Le dernier roman du Prix Nobel, dans la continuité des précédents, joue avec la notion d’absence.
Écrit par Myriam ANISSIMOV
Il y a une sorte de
point aveugle dans l’œuvre de Modiano. Une chose non précisément représentable,
qu’il n’a pas vécue, mais qui l’habite cependant. Sa conscience vogue sur les
ondes de l’espace-temps. Il est, en même temps, là et ailleurs. Il cherche des
traces dans son passé et dans celui de personnes qu’il a connues dans les jours
lointains de sa jeunesse. Il poursuit notamment l’insaisissable Albert Modiano,
son père, tout-puissant et redoutable. Ses romans n’en sont qu’un. Ils
constituent une immense tapisserie, dont chaque nouvel épisode est un moment
éphémère, aspiré dans un trou noir. Une sorte de cosmogonie, où les
personnages, dans ce nouveau récit qu'est L’Éléphant, apparaissent et disparaissent
dans les rues de Paris, qui seules semblent immuables.
Néanmoins, dans la vie de tous les jours,
Modiano peut avoir l’air très présent. On peut l’apercevoir du côté de la place
Saint-Sulpice, au jardin du Luxembourg, ou encore dans sa somptueuse
bibliothèque, se prêtant à un entretien de façon aléatoire. Il laisse au
journaliste qui l’interviewe le soin de le relancer sans cesse, entre ses
phrases inachevées ; jouant le jeu, il saisit la perche qui lui est tendue,
mais brièvement, répétant simplement la dernière phrase entendue. Il est ici,
et ailleurs. L’interlocuteur n’est tout au plus qu’un repère. Une bouée de
sauvetage sur l’océan des réponses possibles.
Si le corps physique de Modiano est bien là,
son corps astral semble naviguer en quête des échos de sa propre vie, mais
aussi de celle de ceux qui l’ont précédé dans les mêmes lieux. Le narrateur
amnésique de L’Éléphant se
demande si les gens qu’il observe en face de chez lui, depuis sa chambre
obscure, avec des jumelles, ont un jour fait partie de sa propre existence. Il
va tenter de le savoir en les abordant pour leur arracher quelque aveu. Un
détail reconnu signifie qu’il est sur la bonne voie. De fait, en narrateur
rusé, Modiano nous mène par le bout du nez jusqu’au bout de son roman, au
synopsis bien ficelé. Il est le narrateur, mais aussi le personnage principal
de cette énigme. Il est diffracté dans la multitude de ses personnages
romanesques, qui n’ont que peu de consistance physique, et surtout sensuelle.
Ils ne sont que des pions sur l’immense échiquier de son espace romanesque. Il
est le grand Maître qui les place et les déplace. Dans ce dernier opus, comme
Proust à la fin de la Recherche,
le narrateur et l’écrivain finissent par constituer une seule et même entité.
C’est-à-dire que la fin est dans le commencement. La fin pour le narrateur et
les personnages de Modiano est le néant. Cet Éléphant,
pareil aux particules indétectables, sans masse et sans charge électrique, et
pourtant existantes, prend congé de sa vie. Il y a quelque chose de funèbre
dans ce dernier opus.
L’Éléphant
2026
Gallimard
112 pages
[Source : www.nonfiction.fr]


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