Derrière la prise de conscience salutaire des Israéliens face à la vague de terrorisme juif en Cisjordanie se cachent des intentions moins louables qu’il n’y paraît.
Écrit par Frédérique Schillo
Depuis
plusieurs mois, la Cisjordanie est le théâtre de graves violences perpétrées
par des colons contre des Palestiniens. Le phénomène s’est aggravé à l’abri des
regards, au moment où l’opinion était focalisée par le conflit avec l’Iran et
l’opération contre le Hezbollah. Ainsi, pendant les quarante jours de la guerre
en Iran, 378 attaques ont été commises, causant la mort de huit civils
palestiniens et plus de 200 blessés. Aujourd’hui la situation est devenue
tellement hors de contrôle que des voix s’élèvent de tous bords en Israël pour
condamner les jeunes colons mais aussi l’inaction, sinon la complicité, des
forces de sécurité israéliennes. Une prise de parole salutaire mais non sans
arrière-pensées politiques.
La violence des colons de Cisjordanie
n’est pas un phénomène nouveau. Elle est documentée depuis des années par des
ONG israéliennes : arrachages d’oliviers, vols de bétail, pillages,
intimidations qui tournent parfois à l’affrontement… Ceux qu’on appelle les
« jeunes des collines » maintiennent une tension permanente aux
abords de certaines localités comme Naplouse (au Nord) et Hébron (au Sud).
Eux-mêmes sont des marginaux. « On parle de quelques 700 personnes »,
estime Sara Yael Hirschhorn, historienne à l’université de Haïfa, auteure de City
on a Hilltop (Harvard). « Ce sont des jeunes
souvent déjà impliqués dans des faits de délinquance, qui appartiennent à des
gangs ou à des bandes de hooligan. Ils socialisent via des
cercles d’amis et les réseaux sociaux. » nous précise la
chercheuse, également associée au Jewish People Policy Institute. Par jeunes,
il faut se représenter des adolescents surexcités, parfois même des pré-ados
âgés d’à peine douze ans, barbe naissante et longues payess (papillotes),
venant chercher querelle aux villageois palestiniens. Ils distillent une
violence ordinaire, routinière et finalement banalisée par les autorités
israéliennes.
Depuis les massacres du 7-Octobre, les
actions sporadiques et éparses ont fait place à des agressions quotidiennes et
systématiques contre les Palestiniens qu’il s’agisse de villageois, de bergers
bédouins, parfois de groupes d’enfants aux abords de leur école. Quand les
attaques dégénèrent en affrontements, ils fournissent aux colons le prétexte à
des actions de représailles dans des raids nocturnes où les biens des
Palestiniens seront vandalisés. Dans cette spirale infernale, les sites
religieux sont particulièrement pris pour cible : plus d’une dizaine de
mosquées ont été incendiées depuis un an, certaines couvertes d’inscriptions
racistes avec les slogans Nekama (vengeance) ou Tag
Mehir (prix à payer), en référence au prix censé être payé par
les Palestiniens mais aussi par les autorités israéliennes pour toute action
contraire à l’intérêt des colons.
L’anarchie a gagné les Territoires ?
Cette recrudescence des violences
s’accompagne d’une radicalisation de leurs auteurs puisqu’aux jeunes des
collines se mêlent désormais des réservistes plus âgés, dont l’uniforme et les
armes les font se confondre avec des soldats réguliers de Tsahal. La méprise
est voulue. Il s’agit de provoquer un effet de stupeur en s’appropriant le
monopole de la violence. Est-ce à dire que l’anarchie a gagné les
Territoires ? C’est la grande question. Certains observateurs dénoncent à
la fois la brutalité des colons et l’apathie du gouvernement israélien qui se
borne à condamner les attaques portant à la sûreté de l’Etat contre des
casernes ou des véhicules de Tsahal chargés de détruire des avant-postes
illégaux. « Une guerre fait rage en Cisjordanie, dont la violence des
colons est le symptôme », analyse Sara Yael Yael Hirschhorn. « Depuis
le 7-Octobre, la situation est bloquée, il n’y a aucun progrès dans le
processus de paix ni aucune alternative. Les colons s’accaparent toujours plus
de terres et Netanyahou se tait de crainte de perdre le soutien des membres de
sa coalition. La réponse doit être judiciaire. »
Pour d’autres observateurs, le phénomène
dépasse largement les éruptions anarchiques par son ampleur et son dessein. Roy
Sharon, le spécialiste Défense de la chaîne publique Kan 11, note l’explosion
des violences depuis le 7-Octobre et l’impunité quasi-totale dont bénéficient
ceux qu’il n’hésite pas à qualifier de « terroristes juifs ».
Même constat pour Ron Ben-Ishaï le 16 avril dans le Yedioth Ahraronot, frappé
par ses échanges avec de jeunes colons déterminés à chasser les Palestiniens de
la terre biblique de Judée-Samarie qui lui répètent en boucle : « Dieu
nous a donné cette terre et elle est à nous ». « Ça
ressemble à un nettoyage ethnique bleu-blanc » prélude à un
grand projet d’annexion, écrit-il. Bezalel Smotrich, ministre délégué au
ministère de la Défense, distribue ainsi des véhicules de l’armée aux colons,
officiellement pour renforcer leur sécurité, au moment où le gouvernement
approuve 34 avant-postes illégaux ; un record. Quand les violences
accompagnent un projet politique, la réponse doit être politique.
Une telle critique signée du très respecté
doyen des journalistes militaires qu’est Ben-Ishaï, dans les colonnes du
journal le plus populaire d’Israël, a ébranlé les consciences. Elle fait suite
à nombre d’alertes émanant d’ONG (B’Tselem, La Paix Maintenant…), des pétitions
de 600 universitaires israéliens et de 2.000 artistes ou encore de la lettre
début avril de 22 anciens responsables sécuritaires mettant en cause « un
groupe extrémiste soutenu par des ministres irresponsables et favorisés par le
silence d’un Premier ministre. » Fin mars, le président Herzog
a répondu à l’appel de plus de 1.000 dirigeants de communautés juives de
Diaspora en soulignant combien ces violences étaient « en
totale contradiction avec les valeurs fondatrices de l’État d’Israël et la
tradition éthique du peuple juif. » Il a promis des sanctions
pour stopper ce « phénomène inacceptable ».
Mais comment croire en une réponse judiciaire adaptée quand le ministre de la
Sécurité nationale, le kahaniste Itamar Ben-Gvir, annexionniste proclamé, sabre
le champagne à la Knesset lors du vote légalisant la peine de mort pour les
terroristes palestiniens ?
La répression tarde toujours
Les alertes de Tsahal participent aussi de
cette prise de conscience collective. Le chef d’état-major Eyal Zamir a mis en
garde les membres du cabinet de sécurité sur ces colons violents qui mobilisent
inutilement des réservistes et font peser un grave danger sur la défense
d’Israël : « Tsahal va s’effondrer ! »
Même le Shin Beth parle désormais de violences là où son chef Daniel Zini
décrivait encore il y a peu de simples « frictions ».
Toutefois la répression tarde toujours, Zini, un proche de Netanyahu réputé
pour son messianisme, ayant même ôté des moyens à ses services.
Les responsables des colonies eux-mêmes
disent leurs inquiétudes. Des membres du conseil de Yesha représentant les
implantations, d’anciens directeurs comme Naftali Bennett qui entend incarner
une droite nationaliste raisonnable, ou des colons très établis dans le monde
orthodoxe dénoncent une situation devenue incontrôlable. « Le
plus marquant reste les jugements des rabbins ‘mainstream’ des villes de
Cisjordanie », note Sara Yael Yael Hirschhorn, qui rappelle
l’impact qu’avaient pu avoir ces sortes d’appels pour condamner l’assassin de
Rabin en 1995 ou les terroristes juifs qui, en 2015, avaient brûlé vif les
époux Dawabsheh et leur bébé Ali. Mais elle concède que ces critiques ont des arrière-pensées
politiques : « les représentants des colonies
fustigent d’autant plus la violence que les actions de quelques radicaux
mettent en danger le projet global de colonisation ».
« Les rabbins de Cisjordanie connaissent
la situation depuis des années. Certains contribuent d’ailleurs aux violences,
on ne peut pas les prendre aux sérieux. Leurs condamnations interviennent
uniquement sous la pression internationale, après que le vice-président
américain J.D. Vance se soit plaint à Netanyahou », tranche
Gabriel Abensour, un militant de Smol Emouni (la « gauche
croyante »). Ce mouvement fondé en 2022 à Jérusalem rassemble un millier
de jeunes orthodoxes de gauche « engagés pour la justice, l’égalité et
la dignité des Juifs et des Palestiniens ». On leur doit
d’avoir relancé le groupe Bnei Avraham (« les enfants d’Abraham »)
actif à Hébron il y a 20 ans. Ils se rendent dans les Territoires, se portent
bénévoles pour aider aux champs ou réparer les clôtures détruites. Surtout ils
s’opposent aux tentatives de nettoyage ethnique des jeunes des collines en
offrant « une présence protectrice solidaire » aux
Palestiniens.
Les groupes se connaissent bien puisque
plusieurs membres de Bnei Avraham ont grandi dans les colonies. Parmi eux,
Shoulamit Arnon n’est autre que la fille du porte-parole de la communauté juive
de Hébron. « Ils sont passés de l’autre côté du miroir »,
nous explique Gabriel Abensour : « Ils ont ce même rattachement à
la terre d’Israël mais veulent mettre en avant une terre commune pour tout le
monde. » S’il salue l’article de Ben-Ishaï qui « a
obligé le centre en Israël et une partie de la gauche à prendre position contre
le terrorisme juif », il lui prédit des effets politiques très
limités. Quant à la solution prônée par ce petit groupe de la gauche
religieuse, elle oscille entre la vieille recette d’une confédération ou un
État binational mortifère pour l’État juif et démocratique. Dans tous les cas,
la solution à deux État est pour l’instant la grande perdante.
[Source : www.cclj.be]



