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segunda-feira, 27 de fevereiro de 2023

"Bonjour", "À vos souhaits"… La petite histoire des formules de politesse

En la matière, les règles changent selon les lieux et les époques. Mais c'est toujours la classe sociale au pouvoir qui impose les siennes.

Écrit par Michel Feltin-Palas

Vous viendrait-il à l’idée de terminer l’une de vos lettres ainsi : "Vous aimez trop la justice pour ne pas accepter ces effets de ma reconnaissance" ? Non, j’imagine. Et pourtant, la formule était vivement conseillée par Le Nouveau traité de la civilité, publié en 1 671 par Antoine Courtin. Un livre dont le succès sera tel qu’il connaîtra plusieurs rééditions tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles. De même, voilà encore 100 ans, il était vivement recommandé de clore ses missives par "Je suis tout à vous", suggestion que l’on se garderait de renouveler à l’époque de #MeToo. Comment mieux dire que la notion de politesse évolue avec le temps, comme le démontre avec finesse le linguiste Jean Pruvost dans un excellent ouvrage précisément titré La Politesse. Au fil des mots et de l'histoire (1) ?

Savez-vous également que notre très commun "bonjour" a eu longtemps une acception purement religieuse ? "Faire son bon jour" – en deux mots – signifiait littéralement "recevoir la Sainte Communion". Un second sens apparaît au XIIIe siècle, cohabitant avec le premier : "Donner le bon jour", soit "faire un compliment à une personne pour lui souhaiter une heureuse journée". Mais prenez garde, malheureux, à ne pas employer ladite expression avec n’importe qui ! Dans son dictionnaire de 1740, l’Académie française avertit : "Ces manières de parler sont familières et ne s’emploient guère que par le supérieur à l’égard de l’inférieur."

Cette connotation toute chrétienne se retrouve de manière transparente dans "adieu" – littéralement "À Dieu" – mais aussi, on en a moins conscience, dans "salut". Jusqu’aux alentours de l’an 1000, en effet, seuls les fidèles de Jésus-Christ utilisaient ce dernier terme avec un espoir précis : que leur interlocuteur soit sauvé de l’état de péché. C’est à partir du XIIe siècle seulement qu’il commencera à être utilisé pour les salutations ordinaires.

Le vocabulaire de la politesse nous rappelle donc à quel point la France fut un pays profondément religieux. Une vérité qui transparaît même dans le banal "À vos souhaits" fréquemment lancé après un éternuement. Sous l’Antiquité, déjà, on pensait en effet que "cette brusque expulsion réflexe d’air par le nez et la bouche" (Le Petit Larousse) signalait le passage d’un esprit divin dont il fallait profiter pour émettre un vœu. Les Romains avaient ainsi coutume de dire : "Que Jupiter te conserve !", expression que les Chrétiens ont transformée en un "Que Dieu te bénisse". Celle-ci est d’ailleurs toujours en usage chez les Anglais ("God bless you") tandis que les Espagnols lui ont donné un tour très hispanique : "Jesús !". Chez nous, explique Jean Pruvost, c’est lors de l’épidémie de peste du XIVe siècle qu’elle aurait laissé place à la formule "À vos souhaits". À cette époque, on voyait en effet dans l’éternuement un premier symptôme de la maladie et l’on adressait donc à l’infortuné des vœux de bonne santé, à la manière d’un énoncé conjuratoire.

Si les formes de la politesse changent avec le temps, elles varient aussi bien sûr dans l’espace. En témoigne le spectaculaire voyage que le roi de Siam – l’ancienne Thaïlande – effectua au château de Fontainebleau en 1861 pour rencontrer Napoléon III. Voyant leur monarque entrer, ses ambassadeurs se mirent aussitôt à ramper devant lui. Une attitude jugée ridicule du côté de l’empereur, où l’on n’eut pas conscience que nos propres codes pouvaient paraître tout aussi artificiels à nos hôtes.

Car telle est l’une des règles universelles de la politesse : partout, l’ethnocentrisme prime. En 1680, dans le tout premier dictionnaire de français jamais publié, Richelet oppose ainsi "les civilisés et les barbares, peuples sans police […] qui vivent d’une manière grossière". Au XIXe siècle, le lexicographe Pierre Larousse considère encore la réserve de nos voisins anglais comme de "l’égoïsme".

Si ces jugements péjoratifs s’appliquent en premier lieu à l’encontre des étrangers, ils s’observent également au sein d’un même pays. Et toujours, c’est la classe sociale au pouvoir qui fixe les règles. Sous l’Ancien Régime, on opposait ainsi les bonnes manières de la cour aux supposées maladresses du peuple ("politesse" et "courtoisie" ne sont pas synonymes par hasard). Depuis la Révolution, c’est la bourgeoisie d’Île-de-France qui s’est arrogée cette prérogative.

Langage, comportement, vêtements… Les codes ont changé, pas le principe, qui rend arbitrairement légitimes certaines conventions et en disqualifie d’autres.

(1) La politesse. Au fil des mots et de l’histoire, par Jean Pruvost. Editions Tallandier.

 

[Source : www.lexpress.fr]

terça-feira, 24 de maio de 2022

"On", le couteau suisse de la langue française

Ce lointain descendant du latin homo, "homme", permet aujourd'hui de remplacer les pronoms personnels comme "je", "tu", ou "nous". Un cas unique.

 
Écrit par Michel Feltin-Palas
 
"On" l'utilise tout le temps, mais "on" n'y prête guère attention. Et pourtant, l'histoire de ce petit mot qui n'a l'air de rien, de ces deux lettres accolées comme par le fait du hasard, a tout d'une incroyable aventure.
Certains d'entre vous le savent sans doute : "on" nous vient en droite ligne du nominatif latin homo, "homme". Au fil du temps, homo évolua sous différentes formes - huem, puis hom, hum, om, en, an - avant que ne s'impose "on". Première curiosité, donc : ces deux lettres devenues pronom personnel correspondaient au départ à un substantif.
"Que dit-on ?" ; "On ne fait pas toujours ce qu'on veut"; "on vivait mieux avant-guerre"... Vous l'aurez remarqué : dans ces différents exemples, "on" désigne une personne dont on ne précise pas l'identité. Car l'indétermination, c'est la force de notre "on", qui lui permet de représenter l'ensemble d'un groupe humain. "On a gagné !!!", nous arrive-t-il de beugler après une victoire de l'équipe de France (en revanche, ce sera "ils ont perdu" au lendemain d'une défaite, mais c'est une autre histoire...). Le "on" touche même à l'universel quand il s'agit d'exprimer une forme de sagesse : "On reconnaît l'arbre à ses fruits" ; "On a toujours besoin d'un plus petit que soi" ; "On est tous égo" (bon, d'accord, ce n'est pas vraiment un proverbe, mais j'aime beaucoup cette citation du publicitaire Serge Uzzan et j'ai profité de l'occasion pour la caser).
Véritable couteau suisse de la langue française, notre "on" est pour autant capable de désigner... une personne précise. "Je", par exemple. Si votre conjoint/votre patron/votre belle-sœur/votre meilleur ami (choisissez la personne à qui vous fait penser cette scène) vous lance : "Tu arrives, oui ?", vous pouvez lui répondre : "ça va, ça va, on arrive". Dans un registre plus soutenu, on trouve aussi le "on" de (fausse ?) modestie : "Dans ce livre, on a voulu aider le lecteur à se forger une opinion", signale l'auteur en parlant de lui à la troisième personne. Il existe même un "on" de pudeur. Molière, dans Le Tartuffe, prête à Elvire cette réplique : "L'on a des secrets à vous révéler". Une manière moins inconvenante de livrer ses sentiments.
Mais cela peut-être aussi "tu", notamment dans la langue familière : "Alors, ma petite, on passe ses vacances chez sa grand-mère ?" ou bien "Alors, on s'en va comme ça, sans dire merci ?". Ce qui n'empêche pas "on", en d'autres occasions, de faire office de "vous", qu'il s'agisse d'un "vous" de politesse - "Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret" (Bérénice, Racine) - ou du "vous" du pluriel, par exemple dans Britannicus - cette fois, c'est du Corneille - lorsque Néron s'adresse à ses gardes : "Et vous, qu'on se retire !". Et ne croyez pas que cette tournure soit propre aux Classiques. On la trouve encore aujourd'hui à foison, par exemple chez Amélie Nothomb : "On ne se refuse rien chez vous !".
Comme si cela ne suffisait pas, notre fameux "on" peut aussi remplacer et la troisième personne du singulier - "Vous aimez. On vous aime" (Racine, encore) - et la troisième personne du pluriel : "On ne nous a pas demandé notre avis" (mon cousin par alliance, à propos des nouveaux horaires du ramassage des ordures).
Et puis, nous le savons tous : "on" remplace de plus en plus souvent "nous". "On a faim !", "On part en vacances", "On est trois" ; et "on" (là, c'est "je") pourrait continuer ainsi longtemps. Selon les linguistes, cette évolution serait même d'usage croissant depuis le XIXe siècle. Ce qui conduit à cette question : pourquoi ce dédain collectif pour ce pauvre "nous", impitoyablement laissé de côté alors qu'il remplit exactement la même fonction ? Sans doute, suggère Julien Soulié (1), parce que, consciemment ou inconsciemment, la première personne du pluriel est associée à une image un peu officielle, compassée, administrative, soutenue. Il n'a pas tort. Voyez la différence entre "Viens, on s'en va" et "Viens, nous nous allons". Tout francophone le perçoit : le sens est identique, certes, mais le registre diffère.
Toujours est-il que cette évolution pose un redoutable problème à l'écrit. Car si, avec "on", le verbe se conjugue nécessairement à la troisième personne du singulier, que faire des adjectifs ? Sur ce point, même les dictionnaires ne sont pas d'accord entre eux. Certes, chez Larousse, la question paraît tranchée. Quand "on" est employé au sens de "quelqu'un", il reste au masculin singulier : "À quinze ans, on est encore naïf". En revanche, quand "on" remplace "je", "tu", "il", "elle", "nous", "vous", il s'accorde avec le pronom implicite : "On est arrivés ce matin" ou bien "Alors, on est contentes ?". Le Robert en ligne est sur la même position, qui conseille : "Lorsque on désigne une personne en particulier, l'adjectif s'accorde avec le sujet réel, au masculin ou au féminin selon le cas". Et de citer cet exemple : "On est contente, madame Langlois ?"
En revanche la règle est beaucoup moins nette du côté de l'Académie française. Les Immortels indiquent en effet : "L'adjectif attribut se rapportant à "on" s'accorde au masculin singulier". Tout en reconnaissant qu'"il arrive toutefois que l'accord se fasse avec le sens : "Comme on est contents de se retrouver si nombreux !"
Avec ça, on n'est pas vraiment avancé (s ?)...
(1) Les pourquoi du français, par Julien Soulié. First Editions.
 
SOURCES
- Sites internet des dictionnaires Larousse et Le Robert.
 
[Publié sur www.lexpress.fr]

sábado, 4 de julho de 2020

Yotam Ottolenghi : "Si mes recettes inspirent les gens, alors j'en suis heureux"

Auteur de best-sellers culinaires, propriétaire de restaurants à Londres, créateur de recettes pour The Guardian, Yotam Ottolenghi est à l'origine du raz-de-marée de saveurs orientales qui déferle en Occident. À l'occasion de la parution en France de son septième ouvrage, Nopi, nous avons rencontré en exclusivité le très influent cuisinier israélo-britannique.
 

Yotam Ottolenghi : "On me dit que mes tours de main sont partout, mais je ­préfère ne pas trop y penser. 
Je me concentre sur mon travail et s'il inspire les gens, alors j'en suis heureux".
Photo : Benjamin McMahon


Écrit par François-Régis Gaudry

Pour attraper Yotam Ottolenghi, mieux vaut faire preuve d'endurance. La course-poursuite a démarré, il y a deux ans, par une demande d'interview adressée à son éditeur français. Réponse polie : "En ce moment, Yotam se consacre pleinement à son travail". Nouvelle tentative en janvier 2019 auprès de son agent anglais. No answer. Plusieurs relances et, six mois plus tard, comme un ­cadeau de Noël en plein mois de juin: "Pour la sortie française de son nouveau livre Nopi*, Yotam ne donnera pas d'interview en France, mais il peut vous rencontrer à Londres pour un entretien exclusif".
Ottolenghi, pop-star des fourneaux
Promos ciblées et staff protecteur, Yotam Ottolenghi a acquis un statut de pop-star des fourneaux. Du jamais vu depuis l'irruption du jeune cuisinier en baskets, à l'accent cockney et aux manières décomplexées: un certain Jamie Oliver. Certes, au nombre de followers sur Instagram, Jamie bat toujours Ottolenghi (7,4 millions contre à peine 1 million) mais lorsque le premier annonce le dépôt de bilan de vingt-cinq de ses restaurants en mai dernier, le second continue à faire rayonner ses quatre delis et ses deux adresses de fine dining sur la food scene britannique. Ses livres se vendent par centaines de milliers dans le monde entier, ses recettes publiées tous les samedis dans The Guardian sont suivies à la lettre dans les foyers d'outre-Manche. Et quand on demande à notre confrère Giles Coren, chroniqueur gastronomique de The Times, son regard sur le phénomène, il ose: "Ottolenghi a révolutionné la façon dont les Londoniens mangent et cuisinent. Quand il a ouvert le premier traiteur qui porte son nom en 2002, à Notting Hill, sa cuisine était totalement nouvelle. Les palais londoniens connaissaient la cuisine française, italienne, chinoise, indienne... Ils découvraient un nouveau répertoire presque végétarien, imprégné de Moyen-Orient: le houmous, les plats colorés, saupoudrés de zaatar, de sumac, de graines de grenade et d'herbes fraîches. Maintenant, grâce à lui, on trouve ces produits dans tous les supermarchés et ses recettes se répandent à l'étranger". 




La question de son influence planétaire fut évidemment la première question que l'on posa à Yotam Ottolenghi. Lui se la joue modeste: "Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, il est très facile d'observer les tendances culinaires à Londres, à New York ou à Paris. On me dit que mes tours de main sont partout, mais je ­préfère ne pas trop y penser. Je me concentre sur mon travail et s'il inspire les gens, alors j'en suis heureux". 
Nopi, son dernier livre de recettes
Ce 3 septembre 2019 à Londres, dans une salle de réunion au huitième étage de sa maison d'édition Penguin Random House, à deux pas de Vauxhall Bridge, Yotam Ottolenghi, chemise à fleurs, affiche la politesse un peu gênée du boy next door. Mais quand il nous lance "vous avez faim ?" en s'approchant d'une boîte renfermant des ingrédients mystères, il retrouve l'assurance de celui qui maîtrise son arme de séduction. Au creux d'une assiette en céramique, il dispose une burrata crémeuse, un éventail de tranches de pêche marinées dans un sirop au miel, et il perle le tout d'une huile d'olive parfumée à la lavande et aux graines de coriandre. Au premier coup de cuillère, cette petite bombe crémeuse aux saveurs intenses nous transporte dans un terroir imaginaire baigné par la Méditerranée. "Ce que j'aime dans ce plat, ce sont les graines de coriandre entières, confie Yotam. On les utilise non seulement pour leur arôme, mais aussi pour leur texture croustillante !" 
Yotam Ottolenghi a inauguré le restaurant Nopi près de Piccadilly Circus à Londres en 2011 avec le chef Ramael Scully. Jonathan Lovekin/Hachette Cuisine/SDP
Cette excellente idée se picore, parmi tant d'autres, dans son nouveau livre de 120 recettes. Intitulé Nopi*, c'est le cookbook du res­taurant éponyme situé près de Piccadilly Circus, que Yotam Ottolenghi inaugura en 2011 avec le chef Ramael Scully. Sa parution ces jours-ci en France n'est pas sans risque. "Si vous connaissez mes livres précédents, vous remarquerez tout de suite que les ­recettes de Nopi sont un peu plus complexes et difficiles pour les cuisiniers amateurs", prévient, dans l'introduction, celui qui ­bâtit sa notoriété sur la facilité décomplexante de sa cuisine. De plus, avec Nopi, Ottolenghi brouille un peu les pistes culinaires et frotte son univers levantino-méditerranéen à celui d'un cuisinier né en Malaisie d'une mère sino-indienne et d'un père aux origines malaiso-irlandaises. "Ramael a élargi ma palette gustative vers des saveurs fumées, fermentées, tournées vers l'umami [l'une des cinq saveurs de base, avec le sucré, l'acide, l'amer et le salé, que l'on traduit parfois par "savoureux"]. Il a introduit dans ma cuisine des ingrédients comme le miso, le tamarin ou encore la feuille de pandan, le kimchi et la noix de coco. Et il a apporté une certaine rigueur de 'grand ­restaurant' dans nos assiettes". 
Yotam Ottolenghi par Benjamin McMahon
Plats fusion et métissés
Que les fans se rassurent: sorti au Royaume-Uni, en 2015, Nopi comporte des recettes déjà cultes. Yotam Ottolenghi s'emballe sur la sole au beurre noisette: "Il faut du citron, des algues nori et des câpres frites, c'est prêt en quinze minutes et c'est vraiment délicieux !" Autre coup de génie, d'une simplicité à l'état brut, promis à un bel avenir au pays de Rabelais: le céleri-rave. Prenez une boule de céleri entière, gardez la peau, badigeonnez-la d'huile d'olive et de sel, enfournez-la pendant trois heures à 180°C. ­Résultat, une peau craquante, une chair fondante, à déguster avec une cuillerée de crème fraîche et des quartiers de citron. Testé et approuvé. "J'ai de la chance d'avoir des fans qui me suivent à chaque nouveau livre et me disent: 'Ce plat, on le fait une fois par semaine à la maison !" Ce qu'il y a de plus gratifiant dans mon travail, c'est ce moment où l'une de mes créations rejoint le répertoire de quelqu'un. Un livre peut se perdre ou s'oublier, mais une recette, une fois maîtrisée, vous la gardez en vous pour toujours".

"C'est un péché de surcuire le légume comme ça. Quand vous lui accordez un peu d'attention, le ­légume devient une merveille"

Les brocolis sautés à l'ail et au piment et la fabrication du labné (crème de yaourt libanaise) pour les uns, le gâteau de semoule à la fleur d'oranger ou la technique de l'aubergine brûlée à la flamme pour les autres, les foodies du monde entier ont tous quelque chose en eux d'Ottolenghi. De cette cuisine fusion, conviant allègrement, avec une énergie semblable à celles des chefs de Tel-Aviv et de Jérusalem, les saveurs d'Italie, des Bal­kans, de Grèce et des pays arabes. Un joyeux foutoir, une melting popote assommée de soleil, très portée sur les légumes, mêlant, avec irrévérence et générosité, le pois chiche, la lentille, l'huile d'olive, les herbes fraîches, la feta, le sumac, la mélasse de grenade, le sucre de dattes. "Quand je suis arrivé au Royaume-Uni, il y a vingt ans, j'étais choqué par la façon dont les Anglais cui­sinaient les légumes. Lorsque la mère de mon mari préparait du brocoli, elle le plongeait pendant vingt minutes dans l'eau bouillante et c'est tout. C'est un péché de surcuire le légume comme ça. Quand vous lui accordez un peu d'attention, le ­légume devient une merveille et décroche le premier rôle dans l'assiette !" Il aime à dire que ses goûts sont sharp, "affûtés". ­Autrement dit, épicés, acides, pimentés. 
Tête de Céleri rôti, recette extraite de NOPI de Yotam 
Ottolenghi (Hachette Cuisine)
- (c) Jonathan Lovekin/Hachette Cuisine/SDP
De la philo à la cuisine
Ce goût des métissages, l'enfant de Jérusalem s'y frotte dès son plus jeune âge. Les polpettone (pains de viande), les pasta, les courgettes frites et la polenta de son père d'origine toscane, professeur de chimie à l'université hébraïque. Les currys de bœuf, les poivrons farcis et le chou rouge aigre-doux de sa mère, allemande, proviseure dans un lycée. C'est à la table familiale qu'il situe les souvenirs de sa jeunesse insouciante, jusqu'au drame qu'il vit à l'âge de 23 ans: son frère cadet meurt accidentellement lors d'un entraînement à la fin de son service militaire. Une chape de chagrin s'abat sur le foyer et Yotam joue les enfants modèles: il accomplit à son tour son service militaire de trois ans au siège du renseignement de l'armée israélienne, il décroche son diplôme de littérature comparée à l'université de Tel-Aviv, tout en assurant un job à mi-temps au news desk du quotidien Haaretz. 
Pendant son cursus, il tombe amoureux d'un étudiant en psychologie, avec qui il emménage à Amsterdam pour écrire une thèse de philosophie. Dans leur appartement de la Venise du Nord, il potasse les recettes de l'Américaine Julia Child, achète des livres de cuisine et fait la popote pour de grandes tablées d'amis. S'il finit, après de longues années de silence, par révéler son homosexualité à ses parents plutôt conservateurs, le plus grand choc se produit le jour où il leur annonce qu'il abandonne sa carrière universitaire pour la... cuisine ! "Ce n'est pas une très bonne idée", lui écrit son père. "J'ai beaucoup aimé la philosophie, mais j'avais la sensation que seul un cercle restreint de personnes autour de moi pouvait tenir une conservation sur ce sujet, note Yotam. Avec un plat, en cinq minutes, on peut séduire 70 personnes d'un coup. C'était tellement plus gratifiant !" 
Déli d'Ottolenghi à Londres - Jonathan Lovekin/Hachette Cuisine/SDP
Yotam part étudier la gastronomie française à l'école du Cordon Bleu, à Londres - il en gardera, entre autres, la technique de la pâte feuilletée - turbine dans plusieurs tables gastronomiques et atterrit chez Baker & Spice, à Knightsbridge. C'est dans les cuisines de ce petit traiteur de quartier connu pour ses salades italiennes et son poulet rôti, qu'il fait la rencontre de celui qui va changer sa vie : Sami Tamimi, un cuisinier palestinien parti des territoires occupés où il avait du mal à vivre en tant que gay. "On mangeait la même chose et on cuisinait la même chose. On s'entendait sur les condiments et les assaisonnements, on avait cette même vision d'une comfort food à l'orientale", se souvient Ottolenghi.  
Avec la complicité de ce partenaire de fourneaux devenu meilleur ami, il va exploser à partir des années 2000 : il ouvre quatre cantines-­épiceries fines qui portent son nom à Londres entre 2002 et 2004, publie son premier livre en 2008 (Ottolenghi: The Cookbook) et enfin, en 2012, fait grimper d'un coup sa cote internationale grâce à son best-seller ­Jerusalem. Le pitch : deux amis gays, l'un israélien, l'autre palestinien, pistent et consignent les recettes cosmopolites de la Ville sainte. "Les gens l'ont interprété comme une tentative de réconciliation des peuples dans l'assiette, explique Ottolenghi. Je ne suis pas sûr que le houmous puisse résoudre le conflit au Proche-Orient, mais j'ai vécu des situations qui me laissent encore un peu d'espoir. Une pâtissière palestinienne m'a un jour invité dans sa maison. J'ai honte de l'avouer mais j'étais très nerveux: Jérusalem Est était pour moi un endroit dangereux. Elle m'avait préparé tant de choses délicieuses à manger. Nous avons brisé la glace, elle m'a parlé à cœur ouvert de sa vie compliquée en zone occupée." 
Les recettes d'un succès planétaire
Si le projet hérisse le poil des intégristes de tous bords, il rencontre surtout un écho spectaculaire auprès des foodies occidentaux. Qui tombent amoureux du houmous, du chou-fleur rôti entier et de la chakchouka, ces œufs pochés dans une sauce tomate aux herbes et aux épices... Même le rappeur britannique Loyle Carner y va de son hommage dans un morceau intitulé ­Ottolenghi, où il raconte sa passion pour cette "bible de cuisine". Yotam Ottolenghi accepte de faire un caméo de 5 secondes dans son clip. Paru en 2013, Jerusalem s'écoule en France à plus de 50 000 exemplaires. "J'en ai vendu des centaines de milliers en Allemagne, aux Pays-Bas, aux États-Unis et en Australie, mais je n'imaginais pas vendre de livres chez vous ! J'ai pas mal voyagé dans votre pays ces dernières années ; vous êtes fiers de votre gastronomie, vous avez offert au monde la grammaire de la cuisine, mais vous êtes très ouverts aux autres cultures. À ­Paris, j'ai fréquenté de très bonnes adresses cosmopolites !" Il est vrai qu'entre les bars à houmous, les comptoirs à falafels et les tables survoltées à la mode de Tel-Aviv, le Levant se lève depuis quelques années au pays de l'andouillette.  

"J'ai pas mal voyagé dans votre pays ces dernières années ; vous êtes fiers de votre gastronomie, vous avez offert au monde la grammaire de la cuisine, mais vous êtes très ouverts aux autres cultures"

Ella Aflalo, jeune cuisinière niçoise, née d'un père marocain et d'une mère israélienne, raconte : "Quand je suis entrée à l'institut Paul Bocuse, je rêvais d'étoiles Michelin, de gastronomie française. Les recettes séfarades et levantines, c'était mon jardin secret, réservé aux repas de famille à la maison. En 2012, ma mère me rapporte d'un séjour à Londres le livre Jerusalem dans sa version anglaise. Les aubergines rôties au tahini et aux graines de grenade, sa salade de courge, ce fut une révélation ! A partir de cette époque-là, j'ai osé renouer avec mes racines en cuisine".
Depuis le printemps dernier, les gastronomes marseillais sont tout sourire devant son loup entier recouvert d'herbes fraîches et de chermoula à l'amande ou la patate douce à la ­harissa maison de son bistrot en plein quartier Noailles, baptisé Yima : "C'est la contraction de deux mots qui veulent dire ­ 'maman' : ima en hébreu et yema en kabyle. C'est une façon de célébrer la cuisine judéo-arabe." Après Jerusalem, tous les autres livres signés Ottolenghi se vendront ici comme des petits pains : Plenty (sur les recettes de légumes), Plenty More (encore plus de recettes végétariennes), Sweet (sur les desserts), Simple (sur les basiques). Des ouvrages aux couvertures graphiques élégantes et remplies de photos très #foodporn, réalisées en gros plans à la lumière du jour. 

Ottolenghi signe une cuisine cosmopolite - Jonathan Lovekin/Hachette Cuisine/SDP
"Londres m'a tout donné"
Aujourd'hui, le double citoyen israélien et britannique est âgé de 50 ans. Il prépare un nouveau livre pour 2020, dont le sujet est tenu secret. Il a décidé d'étaler dans les journaux sa vie de "gay father". Du Guardian au Telegraph, il pose avec son mari Karl Allen, d'origine irlandaise, épousé en 2012, et ses deux fils, Max et Flynn, respectivement nés sous GPA en 2013 et 2015. Et, last but not least, il veille tout particulièrement sur Rovi, sa dernière table londonienne ouverte en 2018 dans le quartier Fitzrovia, et exclusivement orientée vers les légumes, la fermentation, la cuisson au feu de bois.
Au moment d'évoquer son restaurant business, Yotam Ottolenghi marque un moment d'hésitation puis ne peut s'empêcher de se lancer sur le Brexit : "Je trouve la situation du Royaume-Uni terrifiante ! Londres m'a tout donné, c'est une ville qui a toujours construit sa richesse et sa personnalité en intégrant des peuples et des cultures du monde entier. Aujourd'hui, le pays a peur, il s'insularise au-delà de sa géographie, se replie dans le nationalisme. Dans mes restaurants travaillent des Bulgares, des Grecs, des Français, des Italiens. Depuis 2016, les statistiques montrent que de moins en moins d'Européens veulent venir travailler au Royaume-Uni. Nous sommes en train de perdre quelque chose de précieux et cela aura, à terme, un impact négatif sur la santé de nos restaurants..." De là à quitter la Ville monde ? "Ma vie est ici, je ne me vois pas retourner en Israël..." Sauf pour rendre visite, plusieurs fois par an, à ses parents près de Jérusalem et à sa sœur à Tel-Aviv. Et pour retrouver aussi, dans les travées du marché de Mahane Yehuda et dans les ruelles de la vieille ville, le parfum de la menthe, la saveur noisettée du tahini et le goût acidulé du sumac... La recette du succès ! 
*Nopi, par Yotam Ottolenghi et Ramael Scully. Hachette Pratique. 352 p., 30 €. 
Ses restaurants à Londres
  • Nopi, 21-22 Warwick Street. Carte: £ 25 (28 €). Fermé dimanche soir.
  • Rovi, 59 Wells Street. Carte : £ 30 (33 €). Fermé dimanche soir.
Ses delis à Londres
  • Spitafields, 50, Artillery Lane. Carte : £ 20 (22 €). Fermé dimanche soir.
  • Islington, 287 Upper Street. Carte : £ 20 (22 €). Fermé dimanche soir.
  • Notting Hill, 63 Ledbury Road. Carte : £ 20 (22 €). Fermé dimanche soir.
  • Belgravia, 13 Motcomb Street. Carte : £ 20 (22 €). Fermé dimanche soir.
Sa bibliographie
(parus en France chez Hachette Pratique, collection Cuisine) 

  • Jérusalem, avec Sami Tamimi, 2013, 35 €.
  • Le Cookbook, avec Sami Tamimi, 2014, 35 €.
  • Plenty et Plenty More : les recettes végétariennes, 2015, coffret 60 €.
  • Sweet : 100 recettes de douceurs, avec Helen Goh, 2017, 30 €.
  • Simple, 2018, 35 €.

[Source : www.lexpress.fr]