Traductrice en français des
romans de Philip Roth depuis "Pastorale américaine", Josée Kamoun
raconte comment elle travaillait avec lui.
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| Philip Roth (1933-2018), ici en 2002. |
Propos recueillis par Didier Jacob
BibliObs. Quel a été le premier livre de Philip Roth que vous avez traduit?
Josée Kamoun. « Pastorale américaine».
Gallimard m’avait proposé plusieurs traductions, dont «le Dieu des
petits riens», d’Arundhati Roy, et je n’avais jamais réussi à trouver le
temps pour le faire. J’avais bien sûr lu Roth. Quoi qu’il en soit, j’ai
accepté, sans avoir vraiment le livre en tête. Quand je suis rentrée
chez moi et que j’ai commencé à lire vraiment le livre, j’ai compris à
quoi j’avais à faire. J’avais le souvenir du Roth de «Portnoy et son
complexe». Mais il y a un monde entre «Portnoy» et «Pastorale». C’est
presque comme si ce n’était pas le même homme qui l’avait écrit. C’était
le même homme mais qui avait, entre les deux, vécu une vie d’homme.
Vous avez souvent travaillé avec lui sur la traduction de ses livres en français. Comment ça se passait?
La première fois que je l’ai rencontré, c’était à Aix-en-Provence. Les rues étaient pavoisées d’affichettes avec la mention: «The Roth explosion».
Je ne me rendais pas compte, à l’époque, de la popularité de Roth. Puis
nous avons pris l’habitude de nous retrouver à New York, pour chacune
des traductions que j’entreprenais. Nous passions des jours entiers à
travailler. Il était d’une patience incroyable.
Les questions que je lui posais portaient surtout sur les
références culturelles. Et il m’expliquait tout, le Newark de son
enfance, les juifs etc. On a beaucoup parlé de ses sautes d’humeur, de
son caractère cinglant, difficile. Mais je n’ai pas le souvenir d’avoir
rencontré un tel homme. Il était d’un professionnalisme inimaginable.
J’ai tellement ri avec lui. J’avais littéralement des courbatures aux
pommettes. Il était hilarant.
L’humour est omniprésent dans ses livres. La souffrance aussi. C’est un homme qui, selon vous, a beaucoup souffert?
On ne peut pas avoir écrit les livres qu’il a écrits sans avoir
été soi-même très loin dans la souffrance. La vie n’est pas passée sur
lui comme l’eau sur la plume des canards. Et pourtant, il n’en portait
pas les stigmates. Car la grande affaire de sa vie, plus encore que les
femmes, ça a été l’écriture. Il s’y consacrait entièrement. C’était pour
lui un reconstituant formidable.
Il avait un côté machine. On a l’impression que les livres sortaient mécaniquement, sans douleur…
Oui, je me souviens que je venais de terminer de traduire «La
Tache». Il venait de commencer le suivant, «Le Complot contre
l’Amérique». Ça faisait juste une semaine qu’il était dessus. Je lui
avais demandé s’il savait quand il l’aurait terminé. Il m’a répondu: «Dans dix-huit mois.» Et ça s’est révélé exact, à la semaine près.
Qu’est-ce qui rend son œuvre immense?
Trois choses, pour aller vite. D’abord, le fait qu’il a su
placer, dans son œuvre, la question de l’identité humaine au centre. Pas
seulement l’identité juive, ou américaine, ou juive américaine.
L’identité tout court. Celle de tous les hommes. «Everyman» est
d’ailleurs le titre d’un de ses romans. Dans «La Tache», le héros est un
faux juif et un vrai noir qui se fait passer pour blanc. L’identité,
c’est le cœur de son œuvre. Ensuite, c’est l’individu aux prises avec
les tourbillons de l’Histoire. Comme dans «L’Education sentimentale», un
livre qu’il admirait. Et puis l’humanisme. Il savait se glisser dans la
peau de ses personnages, hommes ou femmes, jeunes ou vieux.
Quel livre conseillez-vous pour démarrer, si on n’a jamais lu Roth?
On peut commencer par «Portnoy». Ou par les chefs d’œuvre que
sont «Opération Shylock», «Le Théâtre de Sabbath», et «Pastorale
américaine». Sinon, mon préféré, le plus grand de tous, son livre
testament: «Everyman» («Un homme», en français).
Comment avez-vous réagi quand vous avez appris la nouvelle de sa mort?
Je ne suis pas triste du tout ! Au contraire! Laisser une œuvre
pareille, avec tout ce qu’il a subi! Des problèmes aux reins, un
quintuple pontage coronarien, et cette énergie malgré tout, cette
créativité extraordinaire. C’est grandiose.
Philip Roth, bio express
Né à Newark le 19 mars 1933, Philip Roth a
connu le succès dès son premier livre, "Goodbye, Colombus", un recueil
de nouvelles qui a obtenu le National Book Award. Il est l'auteur d'une
trentaine de livres. Il est mort ce 22 mai 2018, à l'âge de 85 ans.
[Photo : GRETCHEN ERTL/AP/SIPA/AP/SIPA - source : bibliobs.nouvelobs.com]

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