Roman épistolaire au long cours, La Correspondante (trad. Leïla Colombier) déploie une intrigue patiente, presque silencieuse, fondée sur un geste en voie de disparition : écrire des lettres. Le récit s’ouvre sur un rituel immuable. « Le lundi, autour de dix heures ou dix heures et demie, Sybil Van Antwerp s’assoit à son bureau. La correspondance constitue sa façon de vivre. » Voilà qui pose l’écriture comme mode d’existence, comme rempart contre l’effacement.
Publié par Nicolas Gary
Sybil, ancienne juriste brillante, veuve, mère et grand-mère, vit seule dans une maison face au fleuve, à Annapolis. Son quotidien est scandé par les lettres qu’elle écrit : à son frère Felix, écrivain expatrié en France ; à sa fille Fiona, architecte globe-trotteuse ; à un jeune garçon fragile, Harry ; à des voisins, des écrivains, parfois à elle-même. Peu à peu, une trame narrative se dessine.
L’intrigue n’est pas événementielle : elle progresse par strates, révélations différées, non-dits. L’accident de voiture apparemment anodin — « Trois fois rien, je vais bien, mais la Cadillac est chez le garagiste » —, devient le premier signe d’une menace plus profonde : la perte progressive de la vue.
La correspondance agit alors comme une chambre d’écho. Sybil confie ses angoisses dans des lettres qu’elle n’envoie pas : « Je ne voyais plus rien. […] Comme si le moment avait disparu de ma mémoire. » La cécité à venir ne relève pas seulement du handicap physique : elle cristallise la peur de la disparition, de la perte de maîtrise, du déclassement social.
Autour d’elle, les personnages gravitent, souvent à distance. Les enfants, animés de bonnes intentions, envisagent une maison de retraite ; le voisin Theodore Lübeck incarne une présence discrète ; le juge Landy et son fils Harry offrent un contrepoint plus tendre, presque réparateur.
La grande réussite du roman tient à cette construction chorale indirecte. Chaque voix est filtrée par le regard — et la plume — de Sybil. Les réponses reçues, parfois maladroites ou intrusives, soulignent en creux son intelligence, son ironie sèche, son sens aigu de la formule.
« Elle aurait le cran de couler le Titanic », écrit-elle à propos de sa fille : une phrase qui dit à la fois l’admiration et la distance affective. Les tensions familiales, les désaccords générationnels, la solitude choisie s’inscrivent dans une matière narrative très concrète, sans emphase.
Sur le plan stylistique, Virginia Evans maîtrise parfaitement les codes de l’épistolaire. La syntaxe épouse les mouvements de la pensée : phrases longues, digressives, parfois interrompues par une incise ou une hésitation.
Les courriels, plus secs, contrastent avec les lettres manuscrites, où le temps semble s’étirer. Les dialogues n’existent qu’indirectement, rapportés, recomposés, ce qui renforce l’impression d’un monde perçu depuis un seuil. La langue, précise, refuse l’ornement superflu ; l’humour affleure sans jamais désamorcer la gravité.
La Correspondante est aussi un roman sur la mémoire professionnelle et la place des femmes. L’épisode du portrait journalistique consacré à Sybil, ancienne « greffière » d’un juge célèbre, révèle un passé de renoncements et de choix assumés. « Assister Guy n’avait rien de modeste », écrit-elle, revendiquant une trajectoire à contre-courant des récits de réussite attendus.
À mesure que la vue décline, l’écriture s’intensifie. La lettre devient geste de survie, tentative de fixation du monde. Sans jamais forcer l’émotion, Virginia Evans compose un roman de la retenue, où la correspondance, loin d’être un art mineur, devient l’espace même de la narration — et de la résistance.
[Source : www.actualitte.com]

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