quarta-feira, 30 de maio de 2018

Catalogne, les enjeux de la radicalisation réactionnaire des indépendantistes

Quim Torra, le 21 mai 2018, à l'issue de sa visite aux indépendantistes catalans emprisonnés près de Madrid.


Écrit par Christian Hoarau
Professeur au CNAM et à l'Université UPF de Barcelone, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) 


L’Espagne traverse une grave crise de régime dont l’épicentre se situe en Catalogne. Plus de cinq mois après les dernières élections régionales et trois tentatives infructueuses d’investiture d’un président de la Generalitat, le Parlement catalan a élu, le 14 mai dernier, en seconde votation, Quim Torra, un affidé de Carles Puigdemont. Nationaliste radical et conservateur, M. Torra est connu pour ses écrits xénophobes, voire suprémacistes dans le sens où il considère les Espagnols inférieurs aux Catalans (« La llengua i les bèsties », Quim Torra, El Món, 19 décembre 2012 ; « Los tuits xenófobos de Quim Torra », El Pais du 12 mai 2018).
Le choix de cette personnalité sulfureuse sans expérience de responsabilité politique pour diriger la Catalogne peut surprendre. Il s’inscrit dans la vague de populisme qui inonde l’Europe et oriente vers la droite extrême le nationalisme catalan sécessionniste. Imposé par Puigdemont, Quim Torra lui permettra d’instrumentaliser à distance la Generalitat afin de maintenir la tension et la guerre d’usure contre l’État espagnol. Ce choix est également déterminé par la poursuite de la lutte fratricide entre les partis indépendantistes en vue des élections à venir. Quels en sont les enjeux pour la Catalogne et l’Espagne ?
Le moment radical populiste et réactionnaire des indépendantistes
Quim Torra, investi comme 131e président de la Generalitat, se considère pourtant comme un président par intérim. Il a rappelé, à plusieurs reprises, dans son discours d’investiture que le président légitime est Carles Puigdemont, lequel lui a demandé de ne pas utiliser le bureau du président de la Generalitat. D’autres aspects symboliques comme la cérémonie froide et sans âme de sa prise de fonction, en rupture totale avec celles de ses prédécesseurs, est un indice d’une stratégie de dévalorisation de l’autonomie catalane.
La personnalité de Quim Torra, mouche du coche de Carlos Puigdemont, en fait un président de combat contre le gouvernement central et un propagandiste de choc. La constitution de son gouvernement qui comprend deux ministres (consellers) emprisonnés est une première manœuvre pour affronter Mariano Rajoy. Ses écrits xénophobes ont été largement commentés dans la presse internationale, mais on n’a pas souligné sa reconstitution mythologique des années 1930 catalanes et sa fascination pour les frères Badia qu’ils considèrent comme « un des meilleurs exemples » de l’indépendantisme.
Membres de Nosaltres Sols (Nous seuls), groupe nationaliste radical fascisant, les frères Badia ont participé à la création de milices armées dont l’objectif était d’affronter les anarchistes considérés comme des ennemis de la Catalogne. Ils joueront avec J. Dencàs, le leader des Jeunesses de ERC-Estat Català (JERC), proche de Mussolini, un rôle prépondérant dans la proclamation par Lluis Companys en 1934 de l’État catalan sous forme de République.
Contrairement à ce qu’affirme l’écrivain Javier Cercas, l’Estat Català, fondé en 1922 par F.Macia sur le modèle du Sinn Féin, n’était pas « un parti fasciste ou parafasciste ». De nombreux historiens se sont certes demandé s’il y avait vraiment un fascisme catalan, un quasi-fascisme (lire G. Jackson, Catalunya republicana i revolucionària : 1931-1939) ou semi-fasciste. Ils ont souligné que les JEREC étaient clairement influencées par certains aspects du style, de l’organisation et de la pratique fascistes mais que ces caractéristiques se trouvaient, à des degrés divers, dans de nombreux groupes radicaux de gauche ou de droite.
À cet égard, l’admiration de Quim Torra pour les frères Badia et sa volonté de confondre indépendance parlementaire et peuple catalan ne sont pas rassurants. Lors des dernières élections régionales, les indépendantistes ont obtenu 47 % des voix et les sondages récents montrent que le soutien à la sécession stagne à 41 % – dont seuls 19 % sont favorables au maintien de la voie unilatérale –, soit 13 points en dessous des unionistes. Les indépendantistes n’ont pas et n’ont jamais eu de majorité sociale. Ceci explique peut-être la persistance et les formes de l’affrontement avec l’État espagnol.
La lutte fratricide entre les partis indépendantistes
En imposant Quim Torra à la tête de la Generalitat, Puigdemont a gagné la dernière manche contre le parti indépendantiste concurrent (ERC, Gauche républicaine de Catalogne), ce qui montre que son intention n’est pas de normaliser la politique catalane mais d’instrumentaliser la Generalitat pour maintenir la tension.
Au contraire, ERC recherche une certaine normalisation. Cette divergence annonce des conflits futurs entre les partisans du gouvernement radical (Puigdemont et ses fidèles) et les indépendantistes traditionnels (ERC), qui, sans renoncer à l’objectif ultime, veulent élargir la base sociale du sécessionnisme avec un gouvernement compétent et pragmatique.
Le piège de la bataille identitaire
Depuis élections régionales de 2015, le débat identitaire a accru la polarisation entre le nationalisme catalan et le nationalisme espagnol des unionistes. Quim Torra exploite le clivage entre un « Eux » (Espagnols) et un « Nous » (Catalans), propre au nationalisme radical, avec une stigmatisation des premiers. Sa conception ethnique de l’identité catalane est en rupture avec celle de Jordi Pujol « Est Catalan celui qui vit et travaille en Catalogne. » Dans ce sens le sentiment d’appartenance montre une certaine stabilité dans le temps : 48 % de la population se considèrent comme des Catalans qui vivent en Catalogne contre 19 % qui se considèrent espagnols (CEO, op.cit.).
Dans une Catalogne divisée et fracturée, les indépendantistes dogmatiques qui exploitent la conception « ethnique » de l’identité catalane et à l’opposé Ciudadanos, qui exalte le nationalisme espagnol, poursuivent en fait le même objectif : éliminer les espaces de dialogue et parvenir lors des prochaines élections régionales au choc identitaire avec le risque d’une balkanisation de l’Espagne.
En définitive, la radicalisation ultranationaliste et réactionnaire pourrait se retourner contre les indépendantistes dont l’électorat est moins homogène que celui des unionistes.


[Photo : Oscar Del Pozo/AFP - source : www.theconversation.com]

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