sábado, 13 de maio de 2017

Aventures et mésaventures de mes prénoms

Haïm, un prénom hébreu ou comment s’en débarrasser
Écrit par Haim Vidal Sephiha

Né à Bruxelles, dans une famille judéo-espagnole1 originaire d’Istanbul et non complexée, on m’appelait tout naturellement Haïm ou hypocoristiquement Haïmiko, forme dans laquelle se concentrait toute la tendresse des miens.
 
Haim par-ci, Haïmiko par-là. Ce nom, je le portais fièrement. Mais arrivé à l’école primaire : traumatisme. Se croyant spirituel mon instituteur m’appela au tableau avec un “ A… A… Atchoum! Au tableau!” et les éclats de rire de mes condisciples de me terrasser et mes larmes de couler.

Je rentrai à la maison en pleurs, criant au milieu de mes sanglots Kero trokar de nombre! Kero trokar de nombre!, ‘Je veux changer de nom! Je veux changer de nom’ et mes parents de me consoler. Bre ijiko miyo, no yores! Tyenes otro nombre. Tambyen te yamas Vidal. Te vamos a yamar Vidal !, ‘Voyons mon enfant, ne pleure pas ! Tu as un autre nom. Tu t’appelles également Vidal. Nous t’appellerons Vidal ! ’.

Il faut dire ici que Haïm avec H chez les Séfarades et non avec Ch comme chez les Achkenazes (cf. Chaim Weizmann) avait généralement pour doublet Vidal, Vidali, Vitali ou Vital, tous prénoms porteurs e ‘vie’ comme l’hébreu Haïm, littéralement ‘vidas’ en espagnol, ou ‘vies’ en français2.
A Haïm avec H, en s’en tenant à l’initiale, les Judéo-Espagnols très francisés faisaient correspondre Henri.
C’est sous le prénom de Vidal qu’on me connut avant et après ma déportation à Auschwitz, en 1943, jusqu’à ce que, terminées mes études de Chimie à Bruxelles, je m’installai en 1948, comme chef de laboratoire, en France où j’épousai une “ Israélite” alsacienne qui alla jusqu’à éviter notre nom de famille Sephiha, au point de se faire nommer Madame Vidal, nom, à ses oreilles, moins “ métèque ” et fit déclarer notre fils à la Mairie par sa tante, une autre Israélite alsacienne, sous le nom de Dominique David (prénom de mon père assassiné à Dachau) Vidal-Sephiha avec trait d’union, Vidal étant senti par le préposé et la déclarante comme un nom de famille3. Il est vrai qu’en France, Vidal est très répandu. Il en est de même de ses dérivés phonétiques Vial par chute du d, et Viau par vélarisation du l final.

Je devais d’ailleurs constater plus tard qu’à Haïm correspond en italien Vivante et en France, actuellement, Victor avec le V initial de Vie.
On est là devant une stratégie, une semi-clandestinité, soit un semi-marranisme euphémisant, qui fait que Juif s’euphémise en Israélite, véritable cache-juif. Il existe des cache-Juifs comme il existe des cache-sexe 4. En outre, je devais constater que bien souvent les Israélites font de l’israélitisme.
Tout cela, je le comprendrais à la suite du long parcours de ma vie que je poursuivis ballotté entre Vidal et Haïm, mais surtout conditionné par Vidal avec toutefois un timide retour à Haïm par l’initiale H., qui précédait Vidal Séphiha sur ma carte de visite. H.Vidal Sephiha me valait souvent cette question “ Êtes-vous Henri Vidal l’acteur? ”. Mon rire, bien sûr, détrompait le questionneur.
Mon père, mort à Dachau, n’était plus là pour nous chanter la “ Haggadah de Pessah ” en ladino (judéo-espagnol calque)5 : Este pan de la afrisyon ke komyeron muestros padres en tyerra de ayifto … Este anyo aki, a el anyo el vinyen en tyerra de Israel … ‘Voici le pain de misère que mangèrent nos pères en terre dgypte … Cette année ici, l’an prochain à Jérusalem …’
Le décès de ma mère, survivante de Ravensbrück, me fit comprendre qu’orphelin de père et de mère, je l’étais aussi de ma culture judéo-espagnole et qu’il me fallait la récupérer. Je ne voulais pas que la choa physique s’accompagnât d’une choa culturelle.
J’abandonnai la Chimie et repris des études universitaires qui me permissent de mieux comprendre et embrasser mon paradis perdu, mon univers: licence, D.E.S., thèses d’espagnol (toutes études consacrées à la judéo-hispanologie), diplômes d’hébreu et de yidiche aux L.O., portugais, roumain, grec moderne, etc.
Ainsi fut créé, en 1967, l’enseignement du judéo-espagnol que j’assurai aussitôt et qui aboutit en 1984 à la création de la Chaire que j’occupai jusqu’à ma retraite en 1991.Enseignement que je poursuis aujourd’hui à l’Université de Paris VIII, à l’Institut Martin Buber de Bruxelles, au Centre Communautaire de Paris et à l’Université de Lisbonne (Chaire Alberto Benveniste d’ Études Séfarades).
Toute cette période redora mon prénom Haïm qui coexista avec Vidal.

Mais là encore Vidal me joua plus d’un tour. On l’accolait trop souvent à Sephiha par un trait d’union, ce qui me fit enfreindre mon état civil Haïm Vidal Sephiha6, en mettant un trait d’union entre Haïm et Vidal, Haïm -Vidal afin que plus jamais on ne me les désolidarisât !
Et pourtant, aujourd’hui, arrivé à l’âge de 76 ans, chaque fois que j’appose ma signature sur une lettre ou sur tel ou tel document, je constate amèrement que je signe VidalSephiha d’une seule traite, une signature administrativement et irrémédiablement intouchable car acquise et fixée très tôt dans une vie, que ma signature est le dernier vestige de ma honte “ haïmesque ”7.

N O T E S :
1) Sur les Judéo-Espagnols et leurs langues, voir H.-V.Sephiha: a) L’agonie des Judéo-Espagnols, éd. Entente, coll.”Minorités”, Paris 1977. 1979 et 1991. – b) Le judéo-espagnol, éd. Entente, collection “ Langues en péril” dirigée par H.V.Séphiha, Paris, 1986, 242 pages.- Cf. aussi, Richard Ayoun et H.V.Séphiha, Séfarades d’hier et d’aujourd’hui, 70 portraits, éd.Liana Levi, Paris, mars 1992.
2) De même avions-nous l’habitude de couvrir, par consonance cette fois, Isaac par Jacques, Abraham par Albert ou Alberto, Moché par Maurice ou Morisyo, selon le degré de gallicisation du judéo-espagnol parlant, etc., voire Behor par Robert, et cette fois par une gymnastique extraordinaire Ro (-or inversé de Behor) + ber, adaptation francophone de Beh, le h étant rendu par l’r grasseyé du Français qui a des problèmes avec le heth et le khaf de l’hébreu, mais aussi avec la jota de l’espagnol. D’où, dans nos journaux Chalom Archav (au lieu de Akhchav), Raïm (au lieu de Haïm), voire, à la télévision ou à la radio Ruan Carlos au lieu de Juan Carlos, Ravier au lieu de Javier, Rossé au lieu de José, Mireille Gorbatchov au lieu de Mikhail Gorbatchov. Cf. H.-V.Sephiha: a) “ Le judéo-espagnol. Un siècle de Gallomanie ”, in Crisol, n°4, Université de Nanterre, 1984, pp. 14-27. – b) “ La gallomanie des Judéo-Espagnols de l’empire ottoman : un pas de plus vers l’émancipation? ”, in Politique et religion dans le judaïsme moderne. Des communautés à l’émancipation. Paris, Centre d’Études Juives de Paris-Sorbonne (Paris IV) 1987, pp.155-166. – c) “ Gallomanie galopante du judéo-espagnol ”, in ABLA papers, CONFI(C)T, Peter H. Nelde éd., n°14, 1990, pp. 161-174.- d) “ Mireille Gorbatchov ?! Non ! Pas la chanteuse ! ”, in : TZROK, International Jewish Magazine, humour, curiosités, harrissa et carpe farcie, n°22, oct.1990, pp.4-9.
3) La même aventure arriva-t-elle à Vidal-Naquet ?
Aujourd’hui les amis de mon fils s’étonnent d’entendre mon fils et mes petits-enfants m’appeler Vidal car ils ignorent que Vidal est mon prénom.
4) Je considère que tout euphémisme est un cache-misère, un cache-pot, un cache-poussière, comme le taparrabo, littéralement ‘cache-queue’ est un pagne en espagnol. Bref, un cache-X, ou un cache-quelque-chose.
D’où ma théorie du cache-pot que j’ai développée dans quelques articles cités plus bas. Le cache-pot rappelant le pot, il faut un nouveau cache-pot, soit un cache-cache-pot, et la déseuphémisation se renouvelant, à la limite, un (cache)n – pot.
Tout euphémisme est un cache-innommable (abject au sens second d’innommable ou au sens sacré) ou un cache-négativité, ce qui apparaît nettement dans la chaîne analogique socio-ethno-linguistique et culturelle suivante:
L A D I N O SEPHARADE  I S R A Ë L I T E
——————————-= —————————= ——————–=
Djudezmo ou judéo-esp. Judéo-Arabe Juif ou juif
ÉLITE biensonnant + juif avec minuscule
————-= ———– = ——— et à la limite ————————-
pègre malsonnant – Juif avec majuscule
Chaîne analogique qu’on lira comme suit: LADINO (judéo-espagnol calque) est à djudezmo, haketiya ou judéo-espagnol tout court, ce que sépharade est à judéo-arabe, ce que Israélite est à juïf ou juïf, ce que élite est à pègre, ce que biensonnant est à malsonnant, ce que plus est à moins, etc. et, à la limite, ce que juif avec minuscule est à Juif avec majuscule, car, même libérés de notre israélitisme ou de notre israélititité, nous conservons notre complexe de minoritaires et écrivons les juifs avec minuscules souvent en nous protégeant derrière les règles orthographiques concernant les tenants des religions. Pauvre justification !
cf. H.-V. Sephiha: a) “ Introduction à l’étude de l’intensif ”, in Langages, N° 18, Larousse, Paris, 1970, pp.104 à 119 – b) “ L’intensité en judéo-espagnol ”, in IBERICA I, Éditions Hispaniques, Sorbonne, Paris, 1977, pp.285 à 294 – c) “ Néologie en judéo-espagnol: Les euphémismes ”, in IBERICA III, déc. 1981, pp.113 à 123 – d) “ Diagnostic du judaïsme français: Une sépharadite aiguë ”, in Combat pour la Diaspora, Juifs d’Orient et de Méditerranée, N° 3, 2è trim.,1980, pp.55 à 63.
5) Le ladino ne se parle pas. C’et une langue pédagogico-liturgique qui résulte de la traduction mot-à-mot des textes hébreux et araméens bibliques et liturgiques en un espagnol qui remonte au XIIIème, voire au XIIème siècle. C’est en quelque sorte de l’hébreu ou de l’araméen habillé d’espagnol ou encore de l’espagnol à syntaxe hébraïque.
C’est par erreur, souvent par euphémisme (cf. note 4, supra) qu’on confond ladino (judéo-espagnol calque dans ma terminologie) avec le djudezmo (judéo-espagnol vernaculaire dans ma terminologie).
Cf. H.-V. Sephiha : a) Problématique du judéo-espagnol”, in Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, t.LXIX, fasc.1,1974, pp.159 à 189 ; b) Le ladino (judéo-espagnol calque) ; Deutéronome, versions de Constantinople (1547) et de Ferrare (1553). Édition, Étude linguistique et lexique, Éditions Hispaniques (Sorbonne), Paris, 1973, 617 pages, Thèse de IIIème Cycle soutenue le 13 mai 197O – c) Le ladino (judéo-espagnol calque) : Structure et évolution d’une langue liturgique, Thèse d’État, exemplaires dactylographiés Paris-Sorbonne, 1979, 3 vols. : t.I., Théorie du ladino, pp.001-019 0 – t.II, Textes et commentaires, pp.1-469 – t.III, Annexes, pp.1 – 552, édité en 1982 (cf.infra) par Vidas Largas, mais réduit à deux volumes (sans les annexes) – d) “ Le ladino : de l’hébreu habillé d’espagnol”, in Confrontation, Cahiers, 16, Palimpsestes, automne 1986, Aubier, pp. 223-239.
6) Il faut dire ici combien les employés de l’État Civil sont peu respectueux des noms “étranges”, parce qu’étrangers. Je possède tout un dossier sur les orthographes fantaisites de mon nom de famille SEPHIHA devenu Sephika, Sephira, Sephila, Sephina, Zéphyr, etc. Sephiphah. J’en ai tiré la conclusion suivante: plus un nom paraît compliqué, plus on le complique.
C’est ainsi qu’un mien oncle fut correctement inscrit sous le nom bien biblique de Malalel, mais que ses deux frères déclarés dans des communes différentes de Bruxelles le furent respectivement sous Malali et Malabel. On imagine les complications ultérieures s‘ils avaient survécu à leur déportation.
Quant à l’ordre des prénoms, il faut là aussi être très vigilant : une année durant, la Sécurité Sociale a refusé de me payer parce qu’elle devait déterminer si Haïm Vidal Sephiha était la même personne que Vidal Haïm Sephiha.
7) On ne trouve pas toujours le fil des correspondances. C’est ainsi que j’avais un ami qui s’appelait Enrique Saporta y Beja. Ce n’est qu’à son décès que j’ai appris qu’il se prénommait en fait Haim / Henri (correspondance H-/H- très compréhensible). Mais, protégé en tant qu’espagnol durant la guerre, il put se rendre en Espagne, où il se fit appeler Enrique (traduction de Henri), prénom qu’il garda jusqu’à son décès. Rompue la belle concordance qui apparemment ne fonctionne plus ! Il fallait passer par H/H/E et comprendre que E. est l’initiale du nom espagnol correspondant. Un accroc en quelque sorte ! L’onomastique connaît de ces disparitions souterraines et résurgences extraordinaires !
RÉSUMÉ :
Pourquoi et comment la bêtise, xénophobe et lepéniste avant la lettre, de mon premier instituteur m’a fait perdre mon prénom hébreu et adopter son doublet moins “métèque” ? Comment j’ai vécu dédoublé entre ces deux prénoms ? Comment, beaucoup plus tard, j’ai reconquis définitivement les deux en les rattachant par un trait d’union afin de ne pas perdre mon nom de famille également par trop “métèque” ?
Bref, ma vie onomastique, tous les problèmes qui s’y rattachent et toutes les considérations théoriques qui en découlent, sans oublier les stratégies onomastiques et nécessaires des Juifs clandestins ou cachés qu’étaient les Marranes.
Passant du manisfeste au caché, j’aboutis à une théorie de l’euphémisme, qui en fin de compte, est un cache universel ou un cryptonyme.


[Article paru dans SIGILA n°4 - reproduit sur www.jewishwebsite.com]

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