Nul n’est à l’abri. Les forces pro-israéliennes se mobilisent pour détruire
les forces progressistes dans les pays occidentaux.
Le lobby israélien tire à coups de fausses accusations d’antisémitisme sur Bernie Sanders en 2020, après avoir détruit Jeremy Corbyn en 2019.
Écrit par Joseph Massad
Leurs initiatives ne se limitent pas aux attaques contre des militants et
des groupes, des universités et des médias, des organisations communautaires et
des artistes, mais visent également des personnalités politiques et des
gouvernements.
Leurs campagnes ont réussi à anéantir toute chance de victoire électorale
de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, ont ciblé le sénateur américain Bernie
Sanders en le diffamant et en finançant ses rivaux, et s’en prennent maintenant
au candidat socialiste à la présidentielle française, Jean-Luc Mélenchon,
qu’elles accusent d’antisémitisme, entre autres accusations diffamatoires.
Elles ont également ciblé le gouvernement socialiste espagnol du Premier
ministre Pedro Sánchez en soutenant des partis d’opposition de droite,
notamment le parti d’extrême-droite espagnol Vox, tout en incitant contre le
gouvernement irlandais et les personnalités politiques irlandaises
progressistes aux États-Unis.
Ces tactiques sionistes anti-progressistes sont loin d’être nouvelles. Depuis
la fin du XIXe siècle, le mouvement sioniste s’est vendu aux bailleurs de fonds
impériaux comme un rempart contre le socialisme, et les puissances
impérialistes occidentales l’ont adopté précisément comme un outil contre le
socialisme et le communisme.
Les récentes manœuvres anti-progressistes du sionisme ne sont que la
continuation de cette histoire réactionnaire.
Fondements impériaux
Le militantisme anti-socialiste du sionisme est né avec le mouvement
lui-même. Lors d’entretiens avec le Kaiser allemand et ses ministres au milieu
des années 1890, le fondateur de l’Organisation sioniste, Theodor Herzl, assura
aux Allemands que le sionisme éloignerait les juifs du socialisme :
« C’était une folie de la part des juifs de rejoindre le mouvement
socialiste, qui se débarrasserait rapidement d’eux.»
Herzl ajouta que le Kaiser « avait été impressionné lorsque j’avais
mentionné qu’à l’Université de Vienne, nous avions détourné des étudiants du
socialisme.» Le sionisme, ajouta-t-il, inciterait également les juifs à ne
pas rejoindre les organisations révolutionnaires et anti-Kaiser : « Nous
éloignions les juifs des partis révolutionnaires.»
De fait, c’est l’anticommunisme sioniste qui scella l’alliance avec la
Grande-Bretagne antibolchevique. L’engagement pris par Balfour en 1917,
promettant le soutien britannique à la quête sioniste d’un « foyer national »
pour les juifs en Palestine – cinq jours seulement avant le triomphe de la
Révolution d’Octobre en Russie – n’était pas fortuit.
Se fondant sur de faux rapports d’informateurs sionistes affirmant que la
plupart des juifs russes étaient sionistes et susceptibles de soutenir le
socialisme, les autorités britanniques s’inquiétèrent, après la Révolution de
Février, du soutien juif au mouvement socialiste.
En avril 1917, Lord Robert Cecil, alors secrétaire parlementaire au
ministère des Affaires étrangères, télégraphia à l’ambassadeur britannique à
Petrograd, argumentant : « On nous a conseillé que l’un des
meilleurs moyens de contrer la propagande pacifiste et socialiste juive en
Russie serait d’encourager clairement les aspirations nationalistes juives en
Palestine.»
La victoire des communistes russes supprima un facteur déterminant
d’émigration pour les juifs d’Europe de l’Est, compromettant ainsi les projets
britanniques et sionistes pour la Palestine. En s’engageant à garantir un
« foyer national » juif en Russie, la Grande-Bretagne
cherchait à promouvoir une idéologie alternative susceptible de dissuader les
juifs russes de soutenir le communisme.
Le président américain Woodrow Wilson partageait des vues similaires en
soutenant la Déclaration Balfour. Son soutien découlait de la « préoccupation
américaine face à la propagation du communisme parmi les juifs d’Europe de
l’Est, notamment en Pologne, après la Révolution d’Octobre en Russie ».
La position américaine fut renforcée fin 1918, lorsque Balfour s’entretint
de la question juive et palestinienne avec le principal conseiller de Wilson,
le colonel Edward M. House.
Dans son journal, House nota que Balfour « était enclin à croire que la
quasi-totalité du bolchevisme et des troubles de ce genre étaient directement
imputables aux juifs ».
House ajouta : « J’ai suggéré de les placer, ou du moins les
meilleurs d’entre eux, en Palestine et de les tenir responsables du bon
comportement des juifs dans le monde entier. Balfour pensait que le plan avait
du potentiel.»
Cette forme d’anticommunisme occidental, lui-même une forme d’antisémitisme
métamorphosé, qualifiait les communistes russes et le gouvernement révolutionnaire
soviétique de « judéo-bolcheviks ».
L’Internationale communiste, créée par les Soviétiques, avait compris cette
dynamique. Les deuxième et troisième congrès de l’Internationale communiste, en
1920 et 1921, décrivaient le sionisme comme un mouvement destiné à « détourner
les masses laborieuses juives [européennes] de la lutte des classes et qui
n’est rien d’autre qu’une utopie contre-révolutionnaire petite-bourgeoise ».
L’antisémitisme inversé
Bien que l’affirmation antisémite selon laquelle le communisme et le
bolchevisme étaient des « complots juifs » soit souvent
associée à l’idéologie nazie – elle-même issue de la propagande tsariste russe
blanche –, de telles idées étaient également propagées par la Grande-Bretagne
et les États-Unis, et largement partagées en Europe occidentale, y compris
parmi les sionistes, bien avant l’apparition des nazis.
Le Premier ministre britannique sioniste, David Lloyd George, fit part de
ces opinions au Comité oriental du Cabinet de guerre britannique, où le général
George Macdonogh rapporta l’avertissement d’un responsable sioniste : « Si
le peuple juif n’obtenait pas ce qu’il demandait en Palestine, toute la
communauté juive se convertirait au bolchevisme et soutiendrait ce mouvement
dans tous les autres pays, comme elle l’a fait en Russie. »
Winston Churchill fut parmi les premiers à exprimer publiquement ces idées
antisémites, qualifiant le communisme de « complot juif »
visant à dominer le monde – par opposition au sionisme, qui, selon lui,
pactisait avec l’impérialisme, l’antisémitisme et la bourgeoisie juive d’Europe
occidentale tout en promouvant une solution coloniale au « problème
juif ».
Dans un article de février 1920 intitulé « Sionisme contre bolchevisme », publié dans
le Sunday Herald, Churchill affichait son soutien aux juifs
assimilés, fidèles à leur pays d’origine.
Il les jugeait toutefois politiquement insignifiants dans ce qu’il
considérait comme la lutte centrale entre le sionisme et le communisme,
incarnés par ce qu’il appelait les « juifs internationaux »,
complotant pour détruire la civilisation chrétienne occidentale :
« Le sionisme offre une troisième sphère aux conceptions politiques du
peuple juif. En opposition radicale au communisme international, il présente au
Juif une idée nationale de puissance. Il incombe au gouvernement britannique,
suite à la conquête de la Palestine, d’assurer au peuple juif du monde entier
un foyer et un centre de vie nationale… Le sionisme est déjà devenu un facteur
de convulsions politiques en Russie, exerçant une influence concurrente
puissante au sein des cercles bolcheviques face au système communiste
international. Rien n’est plus significatif que la fureur avec laquelle Trotsky
s’en est pris aux sionistes en général, et au Dr Weissmann [Chaim Weizmann] en
particulier. »
Dès décembre 1922, Chaim Weizmann rencontra à Jérusalem, alors occupée par
les Britanniques, le haut-commissaire britannique, le sioniste juif Herbert
Samuel, le chef de la police britannique et d’autres responsables coloniaux,
les exhortant à réprimer les colons juifs communistes en Palestine et à
interdire toute future immigration de communistes juifs.
Weizmann a insisté sur ce que les autorités pensaient déjà : « Les
sionistes et les bolcheviks étaient des ennemis mortels. Les bolcheviks
persécutaient les sionistes. Le bolchevisme est en tous points opposé au
sionisme. »
Une lutte mondiale
La politique antisocialiste d’Israël s’est poursuivie après sa fondation en
1948. Bien que les dirigeants sionistes israéliens d’après 1948 aient professé
un engagement envers le « socialisme » pour les colons juifs – ou, plus précisément,
envers un socialisme fondé sur la suprématie juive –, leur anticommunisme a
inspiré toutes leurs alliances avec la Grande-Bretagne, la France et les
États-Unis, pays antisoviétiques.
Leurs attaques contre les pays arabes socialistes, notamment la Syrie et
l’Égypte, se sont accompagnées d’une importante campagne de propagande menée
après 1967 pour dépeindre l’Union soviétique – pays à la position la plus ferme
contre l’antisémitisme, et pour cette raison diffamée par les pays occidentaux
antisémites comme « judéo-bolchevique » – comme elle-même
antisémite.
À la fin des années 1970 et dans les années 1980, le soutien militaire
israélien à la dictature génocidaire d’extrême-droite du Guatemala, ainsi
qu’aux dictatures terroristes d’extrême-droite du Salvador, du Nicaragua de
Somoza, du Chili de Pinochet et de la junte militaire argentine, était
parfaitement cohérent avec ses efforts anti-socialistes à travers le monde,
sans parler de son alliance avec l’Afrique du Sud de l’apartheid.
Aujourd’hui, c’est le Français de gauche Mélenchon et son parti, La France
insoumise, qui sont diffamés par les forces de droite et du centre en France, y
compris le camp pro-israélien, et qualifiés d’« islamo-bolcheviks ».
Israël et la droite et le centre français pro-israéliens mobilisent tous
leurs moyens pour faire échouer la campagne électorale dynamique de Mélenchon.
Leurs efforts en France ne constituent qu’un front parmi d’autres dans une
lutte mondiale plus vaste menée par Israël et ses alliés contre les forces
socialistes qui, depuis le 7 octobre 2023 et le génocide israélien perpétré
contre les Palestiniens, revendiquent la défense des droits des Palestiniens.
Par conséquent, la colère d’Israël et de ses alliés contre ces socialistes
ne s’apaisera pas tant qu’ils n’auront pas été totalement vaincus.
[Caricature de Carlos Latuff, 2019 - article original en
anglais sur Middle East Eye / traduction MR - reproduit sur www.ismfrance.org]








