extrêmement précise, l’image irradie une douce lumière sans jamais tendre à l’esthétisme, on profite (oui, on profite !) de l’absence de musique extradiégétique, et l’interprétation est délicate et contrôlée : loin de toute dramatisation de ce qui est une histoire finalement tragique, on est dans le royaume de la suggestion (… même si une touche de burlesque léger éclaire certains passages…). 

À l’image du titre du film, mystérieux pour qui ne connaît pas (c’est notre cas) Maurice Ravel. Car Miroirs n°3 est un ensemble de cinq pièces pour piano composées par Ravel, la troisième s’intitulant Une barque sur l’océan. Le titre de l’ensemble de l’œuvre faisant références à une phrase de Shakespeare qui écrit : « La vue ne se connaît pas elle-même avant d’avoir voyagé et rencontré un miroir où elle peut se reconnaître. » Ce qui est sans doute l’explication la plus claire que l’on puisse donner du sujet du film.


Miroirs n°3
Film allemand de Christian Petzold
Avec: Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt
Genre : drame
Durée : 1h26
Date de sortie en salles : 27 août 2025

 

[Images: Schramm Film - source : www.benzinemag.net]