quinta-feira, 1 de fevereiro de 2024

Les rues de Paris portent trop de noms de gens qu'on ne connaît plus

 

[BLOG You Will Never Hate Alone] Une ville n'est pas un mausolée destiné à figer le passé dans une sorte d'intemporalité vieillotte.


                      Quel intérêt de conserver le nom de personnages qui ne disent plus rien à personne, si ce n'est d'affliger les rues d'un patronyme désuet dont tout le monde se moque royalement?

Écrit par Laurent Sagalovitsch

Marchant dans les rues de Paris ou d'ailleurs, une chose saute au visage: la plupart des noms de rues dédiés au souvenir de personnes autrefois célèbres éveillent chez le promeneur une totale ignorance de qui ils peuvent bien être. Ils sont généraux napoléoniens, graveurs des temps passés, artistes de jadis, personnalités d'une époque révolue, autant d'individus dont on ne sait rien, à moins de recourir à un dictionnaire ou une encyclopédie en ligne pour nous éclairer.

On a l'impression de marcher dans les souterrains d'un musée où sommeilleraient des collections poussiéreuses d'œuvres désuètes qui, si elles furent un temps au goût du jour, ont depuis longtemps sombré dans l'oubli. C'est d'autant plus frappant que plutôt rares sont les fois où les plaques fixées aux coins et intersections des rues s'embarrassent de détails biographiques, elles sont posées là comme des trophées vides de sens dont nul n'a idée à quoi ou à qui elles peuvent bien renvoyer.

J'ai grandi pas loin de la rue Sarrette, dans le XIVe arrondissement de Paris. Je dois avouer que jusqu'à très récemment, en fait, depuis une minute très exactement! j'ignorais qui ce fameux Sarrette, prénom Bernard, pouvait bien être –l'inoubliable fondateur du Conservatoire de Paris en 1890… Je ne doute pas que ce Monsieur Sarrette fut du meilleur compagnonnage, que sa vie et son œuvre furent des plus méritoires, que par bien des égards, il méritait que le peuple de Paris s'en souvienne en lui attribuant le nom d'une de ses artères mais 166 ans après sa disparition, qui pourrait prétendre que de nos jours, cet hommage ait gardé toute sa pertinence?

Pour preuve, j'ai emprunté cette rue chaque jour de mon enfance et de mon adolescence en ignorant tout de lui. Et maintenant que je le sais, me voilà bien avancé! Le nom des rues devrait avoir une date de prescription quand le souvenir des personnes évoquées a totalement disparu de la mémoire collective comme si au fond, elles n'avaient jamais existé.

Ce n'est pas qu'il faille faire du passé table rase, mais un passé qui se résumerait à lui seul, un passé passé, voire même trépassé, un passé dépassé en quelque sorte, ne comporte aucune valeur ajoutée, si ce n'est de plonger le promeneur, au mieux, dans un état de perplexité aiguë, au pire, dans une indifférence absolue, comme ces visages croisés un jour dont on ne garde qu'un lointain souvenir avant de disparaître complètement de notre conscience.

Serait-ce vraiment un crime, une atteinte à la mémoire de notre pays, si on rafraîchissait le nom de nos rues de personnes qui trouveraient en nous un réel écho, d'une réminiscence qui ne trouverait pas sa source dans les pages poussiéreuses d'un dictionnaire vermoulu? Ou dont la vie jusqu'ici injustement méconnue du grand public –on pense notamment à toutes les grandes mais effacées figures féminines broyées par le règne sans partage des hommes– retrouverait ainsi un nouvel éclat, une réparation de ce que l'histoire, dans son orgueil souvent très masculin, a écarté sans vergogne.

Après tout, quel intérêt de conserver le nom de personnages qui ne disent plus rien à personne, si ce n'est d'affliger les rues d'un patronyme désuet dont tout le monde se moque royalement? Près de la rue Sarrette existe la rue Adolphe Focillon et qui selon Wikipédia fut «un naturaliste français qui assista Frédéric Le Play dans ses travaux de statistiques sociales, et dont il paracheva l'Instruction sur l'observation des faits sociaux (1887). Élève au Lycée Louis-Le-Grand, il fut lauréat du concours général en version grecque (1841), devint professeur de sciences naturelles de Louis-le-Grand et rédigea plusieurs manuels pour l'enseignement secondaire, publiés chez Delagrave. Il anima la Société d'Économie Sociale de 1887 à sa mort.»

Un homme remarquable, à n'en pas douter. Mais après? Qui pourrait prétendre avoir la moindre idée de la nature des travaux de ce cher Adolphe, et qui, les sachant –on se demande comment- trouverait exaltant de vivre dans une rue qui porte son nom? Une ville n'est pas un mausolée dont l'horloge se serait arrêtée à un moment précis de l'histoire, il lui faut sans cesse se réinventer, puiser dans sa mémoire collective événements et noms dont l'écho nous parvienne encore comme une passerelle entre passé et présent, non pas un passé chloroformé mais un passé vivant, coloré, un passé présent.

Il existe une Avenue du Président Wilson à Paris, mais aucune avenue Scott FitzgeraldWilliam FaulknerErnest Hemingway, pourtant, du premier nommé, qui sait ce qu'il fut, là où les autres continuent d'illuminer nos bibliothèques. Il n'existe aucune rue Charles Trenet -juste un minuscule jardin porte son nom, pourtant ses chansons, mieux que n'importe quel Maréchal d'Empire, ont incarné comme personne l'esprit français, cette joliesse de l'esprit qui dit la célébration de la vie dans toutes ses démesures.

Des exemples de la sorte, il doit en exister par milliers. Noms de chanteuses, d'artistes, d'écrivains, de sportives, tous encore présents à notre mémoire, tous dignes de figurer aux frontons de nos rues, tous portés absents au nom d'un passé si ankylosé qu'il en vient à ressembler à un squelette décharné, une relique vide de sens et de contenu. Quand il ne renvoie pas à un personnage hautement controversé comme le Maréchal Bugeaud.

De quoi, une rue à mon nom?!

Mais enfin, je ne suis pas encore mort!

 

[Photo : Rodney via Flickr - source : www.slate.fr]

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