Il vient de publier son troisième album, “ Éternels jusqu’à demain ”, où la pop s’invite sans pour autant renier le jazz manouche.
Par Joëlle Meskens
Ce n’est pas lui qui fixe le lieu de rendez-vous. Happé par la promo de son nouvel album, Thomas Dutronc se laisse embarquer dans les endroits qu’on lui désigne. C’est dans une loge de D8, à Boulogne, après une émission de divertissement, qu’il nous reçoit. Le temps est compté. Mais dès les premiers instants, il se laisse aller. Touché, bien plus que blasé, des compliments qu’on lui fait. Il répond avec douceur et délicatesse. La même qu’il partage avec les inconnus qui lui demanderont de poser avec lui pour une photo, à la sortie. Il vient d’avoir 42 ans, mais avec une gueule d’ange, il rêve encore à voix haute comme un gamin.
“ Éternels jusqu’à demain ” : c’est à votre père, Jacques Dutronc, que vous faites chanter ces mots. Vous avez pris conscience que rien ne dure toujours, y compris l’amour des gens qui vous sont les plus chers ?
C’est exactement ça que j’ai voulu exprimer dans la chanson avec mon père. Après, j’ai mis un “ s ” à “ éternels ” parce que j’ai voulu en étendre le sens. L’éternité jusqu’à demain, c’est aussi celle de l’amour, de la fête ou de la nuit. Ce n’est pas une question d’âge, plutôt d’épreuves qu’on traverse. Mais ce n’est ni triste ni pathétique. Au contraire ! Ça donne une force supplémentaire dans la vie. Se dire que tout n’a qu’un temps et qu’il faut donner le plus d’amour possible. Carpe diem : retenir la nuit, vivre à fond…
C’est la fragilité de votre mère, Françoise Hardy, qui a provoqué le déclic ?
Notamment. Là, c’est vrai que je commence à voir que mes parents ne sont pas éternels. Même si, a priori, ça va : ils ont encore de belles années devant eux ! Depuis qu’ils ont 50 ans, ils disent que ça ne va plus et qu’ils vont mourir avant l’année prochaine (rires).
Le premier morceau de l’album, “ Aragon ", est très loin de la légèreté qu’on vous connaissait. Comment est née cette idée ?
C’est un heureux hasard. Avec les copains avec qui je travaille, on avait cette mélodie. On avait besoin d’une maquette et on n’avait pas encore de texte. L’un d’eux a pris le poème d’Aragon et a commencé à chanter. Ça se posait superbien. C’était tellement beau que c’est resté. Je suis très fier de cette version. Même le texte, on n’en a pas pris la totalité. Là, ça reste totalement dépouillé. Onirique. Il y a un côté perdition romantique au sens baudelairien…
Mais n’est-ce pas plus un disque d’ouverture que de rupture ?
Vous avez raison, même si le premier single (“ Allongés dans l’herbe ”) est très pop. Je n’aime pas dire “ single ”, d’ailleurs. Ça m’énerve toujours de devoir choisir un morceau pour la radio. Pourquoi est-ce que chaque programmateur ne pourrait pas passer la chanson qui lui plaît ? Je n’ai jamais compris pourquoi, sur mon premier album, ils n’ont pas passé “ Les frites ” à “ Rires et chansons ”. Le morceau était marrant…
Le formatage vous horripile ?
Je me sens un peu vintage. Je ne suis pas trop sur les réseaux sociaux. Je ne regarde plus jamais la télé. Je suis complètement à l’ouest des clips et tout ça.
Dans l’une de vos chansons, vous dites : “ Je ne suis pas de mon époque ”…
Les gens qui font la pluie et le beau temps dans les grosses émissions, ils s’adressent en fait aux ados ou aux ados attardés. “ Le Grand Journal ”, je regardais ça quand j’étais ado. À l’époque de Gildas et des Nuls, j’adorais. Mais aujourd’hui, j’ai autre chose à faire que de regarder des mecs qui font des blagues avec de faux applaudissements. Je suis souvent atterré. Ce que j’aime, c’est France Culture ou les émissions d’Yves Calvi. Quand j’écoute ou que je regarde des choses, j’aime bien que ça m’élève.
Si vous étiez d’une autre époque, ce serait “ Chez les yéyés ”, un titre que vous reprenez de Gainsbourg ?
Les années 50 ou 60 semblaient être des années heureuses. Pas de crise économique, pas de sida, pas de guerre, enfin si, tout de même, celle d’Algérie. Chaque époque a ses zones noires. Mais pour moi, oui, les années 60, ça avait l’air plutôt sympa. Mais les yéyés, c’était juste pour faire le boeuf avec les musiciens !
Votre jeunesse à vous, c’étaient les années 70…
Quand j’ai eu 17, 18 ans, j’étais fan de “ The Wall ”, des Pink Floyd. J’étais un peu baba cool rebelle. J’étais contre l’idée de prendre le métro tous les matins pour être dans cette espèce de machine géante qu’est la société. Je me suis retrouvé dans ces universités gigantesques où l’on vous dégoûte des matières parce qu’on est en sureffectif. On m’a dit : Tu peux faire huit ans d’études et te retrouver au chômage. J’ai eu la chance de trouver ce que j’aime.
C’était la guitare…
C’est elle qui m’a permis d’être moi-même. Dans n’importe quel autre pays, je pouvais communiquer avec les gens grâce à ça. Il y a chez moi un brin de nostalgie. Mon grand-père a connu la guerre, mais à l’époque, entre Paris et la banlieue de Montrouge, c’était des champs. Aujourd’hui, il y a plein d’immeubles partout alors que des tas de villages hyperbeaux sont désertés. J’aurais pu aller vivre dans le Larzac faire du fromage de chèvre !
Ou en Corse, là où votre père s’est retiré ?
Oui. J’adore cet endroit, moi aussi. Parce que les gens s’y respectent entre êtres humains. Il y a de l’entraide. C’est aussi pour ça que j’étais fan de Brassens. Cette espèce d’esprit villageois. Je n’aime pas les choses à l’échelle grandiose, les matchs de foot énormes et tout ça. J’aime bien l’humain. Des petites choses de rien du tout. Dire bonjour au boulanger, échanger avec les gens du quartier.
“ J’aime plus Paris ”, ce n’était pas qu’une chanson ?
Paris reste l’une des plus belles villes du monde. S’y promener en touriste, pendant les vacances, avec les bonnes personnes, c’est super ! Moi, j’ai la chance d’habiter un quartier sympa, dans le Marais. Mais sinon ? Les gens sont stressés, pas toujours sympas. Et puis on dit que c’est une ville bobo. Mais qu’est-ce qu’elle est polluée !
Vous pourriez vraiment tout plaquer ?
Je garderais un pied-à-terre. Finalement, ce n’est pas que je copie mon père, mais on a pas mal de points communs. J’en arrive souvent aux mêmes conclusions que lui, qui est parti vivre là-bas, en Corse…
Vous aviez l’idée de réussir très vite, pour gagner assez d’argent pour vivre et profiter ensuite… C’est toujours l’état d’esprit ?
Oui. J’adore composer des chansons, mais tout ce qui va avec, c’est parfois violent. Choisir des singles, faire des promos. J’aimerais bien retrouver un statut différent. Ne faire que des tournées.
Il y a un décalage entre votre légèreté et la noirceur du moment…
C’est cette énergie-là qui me plaît. C’est ce qui me plaisait dans les années 30, dans la poésie de Django ou de Charles Trenet. Ce sont des gens qui sortaient de la guerre tout de même ! Aujourd’hui, j’entends encore parler de la guerre d’Algérie, de la colonisation. Évidemment qu’on a un devoir de mémoire. Mais il y a un moment où il faut se pardonner les uns et les autres. Il y a toujours eu des messages d’amour. John Lennon a écrit “ Imagine ”, la plus belle chanson de la terre. Mais les gens continuent de se laisser embrigader dans de gros délires. Quand j’entends ça, j’ai envie de me recroqueviller dans ma coquille d’amour, d’intelligence du coeur, d’art de vivre. Sinon on se tire une balle !
Il y a eu les attentats et vous, vous proposez de s’allonger dans l’herbe…
Ce qui me déprime aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus de chef, plus de gens qui prennent les choses en main. Extrême droite, extrême gauche : c’est le grand écart entre ce que les gens pensent. Les gens se détestent. Mais le message de la religion, c’était quoi ? L’amour, la tolérance, le partage, la discussion. Ce qui prouve bien qu’il n’y a pas un problème de religion, mais un problème de connerie ! Il n’y a plus personne pour reprendre ces idées un peu rebelles, l’idéal un peu hippie. On aurait besoin d’un Gandhi…
Le succès, c’est important ?
On ne fait pas les choses pour soi seulement. Mais il ne faut pas non plus se compromettre. Cela aurait été plus facile pour moi de faire un disque acoustique. Personne ne l’aurait diffusé. Mais tout est relatif. Il faut prendre du recul. Je trouve que le plus beau disque de ma mère, c’est celui qui a le moins marché. Ça s’appelle “ La question ”. C’est un disque brésilien. Elle n’a rien vendu et pourtant il est sublime…
Avec ce nouvel album, vous explorez de nouveaux horizons. Et dans la vie ? Quelles sont les choses folles que vous aimeriez faire ?
Passer une semaine dans un désert. Ou dans la montagne. Quelque part sans personne ou alors à deux. Dans un endroit entièrement naturel. Ce serait comme une espèce de fusion avec la terre. J’aurais une guitare. Mais pas de téléphone ! Ni de musique. Vivre avec les oiseaux. Se laver dans les rivières. Il y a encore des endroits comme ça, en Corse…
C’est là que vous sentez vos racines ?
J’y vais depuis tout petit. C’est ma terre, même si je ne suis pas corse. J’imagine les sentiers, les montagnes. J’adore la mer, l’énergie qu’elle dégage. Mais c’est dans les collines, les montagnes corses que je m’imagine souvent seul. Hélas, il n’y a plus beaucoup d’endroits où l’on n’est pas entouré de créations humaines. Mais l’homme n’est au fond qu’un singe évolué. On dit toujours qu’on est au summum de la chaîne évolutive, mais ce n’est pas si vrai ! J’ai lu un bouquin du paléontologue Stephen Jay Gould. Il démontrait que le darwinisme était juste, mais que l’évolution n’allait pas forcément vers le mieux, mais bien vers le plus complexe. Je me rappelle m’être engueulé des soirées entières avec des gens là-dessus : l’être humain est-il mieux ou plus intelligent que l’animal ? L’homme est comme un singe très intelligent et futé, mais en quoi est-il mieux qu’une baleine qui a un cerveau de 3 m3, qui connaît tous les plans de la mer, et qui est juste paisible ? En quoi est-on mieux ? Parce qu’on a fait des fusées ? Alors, bien sûr, l’homme a produit des joyaux artistiques. Mais socialement, est-ce que l’homme est une espèce si réjouissante ?
Vieillir vous fait peur ? Vous avez grandi avec des icônes. Tout cela va disparaître…
Il y a vingt ans, quand je prenais des taxis, tout le monde connaissait Jacques Dutronc ou Serge Gainsbourg. Aujourd’hui, une personne sur deux n’a aucune idée de qui ils sont. Les choses filent à une allure… Maintenant quand je tape “ M ” sur YouTube, on ne me propose plus Matthieu Chedid mais Black M ou M Pokora.
Quel est le plus beau compliment qu’on puisse vous faire ?
Qu’on me dise qu’on a dansé sur ma musique ou qu’elle a mis du baume au coeur. Ou qu’elle a donné le frisson ou fait couler une larme. Ce sont des compliments déments !
“ Éternels jusqu’à demain ”, Mercury.
[Photos : Yann Orhan - source : www.lesoir.be]

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