quinta-feira, 15 de janeiro de 2026

Alexandre del Valle : « Si l’Europe reste la seule entité à respecter le droit international, je ne lui prédis pas un bel avenir »

Dans cet entretien, le docteur en histoire contemporaine, géopolitologue et auteur de nombreux ouvrages, en dernier lieu Le nouvel ordre post-occidental (L’Artilleur, 2025), Alexandre del Valle analyse les événements récents au Venezuela, les possibles issues du conflit russo-ukrainien, l’avenir du monde occidental et la signature du traité UE-Mercosur. 

Alexandre Del Valle, spécialiste des questions géopolitiques et auteur de "Vers un choc global ? La mondialisation dangereuse" aux éditions de l’Artilleur. 

Écrit par Julian Herrero

En cherchant à se déglobaliser sous l’impulsion du trumpisme, les États-Unis ont fait voler en éclats l’Occident, explique le géopolitologue. Alexandre del Valle met également en garde contre un risque d’effacement du Vieux continent s’il continue à s’en tenir strictement au droit international.

Epoch Times – Évoquons la situation au Venezuela et les manifestations en Iran. Sommes-nous en train d’assister à une bascule de l’équilibre mondial vers le monde occidental et les États-Unis ?

Alexandre del Valle – Très honnêtement, je ne crois pas. Il suffit de lire ce qui est écrit dans la Stratégie de sécurité nationale américaine (National Security Strategy en anglais) publiée le 4 décembre 2025 et de réécouter certaines déclarations de Donald Trump et de J.D. Vance sur l’hémisphère occidental pour comprendre ce qui est en train de se passer.

Le président américain tente d’appliquer sa fameuse « doctrine Donroe ». Une doctrine géopolitique applicable du Groenland jusqu’à, potentiellement, l’Argentine.

Avec cette doctrine, il ne s’agit plus de provoquer des changements de régime, mais d’imposer des deals, de forcer un certain nombre d’États à coopérer avec les sociétés américaines.

Donald Trump est avant tout un transactionnaliste. Il voit le monde et les relations internationales à travers le prisme des affaires.

Son objectif premier est d’éviter le déclassement de l’Amérique, que les États-Unis soient dépassés par la Chine, l’autre grande puissance qui contrôle toutes les chaînes d’approvisionnement des métaux précieux. Dans mon nouvel ouvrage, j’explique en détail la géopolitique transactionnelle de Donald Trump.

Par ailleurs, je pense que le président américain est en train de négocier avec Moscou et Pékin en reprenant la logique de la conférence de Yalta.

Un « nouveau Yalta » en cours dans lequel seuls les rapports de force comptent. La puissance qui va se montrer la plus à même de tirer son épingle du jeu sortira vainqueur des négociations. Pour l’heure, ces puissances se jaugent mutuellement, essayent de maximiser la ligne à partir de laquelle le domaine de l’autre commence ou s’arrête. Voilà où nous en sommes à l’heure actuelle.

Pour revenir sur les cas vénézuélien et iranien, il n’y a, pour l’instant, aucun changement de régime de prévu. À Téhéran, le régime des mollahs est toujours en place malgré les importantes pressions exercées par Washington. Au Venezuela, un homme fort d’un régime, à savoir Nicolás Maduro, a été enlevé, très certainement avec la complicité de ses proches.

Le frère de l’ex-vice-présidente et actuelle présidente par intérim Delcy Rodríguez est habitué à dialoguer avec des Occidentaux.

Mais en même temps, le régime reste en place puisque Delcy Rodríguez est considérée comme une représentante du clan des durs. Maduro l’a lui-même surnommé la « tigresse ».

Par conséquent, je crois qu’il faut raison garder et ne pas parler de changements de régimes comme certains le font.

Donald Trump cherche surtout à donner des gages aux néoconservateurs et interventionnistes, qui sont satisfaits des frappes en Iran ou de la capture de Maduro. Il sait qu’ils sont majoritaires dans l’armée, au Sénat et dans le Deep State, et qu’ils peuvent être utiles en vue des prochaines élections de mi-mandat.

Après la chute de Nicolás Maduro, l’administration américaine contrôle plus de la moitié de la production pétrolière au monde. On sait que la Chine est très dépendante des ressources pétrolières vénézuéliennes. Washington n’a-t-il pas, finalement, remporté ce bras de fer énergétique face à Pékin ?

Je n’en suis pas sûr. Donald Trump n’a pas intérêt à faire trop baisser le prix du pétrole.

L’essentiel des nouvelles capacités de production pétrolière découvertes aux États-Unis provient de ressources non conventionnelles, en particulier du pétrole et du gaz de schiste.

La plupart du temps, le gaz de schiste est extrait de poches qui contiennent également du pétrole, au moyen de la fracturation horizontale, un procédé qui nécessite de grandes quantités d’eau et de nombreux produits chimiques, ce qui le rend très coûteux.

Aujourd’hui, le gaz de schiste concentre l’essentiel des nouvelles récupérations car nous ne sommes plus dans une économie où l’on découvre du pétrole en grande quantité, proche des mers, fluide et facilement raffinable.

Nous sommes sans doute dans une période proche du pic pétrolier, après avoir largement surestimé les réserves de pétrole.

Aujourd’hui, l’enjeu n’est donc plus seulement de vendre ou de contrôler la production, mais de contrôler les stocks des dernières grandes réserves trouvées. Ainsi, c’est dans ce sens que l’on peut comprendre l’opération américaine.

Rappelons également d’autres éléments. Il y a quelques jours, Washington a arraisonné un tanker, apparemment russe, dont on sait seulement qu’il ne transportait pas de pétrole russe, sans avoir davantage d’informations.

Mais ce qui est intéressant, c’est qu’en parallèle de cet arraisonnement, 17 tankers qui transportaient du pétrole vénézuélien ont quitté les côtes du pays sud-américain.

Il faut donc rester prudent. Nous ne sommes pas encore dans une logique dans laquelle Washington bloquerait tout départ de navires vénézuéliens.

Nous ne sommes donc qu’au début d’une stratégie de long terme ?

Exactement. Les Américains ont capturé le leader vénézuélien et en sont au stade des négociations avec sa successeure.

Par ailleurs, quand Donald Trump affirme que la compagnie Chevron va exploiter le pétrole vénézuélien, le commercialiser et redistribuer une partie au peuple vénézuélien, il n’annonce rien de nouveau.

Je rappelle que Chevron a été interdite d’activités pétrolières au Venezuela en 2017, mais à partir de 2022, l’entreprise a eu, à nouveau l’autorisation de produire et d’exporter le pétrole vénézuélien.

Le locataire de la Maison-Blanche a surtout réalisé une magnifique opération de communication.

Comment décryptez-vous les ambitions du président américain au Groenland ? Certains titres de presse européens mettent sur le même plan la situation au Venezuela et le cas du Groenland. Ont-ils raison de présenter les États-Unis comme une nation avec un fort appétit et qui se sent intouchable ?

Ce n’est pas faux. Donald Trump, comme je l’explique dans les chapitres 2 et 3 de mon nouvel ouvrage, n’est pas un isolationniste.

Il a ordonné des frappes en Syrie, au Nigéria, il a capturé Maduro et il va peut-être bombarder l’Iran. Sa doctrine consiste à exercer des pressions extrêmement fortes pour faire plier ses adversaires. C’est d’ailleurs une méthode qu’il explique dans son ouvrage phare paru en 1988 : « L’art de la négociation ».

Concernant le Groenland, je dirais qu’il y a désormais trois scénarios possibles.

Première hypothèse, l’île arctique devient indépendante et est ensuite achetée par les États-Unis. De mon côté, j’ai fait un calcul : il faudrait 60 milliards de dollars pour acheter les 60 000 habitants, soit un million par personne. Ce qui ne représente pas une somme importante pour Washington. Je pense même que l’Amérique peut aller jusqu’à 300 milliards de dollars.

Un autre scénario à envisager est celui de l’annexion du territoire à la suite d’un référendum.

Enfin, dernière possibilité, le Groenland reste dans le giron du Danemark, mais les bases américaines vont être renouvelées, et Copenhague serait alors obligée d’accepter un condominium sur ce territoire.

Il faut bien garder à l’esprit que Donald Trump a une ligne directrice : s’emparer de tous les territoires où il y a du pétrole, du gaz, des terres rares, du nickel et de l’aluminium pour contrer la montée en puissance de la Chine.

Dans votre ouvrage, vous examinez plusieurs scénarios quant à l’issue de la guerre en Ukraine, et vous écrivez qu’une Troisième Guerre mondiale n’est pas à exclure si le trumpisme ne survit pas à Trump. C’est-à-dire ?

Le président américain peut se montrer très violent, unilatéraliste contre des États faibles ou des puissances moyennes.

En outre, il n’aime pas faire des choses impossibles à réaliser, c’est-à-dire s’attaquer à aussi gros que lui. Je le vois mal, y compris dans l’ivresse actuelle du succès de l’opération Absolute Resolve, se montrer aussi virulent à l’égard Moscou qu’il l’a été envers Caracas. Il a bien conscience que la Russie est une puissance nucléaire et qu’elle n’hésiterait pas à s’en servir si elle était touchée en plein cœur.

Par ailleurs, je pense que Donald Trump va continuer à vouloir s’entendre avec les Russes pour des raisons économiques.

L’administration Trump va chercher à obtenir un deal extrêmement stratégique avec le chef du Fonds russe d’investissement direct et émissaire spécial de Vladimir Poutine, Kirill Dimitriev.

Je note d’ailleurs qu’à la suite de négociations entre Jared Kushner et Steve Witkoff et Kirill Dimitriev, ExxonMobil va revenir en Russie. Vladimir Poutine a d’ailleurs signé un décret en août 2025 actant ce retour.

Il est également prévu que d’autres compagnies pétrolières et gazières américaines investissent dans les énormes capacités russes en matières premières.

Les Russes sont demandeurs d’une revalorisation de leurs ressources par des investissements divers. On assiste ainsi à une perspective importante de coopération entre Washington et Moscou.

Si Donald Trump s’en prend aux alliés de la Russie, à l’instar de la République islamique d’Iran ou de certains régimes latino-américains, cela ne devrait pas inquiéter Vladimir Poutine. Tant que les intérêts russes dans leur sphère d’influence prioritaire sont préservés, un affrontement direct entre les deux puissances paraît peu probable.

En outre, si dans deux ans, un président néoconservateur ou démocrate interventionniste succède à Donald Trump, les choses pourraient très vite s’envenimer. Mais nous n’en sommes pas là.

Je pense qu’il va y avoir un accord de cessez-le-feu en Ukraine cette année. Donald Trump avait d’ailleurs indiqué en marge du sommet d’Anchorage qu’il préférait cette option.

Les leaders européens vont sans doute essayer de le saboter, mais in fine, tout le monde sait que c’est le président américain qui aura le dernier mot puisqu’il est le seul à pouvoir faire pression sur Volodymyr Zelensky. L’Ukraine ne pourra pas tenir sans l’aide américaine.

Mais encore une fois, ce qui est à craindre, c’est que les isolationnistes américains comme J.D. Vance ne remportent pas la future élection présidentielle américaine, et que les néoconservateurs profitent de l’occasion pour accomplir leur grand rêve : faire tomber le seul pays blanc européen opposé au globalisme occidental et accaparer ses ressources.

Vous évoquez dans votre livre une fracture civilisationnelle au sein de la société occidentale. Vous parlez d’une Europe qui doit faire face à une offensive structurelle de l’islamisme, une propagande wokiste financée à hauteur de centaines de millions d’euros par l’Union européenne, et un glissement liberticide avec la montée de la censure dans différents pays européens. Pourriez-vous revenir en détail sur cette fracture ?

D’abord, je conteste la notion même d’Occident. L’Occident a volé en éclats parce que son leader, l’Amérique, veut se déglobaliser.

La globalisation, au sens de fraternité mondiale, voire d’une gouvernance mondiale, est quelque chose de typiquement occidental. L’Occident est la seule civilisation qui a produit un globalisme.

Pour répondre directement à votre question, j’explique dans mon livre qu’il y a deux Occidents.

Premièrement, l’Occident enraciné, chrétien et blanc. C’est-à-dire les nations marquées par Athènes, Rome, le judéo-christianisme et la pensée germanique et celtique.

Deuxièmement, il y a l’Occident moderne, celui des grandes institutions internationales post-Seconde Guerre mondiale. C’est un Occident qui n’a plus rien à voir avec un peuple, une race, une langue, une religion ou même un territoire.

C’est une vision du monde fondée sur la démocratie libérale, le marché, et de plus en plus, la défense des minorités. En somme, une espèce de libéralisme radical dont la forme la plus exacerbée est le wokisme que nous connaissons aujourd’hui.

L’Occident n’est plus le monde occidental enraciné, mais une hégémonie libérale.

Et comme je le disais, en s’en prenant à des institutions globales historiquement défendues par l’Amérique, et en arrêtant le financement d’associations ou d’ONG progressistes, le trumpisme met un terme à cet Occident.

Par ailleurs, ce qui est particulièrement intéressant dans la manière d’agir du président américain, c’est qu’il est à la fois civilisationniste et ultra-pragmatique.

Il va défendre coûte que coûte l’héritage chrétien et anglo-saxon des États-Unis, tout en n’hésitant pas à nouer des liens forts avec, à titre d’exemple, les Saoudiens, adeptes de la charia, s’il estime qu’il est dans l’intérêt économique de l’Amérique de le faire.

La vision civilisationniste de Samuel Huntington a beaucoup influencé Donald Trump. Ce qui nous ramène à la NSS 2025 dans laquelle l’administration Trump pointe du doigt le risque d’effacement civilisationnel pour l’Europe.

Les Américains se disent que si le Vieux Continent blanc et chrétien que nous avons connu et avec lequel nous avons signé des accords et bâti des alliances depuis 80 ans, bascule d’un point de vue civilisationnel, alors nous n’aurons plus affaire aux mêmes pays.

L’administration américaine ne fait pas cela par racisme ou mépris comme j’ai pu l’entendre, mais dresse purement et simplement un constat.

Toujours dans votre ouvrage, vous soulignez que certaines associations financées par l’USAID avaient pour but de combattre les valeurs chrétiennes occidentales dépeintes comme « patriarcales » et « réactionnaires ». De son côté, l’Union européenne finance beaucoup d’associations du même type. Pour quelles raisons ?

L’Union européenne est, en quelque sorte, l’idiote utile de cette idéologie d’origine américaine.

Certes, le wokisme est le produit de la French theory, mais sa forme protestante, laïcisée, prosélyte et messianique nous vient tout droit des États-Unis. L’Amérique globaliste a forgé ce genre de théorie dans une logique plutôt intelligente.

Il s’agissait de détruire chez les autres, notamment les Européens, tout sentiment national. L’empire américain s’est dit que moins ses partenaires seront nationalistes, plus ils seront faciles à manipuler.

Mais les États-Unis ont cherché à se débarrasser de cette idéologie, notamment avec Donald Trump, quand ils se sont rendu compte qu’elle se retournait contre eux.

Et aujourd’hui, les Européens apparaissent comme les grands perdants, pour avoir naïvement accepté une idéologie élaborée afin de les soumettre à Washington.

L’Europe est finalement plus mondialiste et wokiste que la puissance qui a créé cette idéologie contre elle. C’est quand même assez extraordinaire.

Pensez-vous que les peuples européens vont, un jour, redécouvrir et défendre leur identité ?

Dans le dernier chapitre de mon livre, je fais allusion au plan Fouchet lancé par de Gaulle entre 1961 et 1962 visant à refonder la construction européenne selon une logique intergouvernementale, pragmatique, minimaliste et très peu bureaucratique.

Il considérait que les États-Nations n’avaient pas besoin d’une superstructure bruxelloise, mais qu’ils pouvaient décider ou non de mettre des choses en commun au nom du principe de subsidiarité et du principe de l’unanimité.

Suivre cette logique et abandonner le projet fédéraliste permettrait à l’Europe de devenir un ensemble de puissances économiques, voire militaires, et fières de leur identité.

Le traité UE-Mercosur pourrait être signé samedi 17 janvier sans l’aval du Parlement européen. Quelle est votre analyse ?

Comme vous le savez, seuls 5 États membres ont voté contre cet accord commercial.

Aujourd’hui, la grande tendance à Bruxelles consiste à dire qu’une minorité d’États ne peut plus bloquer la majorité.

C’est la défaite du principe de l’unanimité et la victoire du principe très fédéraliste de la majorité.

Par ailleurs, cet accord de libre-échange va détruire ce qu’il reste de notre agriculture, mais aussi notre identité puisque les paysans sont les derniers défenseurs de l’identité issue de la terre.

À cela s’ajoutent des risques sanitaires. En Amérique latine, les normes, comme chacun le sait, ne sont pas les mêmes qu’en Europe. Nous allons voir débarquer dans nos supermarchés des produits remplis de produits chimiques.

Est-il possible de sortir de ce type d’accords ?

Oui. Un État est, certes, engagé par un accord. Mais il peut très bien en sortir s’il respecte les procédures de sortie.

Rien n’est au-dessus de la souveraineté d’un État. Le droit international n’est qu’un produit dérivé du droit originaire produit par l’État.

Au-delà de la sortie des accords, d’autres pratiques, ni légales, ni illégales, sont possibles pour faire entendre sa voix. Je pense notamment à la politique de la chaise vide. C’est ce qu’avait fait Margaret Thatcher en son temps sur la contribution du Royaume-Uni à la Communauté européenne.

Dans le monde qui vient, le droit international aura de moins en moins de valeur puisque la plupart des grandes puissances ne le trouvent pas conforme à leurs intérêts.

Si l’Europe reste la seule entité à respecter le droit international et les autres contraintes légales, je ne lui prédis pas un bel avenir.

L’Europe est un continent vertueux qui va mourir de sa vertu. 

 

[Photo : NTD - source : www.epochtimes.fr]

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