Dans cet article, Charles Garatynski relit l’œuvre de Witold Gombrowicz comme une entreprise radicale de déstabilisation des identités, des rôles et des formes sociales. De Ferdydurke à Cosmos, l’écrivain polonais apparaît comme un penseur de l’inauthenticité, pour qui la littérature devient un espace de résistance contre les assignations culturelles, nationales et symboliques.
Relire Gombrowicz aujourd’hui, c’est découvrir un penseur dont l’actualité ne cesse de croître, tant notre époque multiplie les injonctions identitaires et les assignations de rôle.
L’imposture constitutive
Dès Ferdydurke, son roman le plus célèbre publié en 1937, Gombrowicz pose sa thèse centrale : nous ne sommes jamais nous-mêmes, nous sommes toujours ce que le regard d’autrui fait de nous. Joseph Kowalski, le protagoniste trentenaire, se voit ramené à l’adolescence par son ancien professeur Pimko.
Cette régression n’est pas métaphorique : elle est littérale, physique, sociale. Le monde adulte avec ses prétentions à la maturité, à la culture, à la dignité, s’effondre. Ce qui reste, c’est la grimace, la pose forcée, l’immaturité fondamentale que nous dissimulons sous nos masques sociaux.
La scène du « cul » dans Ferdydurke illustre cette dynamique avec une violence comique stupéfiante. Les élèves du lycée, enfermés dans leur rôle d’écoliers obéissants, se livrent à un rituel d’humiliation mutuelle centré sur cette partie du corps – symbole de notre animalité, de notre ridicule constitutif.
Gombrowicz ne décrit pas là une déviance adolescente, mais la vérité de toute relation sociale : nous nous imposons mutuellement des formes dégradantes, et nous y consentons par peur de l’informe, du chaos que serait notre liberté véritable.
La culture comme aliénation
Mais Gombrowicz va plus loin. Si l’immaturité est notre vérité, alors la culture elle-même devient suspecte. Dans la section « Philidor doublé d’enfant », le protagoniste assiste à une soirée mondaine où les invités rivalisent d’élégance intellectuelle, citant des poètes, discutant d’esthétique. Tout n’est que façade. La culture ne libère pas : elle est un nouveau carcan, une forme plus raffinée mais tout aussi tyrannique que celle qu’impose la société bourgeoise.
Cette intuition parcourt toute l’œuvre. Dans Trans-Atlantique (1953), Gombrowicz règle ses comptes avec la polonité, cette essence nationale à laquelle on voudrait le réduire. Exilé en Argentine depuis 1939, il refuse de jouer le rôle du patriote en exil pleurant sur sa patrie.
Le roman, écrit dans une langue archaïsante qui pastiche les chroniques nobiliaires polonaises, raconte les tribulations d’un narrateur nommé Gombrowicz pris entre deux pôles également grotesques : le Major, incarnation de la virilité nationale, et Gonzalo, figure de la sensualité ambiguë. La Nation, la Virilité, l’Honneur : autant de Formes qui asservissent.
Le Journal comme laboratoire
C’est sans doute dans son Journal, tenu de 1953 à 1969, que Gombrowicz déploie sa pensée avec le plus de liberté. Ces carnets ne sont pas des confessions intimes à la Rousseau, mais un espace d’expérimentation philosophique et littéraire. Gombrowicz y pratique ce qu’on pourrait appeler une pensée en mouvement, qui se contredit, revient sur elle-même, refuse toute systématisation.
L’écrivain n’est pas la source souveraine de son œuvre ; il est façonné par ses lecteurs, par son époque, par mille interactions dont il n’est que partiellement maître. L’authenticité est un leurre. Nous sommes tous des imposteurs contraints.
Cette lucidité désespérante n’empêche pas l’humour. Le Journal regorge de scènes cocasses où Gombrowicz se met en scène dans toute sa vanité, son désir de reconnaissance, ses mesquineries. Quand il décrit sa rivalité avec Jorge Luis Borges lors de leur rencontre à Buenos Aires, il ne se pare d’aucune dignité. Il avoue sa jalousie, son agacement devant la célébrité de l’Argentin. Cette autodérision n’est pas coquetterie : elle est méthode. En se montrant ridicule, Gombrowicz désamorce la Forme que l’on voudrait lui imposer : celle du Grand Écrivain.
La dialectique de la servitude
Pornographie (1960) pousse la logique gombrowiczienne jusqu’à ses dernières conséquences. Deux hommes mûrs, Frédéric et le narrateur, passent la guerre dans un manoir polonais où ils manipulent deux adolescents, Henia et Karol, pour les pousser à une relation amoureuse. Cette intrigue dérangeante n’est pas une apologie de la perversion, mais une méditation sur le pouvoir et le désir.
Les adultes, prisonniers de leur maturité sclérosée, cherchent à se régénérer par procuration à travers la jeunesse des adolescents. Mais cette entreprise échoue : on ne peut posséder la jeunesse d’autrui, on ne peut qu’en être le spectateur frustré.
La scène de la messe clandestine dans la forêt concentre toutes les tensions du roman. Les paysans, les propriétaires, les adolescents sont réunis dans une célébration religieuse interdite par l’occupant nazi. Moment de communion ? Au contraire.
Chacun joue son rôle : le prêtre celui du saint homme, les fidèles ceux des croyants fervents, les adolescents ceux de l’innocence. Mais Frédéric voit derrière ces masques la violence érotique qui sourd, le chaos que la cérémonie prétend conjurer. La religion elle-même n’est qu’une Forme, et sous cette Forme, l’informe gronde.
La séduction comme stratégie
Si Gombrowicz fascine, c’est qu’il ne se contente pas de dénoncer. Il séduit. Son écriture, même dans ses moments les plus théoriques, reste charnelle, concrète, traversée d’images saisissantes. Quand il parle de la « gueule » que nous présentons au monde, quand il décrit la « patte » qui nous attrape et nous plie à la volonté d’autrui, ce ne sont pas des métaphores usées mais des perceptions physiques de notre condition.
Dans Cosmos (1965), son dernier roman, cette attention au concret atteint une intensité hallucinatoire. Le narrateur, en vacances à la campagne avec son ami Fuchs, découvre un moineau pendu dans un jardin. Ce détail infime devient le point de départ d’une enquête obsessionnelle où tout fait signe : un bout de bois, une bouche, une main. Le monde se charge de significations qui semblent pointer vers un ordre caché, mais cet ordre demeure toujours hors d’atteinte. L’interprétation elle-même devient une Forme dans laquelle le narrateur s’emprisonne.
La description du repas chez les Wojtys, couple de propriétaires bourgeois, est un morceau d’anthologie. Gombrowicz y déploie un luxe de détails sur la nourriture, les gestes, les regards, créant une atmosphère de malaise érotique diffus. La bouche de Lena, la jeune servante, obsède le narrateur. Non parce qu’elle est belle – Gombrowicz prend soin de préciser qu’elle est légèrement déformée – mais parce qu’elle s’inscrit dans la constellation de signes que son esprit construit frénétiquement. La réalité devient un texte à déchiffrer, et ce déchiffrement vire au délire.
L’héritage gombrowiczien
Que nous lègue Gombrowicz ? D’abord une méfiance salutaire envers toutes les identités trop assurées. À l’heure où chacun est sommé de se définir, de revendiquer une appartenance, de cultiver son « authenticité », Gombrowicz nous rappelle que nous sommes fondamentalement inauthentiques, façonnés par le regard d’autrui, prisonniers de Formes que nous n’avons pas choisies.
Ensuite, une éthique paradoxale : puisque nous ne pouvons échapper à la Forme, au moins pouvons-nous en jouer, la déformer, en rire. L’humour chez Gombrowicz n’est pas un ornement mais une arme de survie. Il permet de maintenir une distance avec les rôles que nous jouons, de ne jamais tout à fait coïncider avec l’image que nous renvoyons.
Enfin, et peut-être surtout, Gombrowicz nous offre le spectacle d’une pensée qui refuse de se figer. Même dans ses convictions les plus profondes – la critique de la Forme, le rejet de la Culture majuscule – il introduit du doute, de l’ironie, de la contradiction. Cette pensée vivante, qui se cherche plus qu’elle ne se trouve, qui accepte de se contredire plutôt que de s’ériger en système, est peut-être la plus grande leçon de cette œuvre.
À relire Gombrowicz en 2026, on est frappé par la modernité de ses intuitions. Notre époque hyperconnectée, où chacun construit son identité sur les réseaux sociaux, où l’image que nous renvoyons devient plus réelle que ce que nous sommes, est profondément gombrowiczienne. Nous sommes tous devenus des personnages de Ferdydurke, façonnés par les regards, les likes, les commentaires. La Forme a simplement changé de support.
Mais Gombrowicz nous montre aussi que cette aliénation n’est pas une fatalité moderne : elle est constitutive de la condition humaine. Il n’y a pas d’âge d’or où l’on aurait été pleinement soi-même. L’inauthenticité n’est pas un accident : c’est notre mode d’être au monde. Paradoxalement, reconnaître cette vérité, c’est conquérir une forme de liberté. Non pas la liberté d’être enfin authentique – ce fantasme naïf – mais la liberté de jouer avec nos masques, de ne pas être dupes de nos propres poses.
Witold Gombrowicz est mort en 1969, après avoir passé près de vingt-cinq ans en Argentine dans une semi-misère, avant un bref retour en Europe. Son œuvre, longtemps méconnue en France, a gagné depuis une reconnaissance méritée. Mais elle reste encore insuffisamment lue, insuffisamment pensée. Peut-être parce qu’elle dérange trop profondément nos certitudes.
Peut-être parce qu’après Gombrowicz, toute affirmation identitaire, toute revendication culturelle sonne un peu creux. Et nous avons tant besoin de croire que nous sommes quelqu’un.
Charles Garatynski
Né à Bordeaux en 1998, Charles Garatynski est écrivain. Il développe une œuvre de fiction mêlant nouvelles, poésie et textes dramatiques. Sa relation à la littérature s’est construite à partir de son histoire familiale, notamment par sa mère, peintre d’origine polonaise arrivée en France sans statut légal. Sa pièce Héraut de la démocratie sera présentée à Nantes en janvier 2026, tandis qu’il travaille actuellement à son premier roman.
Il a publié des textes de fiction dans Marginales, l’OuPoLi, Les Hommes sans épaules et Traversées, et écrit également en polonais, avec des publications dans e-eleWator, Ypsilon, Suburbia et Wydawnictwoj.
Le 7 décembre 2025, à Varsovie, l’Académie polonaise des Sciences sociales et humaines lui a décerné le prix d’Artiste polonais de l’année en prose. Il est par ailleurs l’auteur d’articles consacrés à Gombrowicz, Bruno Schulz et Witkiewicz, parus dans La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire et des revues universitaires, et a présenté ces auteurs lors de colloques internationaux à Istanbul, Leuven et Paris-Sorbonne.
C'est bien et sans faute ?
[Photo : Bohdan Paczowski, domaine public - source : www.actualitte.com]

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