terça-feira, 7 de março de 2017

Comment l'auteur du premier disque de jazz a voulu effacer les Noirs de ce genre musical

Le premier disque de jazz de l’histoire célèbre son 100e anniversaire. Le leader du groupe prétendait que c’était une musique qui avait été inventée uniquement par des Blancs.

ODJB


ODJB

Écrit par Michael J. West, traduit par Yann Champion 


Il y a un siècle et quelques jours, le 26 février 1917, était enregistré le tout premier disque de jazz de l’Histoire. Sortis neuf jours plus tard chez Victor records, les enregistrements de «Dixieland Jass Band One-Step» et «Livery Stable Blues» par The Original Dixieland Jazz Band (ODJB), furent pour beaucoup de gens les tout premiers morceaux de jazz qu’ils entendirent. Le disque se vendit à 1 million d’exemplaires, inaugurant une folie musicale et culturelle.
Aujourd’hui, un siècle plus tard, le jazz est devenu le style de musique qui se vend le moins aux États-Unis dans un marché du disque déjà fortement en crise –à tel point qu’il y aurait de quoi s’interroger sur la pertinence de célébrer un tel anniversaire. Pourtant, l’histoire qu’il nous raconte nous rappelle on ne peut plus l’actualité: Dominic «Nick» LaRocca, le cornettiste et leader de l’ODJB, était un mégalomane sectaire, prêt à nier la réalité pour se légitimer (et délégitimer ses prédécesseurs noirs). «Notre musique est strictement blanche, avait-il déclaré au magazine Tempo en 1936. Je veux dire que c’est auprès des Blancs que les Noirs ont appris cette musique et ces rythmes. … Les Noirs n’avaient jamais joué de musique équivalente auparavant».
Né en 1889 à la Nouvelle-Orléans de parents immigrés siciliens, LaRocca affirmait avoir appris la musique en observant des musiciens classiques (alors qu’il était machiniste au Théâtre de l’Opéra) et en s’entraînant à jouer sur les disques de John Philip Sousa. Toutefois, il pouvait difficilement être sourd à la culture musicale de la rue, notamment aux fanfares noires qui avaient assimilé les rythmes noirs du ragtime. Il avait le bon âge pour avoir vu dans sa jeunesse Buddy Bolden, le trompettiste de la Nouvelle-Orléans aujourd’hui considéré comme le premier musicien de jazz. Des témoins se sont souvenus de LaRocca allant voir des artistes noirs locaux comme le trompettiste virtuose King Oliver (le tromboniste Preston Jackson, notamment, a affirmé que LaRocca «avait pour habitude de traîner autour de la bande [d’Oliver] et de leur prendre des idées)

Un groupe blanc


Il n’a pu passer à côté des musiciens noirs non plus lorsqu’il a commencé à jouer (vers 1910) avec le Reliance Brass Band, mené par «Papa Jack» Laine, un batteur de ragtime blanc qui embauchait des musiciens noirs malgré les lois Jim Crow (Laine, à l’inverse d’Oliver, apparaît dans The Story of the Original Dixieland Jazz Band, un documentaire de 1960 de Harry O. Brunn, qui repose en majeure partie sur des entretiens avec LaRocca –mais le fait que son groupe était racialement mixte avait manifestement été éludé). Cependant, lorsqu’on leur proposa du travail à Chicago en 1916, le quintet formé par LaRocca et le batteur Johnny Stein parmi l’entourage de Laine était exclusivement blanc.
Ce fut donc un groupe blanc qui trouva le succès à Chicago sous le nom de Stein’s Dixie Jass Band (le dixieland étant un terme d’argot local servant à désigner une sorte de ragtime propre à la Nouvelle-Orléans) et que la star de Broadway Al Jolson recommanda au Reisenweber’s Café, en plein cœur de Manhattan. Et ce fut aussi un groupe entièrement blanc (mais débarrassé de Stein) qui y fit sensation en janvier 1917 (le Reisenweber’s mit rapidement en place une enseigne lumineuse les qualifiant de «Créateurs du Jazz») et fut invité par la Victor Talking Machine Co à enregistrer un disque, six semaines seulement après son arrivée à New York.
La face B, «Livery Stable Blues», devint un tube, notamment pour ses amusants «cris d’animaux» joués par les instruments. Néanmoins, le rythme est raide: mesure impassible à 4/4, cuivres et piano jouant en croches égales sans réelle variation. S’il y a de l’improvisation, elle se cache derrière les répétitions de motifs. «Dixieland Jass Band One-Step», qui est devenu un standard, est moins rigide et plus espiègle, mais l’exécution reste machinale et sans improvisation.

Un disque qui a fait découvrir le jazz

Ce n’est pas la musique d’innovateurs rebelles, mais celle d’imitateurs trop zélés. Dans les années 1920, les musiciens noirs (ou même blancs) de la Nouvelle-Orléans allaient reprendre les mêmes idées avec beaucoup plus de liberté et de spontanéité.
Cela dit, LaRocca et son ODJB ont fait beaucoup pour le jazz. Que cela nous plaise ou non, c’est ce disque qui a fait découvrir le jazz au grand public, ouvrant la voie au siècle d’enregistrements qui a suivi et à la révolution culturelle que constitua le jazz. L’ODJB a aussi à son actif d’autres standards des débuts du jazz, comme «Clarinet Marmalade» et «Tiger Rag», qui devinrent d’autres tubes du groupe avant sa dissolution en 1925. (LaRocca fut crédité comme seul compositeur de «Tiger Rag», mais beaucoup d’autres musiciens de l’époque ont affirmé que c’était une chanson que l’on entendait déjà beaucoup à la Nouvelle-Orléans bien avant que le groupe ne se l’attribue).
Ce qui rend le cas de LaRocca exceptionnel, c’est son mélange de narcissisme et de suprématisme blanc
S’attribuer la seule responsabilité d’un morceau que l’on n’a pas composé n’est pas particulièrement rare. Le pianiste de la Nouvelle-Orléans Jelly Roll Morton le faisait aussi régulièrement vers la fin de sa vie (même si dans le cas de ce véritable visionnaire qu’était Morton, il s’agissait plus d’exagération que d’usurpation). Voir des musiciens blancs bâtir leur carrière sur de la musique noire était aussi chose courante (et c’est encore le cas aujourd’hui). Ce qui rend le cas de LaRocca exceptionnel, c’est son mélange de narcissisme et de suprématisme blanc.
Cela débuta bien avant que LaRocca ne déclare en 1936 que le jazz était «une musique strictement blanche». D’après Harry O. Brunn, l’ODJB annula un contrat de disque avec Okeh Records en 1923 «lorsque LaRocca découvrit que la maison de disques les avait catalogués dans les “race records”», c'est-à-dire les disques (généralement d’artistes noirs) destinés avant tout à un public noir. Pour LaRocca, c’était visiblement pousser le bouchon un peu trop loin.

Mégalomane

Ses opinions devinrent plus virulentes et bizarres avec l’âge. Parmi les documents de LaRocca, conservés à la Hogan Jazz Archive de la Tulane University, on trouve tout un tas de lettres tapées à la machine (et bourrées de fautes d’orthographe) qu’il a écrites, notamment dans les années précédant sa mort en 1961, pour se poser, lui et son groupe, en génies n’ayant pas reçu la reconnaissance qu’ils méritaient. Les critiques et les historiens, écrivit-il avec dégoût au musicologue Brian Rust, n’étaient «que des partisans de l’intégration voulant mélanger les Blancs aux gens de couleur», sans doute pour le compte de «communistes russes». Ce sont des ingrédients encore bien connus aujourd’hui: angoisse raciale, paranoïa politique, mépris pour la presse…
Pour Jean-Christophe Averty, l’approche révisionniste de LaRocca (selon laquelle l’ODJB avait permis aux musiciens blancs d’être marginalisés par les Noirs) semblait déjà absurde en 1956. «Lorsque l’ODJD est arrivé à New York, Broadway était noir, tous les groupes étaient noirs, déclara-t-il à Averty. Mais dès que les Blancs commencèrent à étudier notre style … Les Blancs retrouvèrent leurs boulots et Broadway redevint blanc». Vous avez bien lu. Nick LaRocca se considérait en quelque sorte comme l’homme qui avait «rendu sa grandeur» à Broadway.

À cette époque, il se définissait souvent lui-même comme «le créateur du jazz». Il minimisa aussi le rôle des autres membres du quintet, allant jusqu’à suivre en justice “Yellow” Nuñez, le clarinettiste du groupe, qui avait déposé «Livery Stable Blues», en l’accusant de lui avoir volé son morceau (le juge résolu le différent en ne donnant les droits à aucun des deux artistes et en faisant passer la chanson dans le domaine public). Ce n’était que le début des hyperboles mégalomanes de LaRocca. Dans une lettre, LaRocca se décrivait comme «la personne sur laquelle on a le plus menti depuis Jésus Christ». Dans deux autres, il se décrivait comme «le Christophe Colomb de la musique». C’était une description sans doute plus juste qu’il ne le pensait…


[Source : www.slate.fr] 

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