quinta-feira, 3 de setembro de 2026

En Allemagne, un Land gouverné par l’AfD en ferait un laboratoire pour les projets du parti le plus radical des droites européennes

Les dimanches 6 et 20 septembre, deux Länder de l’Est et la ville de Berlin voteront lors de scrutins régionaux visant à renouveler leur Parlement respectif. Les citoyens convoqués aux urnes ne représentent pas plus de 9 % de l’ensemble des électeurs allemands.

Écrit par Hélène Miard-Delacroix 

À première vue, c’est anecdotique, sans conséquences au niveau national. Pourtant, la classe politique et l’opinion tremblent face aux 35 % à 40 % d’intentions de vote pour le parti de l’extrême droite, Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD), en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Ces scrutins risquent d’ébranler plusieurs certitudes et équilibres dans le pays le plus peuplé de l’Union européenne. Du local au national, les enjeux sont nombreux : ils sont politiques, culturels, sécuritaires, et touchent à l’image de l’Allemagne.

La percée attendue de l’AfD confirme l’érosion des partis qui ont façonné quatre-vingts ans de vie politique allemande. Elle met aussi à l’épreuve leur cohésion interne. La CDU (Union chrétienne-démocrate, droite) du chancelier Friedrich Merz est même menacée d’éclatement si des élus locaux rompent le cordon sanitaire imposé à l’infréquentable AfD. À gauche aussi, les repères se brouillent. Le jeune parti nationaliste BSW (Alliance Sahra Wagenknecht) est tenté d’être faiseur de roi en portant la star régionale de l’AfD, le dynamique trentenaire Ulrich Siegmund, à la tête du gouvernement de Saxe-Anhalt. Plus qu’une sensation régionale, ce serait une rupture dans l’histoire du pays, où la droite extrême n’a plus gouverné depuis 1945.

Un Land gouverné par l’AfD en ferait un laboratoire pour les projets du parti le plus radical des droites européennes. Cœur du système fédéral, les Länder ont plus de compétences que les régions françaises : ils légifèrent librement sur des domaines réservés, mais leur administration est aussi chargée d’exécuter les lois fédérales. Or, le programme de l’AfD pour ce scrutin ne cache pas le projet de politiser la justice, la police et l’administration en y nommant proches et affidés.

Le refus annoncé d’appliquer des programmes fédéraux, en particulier en matière d’énergie et de climat, voire le non-respect de principes fondamentaux dans la pratique des institutions et les relations entre les partis, mettrait à l’épreuve la loi fondamentale du pays entier. Son article 37, qui permet de contraindre un gouvernement de Land récalcitrant, n’a encore jamais été utilisé dans l’histoire de la République fédérale. Cela pourrait aussi avoir une incidence sur la solidarité financière entre les régions d’Allemagne. Les choix de politique économique et sociale annoncés par l’AfD, notamment les actions anti-immigrés, seraient susceptibles de faire fuir la main-d’œuvre étrangère et d’amener des entreprises à revoir leur implantation dans ces Länder.

Enfin, c’est dans le travail législatif à l’échelle fédérale que des victoires régionales de l’AfD constitueraient un test. À la Chambre haute, le Bundesrat, dont l’accord est indispensable à la moitié des lois fédérales, siègent les gouvernements des Länder. Avec certes une poignée de voix sur un total de 69, l’AfD, qui siège déjà au Bundestag, y aurait la capacité de ralentir les réformes du gouvernement Merz et de perturber l’élection des juges de la Cour constitutionnelle fédérale [la Cour suprême]. Les enjeux politiques de ces scrutins sont donc de taille, tant pour la coalition au pouvoir à Berlin, l’unité de la CDU et la pratique des institutions que pour la clarification des intentions de l’AfD sur le plan national.

La deuxième inquiétude à la perspective d’un gouvernement AfD en région est celui de l’éducation, de la recherche et de la culture, pour lesquelles les Länder ont la compétence exclusive. Le parti a annoncé vouloir intervenir dans les programmes scolaires et cesser les mesures d’intégration, mais aussi mettre fin à l’obligation scolaire pour soustraire les enfants à l’influence d’enseignants « gauchistes ». Les méthodes et sujets jugés « anti-allemands » doivent être bannis de l’université, et la mémoire de la Shoah évacuée par le biais de la fin des subventions aux musées et aux mémoriaux.

L’AfD aspire explicitement à réhabiliter une image positive de l’Allemagne et à mettre un terme à la « culture de la repentance » pour défendre un patrimoine national glorieux. Sa détestation de la modernité allemande condamnerait, en particulier, la fondation d’architecture du Bauhaus, à Dessau (Saxe-Anhalt), et la liberté de création dans les théâtres serait menacée. Enfin, les médias publics sont les cibles privilégiées du « redressement culturel » annoncé, avec une intervention directe sur les programmes et les personnels de la radio-télévision régionale.

Un Land étant un Etat à part entière, il a son propre gouvernement, notamment un ministère de l’Intérieur. Si celui-ci était confié à l’AfD, la question de la loyauté à la Constitution se poserait du sommet du ministère jusqu’aux forces de police et de sécurité. L’AfD a annoncé vouloir intervenir sur les services de renseignement du Land, sous le contrôle de ce ministère régional. Le risque est que cesse la surveillance d’activités anticonstitutionnelles de membres de l’extrême droite pour ne se concentrer que sur l’extrême gauche.

Outre le danger à l’échelon régional, cette approche inédite crée un risque pour la sécurité des autres Länder en raison de l’échange d’informations sensibles entre ministères régionaux. La surveillance en matière d’espionnage, venant de Russie, par exemple, en serait affectée. Contre ce cheval de Troie menaçant la sécurité du pays dans son ensemble, le réflexe des autres Länder serait la rétention d’informations délicates, ce qui accroîtrait la vulnérabilité face au terrorisme.

Enfin, ces scrutins, s’ils portaient l’extrême droite au pouvoir en région, conduiraient à l’affaiblissement des positions allemandes en Europe en raison de ralentissements et de blocages internes. Ils écorneraient surtout l’image internationale de l’Allemagne, portée par la fierté d’avoir réussi, en tant que meilleur élève de la classe, à ne pas céder aux sirènes de l’extrême droite. Sa percée spectaculaire, à supposer qu’elle ait lieu, ne sera pas comprise comme une normalisation anodine de l’Allemagne, mais comme un signal alarmant pour le pays où est né le nazisme. L’impact de ces élections régionales est donc bien inversement proportionnel au nombre de votants.

Hélène Miard-Delacroix est professeure d’histoire et de civilisation de l’Allemagne contemporaine à Sorbonne Université. Elle est, entre autres, l’autrice de l’ouvrage Les Emotions de 1989. France et Allemagne face aux bouleversements du monde (Flammarion, 2025).

 

[Source : www.lemonde.fr]

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