Le prélèvement post mortem de sperme est devenu une politique d’État : un quart des soldats de sexe masculin tués depuis le 7 octobre ont subi cette intervention. Mais en offrant un exutoire aux familles en deuil, cette pratique ne fait que perpétuer la guerre.
Les funérailles d'un soldat israélien, le 18 novembre 2023
Écrit par Nathalie Rozanes (+972 Magazine)
Au début de cette année, Nitza Shmueli a publié un message sur Facebook pour formuler une demande inhabituelle concernant son fils décédé. « Moi, la mère de Barel, je recherche une femme qui souhaite concevoir un enfant à partir du sperme de Barel, une femme qui souhaite fonder une famille chaleureuse et aimante », a-t-elle écrit. « Si vous pensez pouvoir être cette femme, n’hésitez pas à me contacter en privé. »
Barel, un tireur d’élite de 21 ans appartenant à une unité d’infiltration de la police des frontières israélienne, a été abattu par un tireur palestinien le 21 août 2021, lors d’une manifestation près de la barrière de sécurité à l’est de la ville de Gaza. Cette manifestation, qui marquait le 52e anniversaire d’un incendie criminel perpétré contre la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem, visait à faire pression sur Israël pour qu’il lève son blocus sur Gaza et avait rassemblé des centaines de participants.
Sur des vidéos tournées sur place, on peut voir un Palestinien courir vers le mur de béton où Barel et d’autres tireurs d’élite étaient postés, sortir une arme qu’il avait glissée dans sa ceinture et tirer trois coups de feu à bout portant à travers une brèche. Barel a été touché à la tête et est décédé neuf jours plus tard, après avoir subi plusieurs interventions chirurgicales pour tenter de lui sauver la vie. Quarante Palestiniens ont également été blessés par les forces israéliennes ce jour-là, dont Osama Khaled Ideij, 32 ans, et Omar Hasan Abu Al-Nil, 12 ans, qui ont tous deux fini par succomber à leurs blessures.
Après le décès de Barel, sa mère a obtenu l’autorisation du tribunal pour prélever et congeler son sperme au Centre médical Soroka de Be’er Sheva. Le prélèvement post-mortem de sperme (PMSR) permet la procréation pour les hommes décédés : une incision au niveau des testicules est pratiquée dans les heures qui suivent le décès, lorsque le sperme est encore viable, afin d’extraire du tissu du défunt. En laboratoire, le tissu est ensuite examiné au microscope afin d’identifier et de congeler les spermatozoïdes encore vivants pouvant être utilisés pour une fécondation in vitro (FIV).
S’adressant à une commission de la Knesset en 2022, Shmueli a déclaré que 1 400 femmes l’avaient contactée pour manifester leur intérêt à avoir un enfant de Barel. Mais il lui a fallu quatre ans pour obtenir l’autorisation d’utiliser le sperme congelé de Barel afin de concevoir un enfant, après qu’un tribunal des affaires familiales de Tel-Aviv eut approuvé sa demande l’année dernière.
Ce résultat n’était pas seulement l’aboutissement de sa longue bataille judiciaire, mais reflétait également un paysage médical et juridique transformé par les attaques du 7 octobre et la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza qui s’en est suivie.
Avant octobre 2023, le prélèvement de sperme sur des soldats israéliens décédés (PMSR) était une pratique rare et controversée sur le plan éthique dans la société israélienne, avec seulement une poignée de demandes par an. Au cours des trois dernières années, cependant, ce prélèvement s’est institutionnalisé et normalisé, devenant un phénomène national de plus en plus répandu.
Dans les jours qui ont suivi les attentats du 7 octobre, parmi les différentes mesures d’urgence approuvées par le ministère de la Santé et le ministère de la Justice figurait un règlement temporaire — toujours en vigueur aujourd’hui — autorisant les parents d’Israéliens tués à la guerre à consentir au prélèvement de sperme sans qu’une autorisation judiciaire soit nécessaire.
Pour être réalisée avec succès, la PMSR doit avoir lieu dans les 72 heures suivant le décès. Ainsi, lorsque l’armée vient annoncer la nouvelle aux familles — ce que les Israélien·nes appellent le redoutable « coup à la porte » —, les officiers suggèrent désormais de manière proactive cette procédure. Les parent·es doivent alors se décider et agir immédiatement. La sociologue israélienne Yael Hashiloni-Dolev, professeure à l’université Ben Gourion, a décrit cette nouvelle logique opérationnelle au magazine +972 comme suit : « Prélever d’abord, poser les questions juridiques ensuite. »
Désormais financé par l’État et supervisé par le ministère de la Santé, le PMSR est pratiqué dans les quatre principaux hôpitaux israéliens, où le sperme est également congelé et conservé. Selon le Dr Eran Altman, directeur de la banque de sperme du Centre médical Rabin, environ 250 soldats et agents de sécurité israéliens avaient fait l’objet d’une procédure de prélèvement posthume de sperme au début de cette année — soit un quart de l’ensemble des soldats masculins tués depuis le 7 octobre.
S’adressant à NPR en janvier, le Dr Altman a expliqué à quelle vitesse le système s’était adapté. « L’armée est devenue très efficace pour nous acheminer le corps », a-t-il déclaré. « Lorsque c’est possible, nous le recevons quelques heures après le décès. »
Parallèlement à l’expansion rapide des PMSR, un nouveau terme a fait son apparition dans le débat public israélien : « hatzalat zera », ou « sauvetage du sperme ». Comme l’explique le professeur Zvi Triger, spécialiste en droit au College of Management de Rishon LeZion, « cette expression reflète un recadrage dans lequel le sperme d’un soldat est considéré comme quelque chose qui doit être “sauvé”, plaçant ainsi cette substance dans une dimension morale similaire à celle de la vie humaine ou des biens nationaux ».
On ignore encore combien de familles finiront par utiliser le sperme qu’elles ont décidé de congeler pour concevoir des enfants, ce qui nécessite l’autorisation d’un tribunal. Un groupe de parent·es endeuillé·es, dont Nitza Shmueli, milite depuis des années à la Knesset en faveur d’un projet de loi visant à permettre aux parents de soldats tués au combat qui ne sont pas en couple officiel d’utiliser le sperme prélevé pour une FIV, projet de loi qui n’a toujours pas été adopté.
Mais dans le contexte de la violence obstétricale exercée par Israël à l’encontre des femmes et des nourrissons palestinien·nes dans la région, la PMSR, en tant que politique d’État, revêt une portée idéologique : elle s’inscrit dans un projet d’État visant à assurer la continuité biologique du peuple juif par tous les moyens, même au-delà de la mort, parallèlement à des efforts génocidaires visant à effacer la vie palestinienne.
La PMSR montre également clairement comment le gouvernement israélien instrumentalise le deuil pour entretenir un conflit permanent. Comme l’a expliqué Hashiloni-Dolev, « en Israël, la PMSR se situe quelque part sur le continuum entre l’indemnisation et la vengeance ».
« Dans les médias israéliens, cette pratique est généralement présentée sous un jour positif, comme un moyen d’« aider les familles endeuillées » ou de « donner de l’espoir aux familles des soldats tombés au combat » », a-t-elle poursuivi. Mais dans le même temps, « lors des débats à la Knesset sur la réglementation du PMSR après le 7 octobre, l’autorisation de recourir à cette procédure a été présentée comme une “nekama” [“vengeance”] ou une “tkuma” [“résurrection”] ».
Daphna Hacker, professeure de droit et d’études de genre à l’université de Tel-Aviv, voit un intérêt politique évident dans la promotion de la PMSR. « C’est là un moyen supplémentaire de créer une soupape de pression et de canaliser le deuil vers une histoire privée, plutôt que vers un tollé public contre l’envoi de ses enfants à la guerre. »
Le pronatalisme en tant que politique d’État
En 2003, la/le procureur·e général·e a enfin publié les premières lignes directrices sur le PMSR, bien qu’elles n’aient pas été inscrites dans la loi. Ces lignes directrices ne concernaient que les partenaires féminines survivantes, leur permettant d’utiliser le sperme de leur partenaire décédé même en l’absence de directive écrite autorisant le PMSR, en se fondant sur sa « volonté présumée » qu’elle conçoive des enfants à partir de son sperme.
L’une des premières affaires très médiatisées impliquant des parents concernait Keivan Cohen, un soldat israélien tué à Gaza en 2002. Après sa mort, sa mère a mené une longue bataille juridique pour pouvoir utiliser son sperme afin de concevoir un petit-enfant, né 11 ans plus tard. Cette affaire est devenue l’un des premiers litiges reconnus à l’échelle nationale en Israël concernant la procréation posthume et a contribué à jeter les bases juridiques sur lesquelles d’autres familles endeuillées se sont appuyées par la suite.
Aujourd’hui, Israël adopte l’une des approches les plus permissives au monde en matière de reproduction posthume. Des pays tels que la France, le Maroc, la Suède, l’Allemagne, la Suisse, la Slovénie, le Danemark et la Hongrie ont totalement interdit cette pratique, tandis que d’autres, comme la Belgique et les États-Unis, exigent généralement le consentement écrit ou implicite du défunt avant qu’une partenaire puisse demander à utiliser son sperme, ainsi que l’autorisation d’un tribunal.
Certains pays qui autorisent cette pratique imposent également un délai d’attente avant que le sperme puisse être utilisé pour une FIV. Comme l’a expliqué Shai Lavi, directeur de l’Institut Van Leer de Jérusalem et codirecteur du Centre Minerva pour l’étude interdisciplinaire de la fin de vie, le raisonnement est qu’une partenaire récemment endeuillée n’est peut-être pas « dans les meilleures dispositions pour prendre une décision aussi lourde de conséquences, après avoir subi une perte importante ».
Mais ce qui distingue le plus Israël, c’est la manière dont le PMSR s’est directement intégré à la politique d’État. Non seulement le gouvernement finance cette procédure, mais il l’a parfois activement encouragée.
Un mois après le 7 octobre, le ministère des Affaires étrangères a publié une vidéo d’animation émouvante consacrée à Shaylee Atary, dont le mari a été tué en défendant leur kibboutz lors des attaques ; lorsque son sperme a enfin pu être prélevé, il était trop tard. Un formulaire permettant de demander et d’expliquer cette procédure est toujours disponible sur le site web du gouvernement.
« C’est un pays très pronataliste : dans la société israélienne, il n’est pas bien vu de ne pas avoir d’enfants », a déclaré Mme Hacker à +972. « La survie de la nation est la motivation dominante. »
La politique d’urgence adoptée après le 7 octobre est allée encore plus loin, en étendant le droit de demander le prélèvement d’organes aux parent·es des défunts, en plus des conjointes survivants. Les parent·es représentent désormais 77% de l’ensemble des demandes. Aucun autre pays n’accorde un tel rôle aux parent·es, et cette mesure va même à l’encontre d’une jurisprudence israélienne : en 2016, un jugement avait établi que les parent·es n’avaient aucune légitimité juridique dans les décisions relatives au prélèvement de sperme.
Cette mesure d’urgence a depuis été renouvelée mois après mois, même s’il n’est pas encore certain qu’elle soit finalement inscrite dans la réglementation, compte tenu de l’opposition de certaines autorités rabbiniques.
« Être grand-parent·e revêt une grande importance dans la culture israélienne, qui est très familiale et tribale et qui valorise la continuité du peuple juif », a expliqué Mme Hacker. « Comme nous vivons en moyenne plus longtemps qu’auparavant, on peut désormais assumer le rôle de grand-parent·e pendant 30 ans. Cette expérience est retirée à ces parent·es lorsque leur fils meurt — cela devient donc un réconfort pour eux de savoir que leur fils décédé peut engendrer un enfant, et elles ou ils ne se demandent pas en public à quoi a servi cette mort ni ne se battent pour mettre fin à ces guerres perpétuelles, cruelles et injustes. »
Mais malgré le large soutien émotionnel et politique dont bénéficient les familles endeuillées au sein de l’opinion publique israélienne, l’autorisation de prélever et de congeler du sperme n’équivaut pas à l’autorisation de l’utiliser. Les tribunaux israéliens doivent encore approuver son utilisation pour concevoir un enfant, ce qui exige souvent que la partenaire ou les parent·es démontrent que le défunt souhaitait avoir des enfants. Si le prélèvement lui-même est financé par l’État, les familles doivent prendre en charge à titre privé les frais de procédure judiciaire qui s’ensuivent.
« La culture du deuil en Israël exerce une pression énorme sur les juges : elles et ils ne peuvent pas s’y opposer », a fait remarquer Mme Hacker. « Cela ne devrait pas être laissé à l’appréciation des tribunaux des affaires familiales, au cas par cas. Il faudrait une réglementation claire, comme dans d’autres pays. »
Les mères de soldats décédés sont souvent en première ligne dans ces batailles juridiques chargées d’émotion visant à obtenir l’autorisation de concevoir un petit-enfant — ainsi que dans les campagnes médiatiques qui les accompagnent. Après la mort de son fils Maor à Khan Younis en décembre 2023, Sharon Eisenkot a demandé l’autorisation d’utiliser son sperme pour concevoir un petit-enfant avec une femme qu’elle choisirait. En juillet dernier, elle est devenue la première mère israélienne d’un soldat tué après le 7 octobre à obtenir cette autorisation, à la suite d’une décision historique rendue par le tribunal des affaires familiales d’Eilat.
« La mère se met alors à la recherche de la partenaire idéale sur les réseaux sociaux ; cela devient un événement national », a expliqué Lavi. Sharon Eisenkot — sœur de l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, actuellement candidat au poste de Premier ministre d’Israël — s’est associée à The Stork, une plateforme israélienne de coparentalité et de mise en relation familiale fondée par l’ancienne députée de la Knesset Michal Biran, afin de trouver une future mère.
Les messages partagés sur les réseaux sociaux présentaient le futur enfant comme un hommage à Maor et à son sacrifice. « Maor ne sera pas là pour le porter sur ses épaules, l’emmener à la plage, jouer au foot avec lui ou l’écouter raconter sa journée », pouvait-on lire dans l’un d’eux. « Mais cet enfant aura une mère. Ce ne sera pas une famille monoparentale, telle que nous la connaissons. Ici, il y aura un souvenir vivant et vibrant de Maor, raconté par ses ami·es et ses proches, ainsi qu’une famille aimante qui attendra cet enfant avec une immense nostalgie. »
Le nombre de demandes était si élevé que The Stork a dû affecter trois standardistes uniquement pour répondre et gérer l’afflux de candidates souhaitant devenir la mère de l’enfant de Maor.
« Nés pour être des soldats »
« Ce qui est propre à Israël, c’est l’idée que la fécondité ne relève pas seulement du couple, mais aussi de la société et, à une échelle encore plus grande, de la nation », a fait remarquer Hashiloni-Dolev. « En Israël, ce n’est pas la vie individuelle qui est sacrée, mais la pérennité de la collectivité. »
Cette importance accordée à la continuité collective est depuis longtemps alimentée par des inquiétudes démographiques liées à la préservation d’une majorité juive face à des taux de natalité palestiniens tout aussi élevés — ce que Hashiloni-Dolev appelle la « guerre des utérus ». Depuis des décennies, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et d’autres dirigeant·es israélien·nes présentent la fécondité palestinienne comme une menace stratégique pour le caractère juif de l’État, invoquant souvent dans ce contexte les millions de mort·es juifs/juives de l’Holocauste.
À l’inverse, les taux de natalité élevés chez les Juifs/juives sont célébrés comme une victoire politique pour Israël. Lors de la cérémonie officielle de la fête de l’Indépendance d’Israël en avril dernier, le président de la Knesset, Amir Ohana, a énuméré une liste de « ce à quoi ressemble la victoire en Israël ». Parmi ses exemples : « 177 000 bébés né·es au cours de l’année écoulée ».
Dans le même temps, l’investissement d’Israël dans la procréation juive contraste de manière frappante avec les conditions qu’il impose aux femmes palestiniennes en matière de santé et de vie reproductive. Cette guerre contre la fécondité palestinienne est particulièrement évidente à Gaza, où Israël a bombardé des maternités et des cliniques de fertilité, et où les fausses couches ont plus que triplé au cours du premier semestre 2026. Le siège continu des approvisionnements alimentaires et de l’aide humanitaire, ajouté à l’indisponibilité des soins prénataux de base et aux mauvaises conditions sanitaires, a également contribué à la baisse du taux de natalité dans l’enclave — en recul de 3,2% depuis le début de l’année.
Mais en Cisjordanie aussi, les restrictions israéliennes à la liberté de circulation, les déplacements forcés, l’accès restreint aux cliniques de fertilité et les centaines d’attaques contre des établissements de santé depuis octobre 2023 ont perturbé les soins de santé reproductive. Il y a quelques semaines à peine, une Palestinienne enceinte a accouché d’un enfant mort-né et a failli mourir elle-même d’une hémorragie consécutive après que des soldats israéliens ont arrêté l’ambulance qui la transportait vers un hôpital de Naplouse. Au poste de contrôle, les soldats ont ordonné au conducteur de couper le moteur, privant ainsi d’alimentation électrique les équipements médicaux de l’ambulance.
L’un des piliers qui soutient le taux de natalité des Israélien·nes juifs/juives est un système remarquablement généreux de prise en charge des traitements de fertilité. Israël réalise plus de procédures de FIV par habitant·e que tout autre pays et tire également sa fierté du « tourisme de la fertilit », ce qui témoigne de l’infrastructure économique qui s’est développée autour de la procréation médicalement assistée.
« La maternité de substitution est légale, la congélation des ovocytes est partiellement subventionnée, et le système de santé finance la FIV pour deux enfants par femme jusqu’à l’âge de 45 ans, quel que soit son état civil », a fait remarquer Mme Hacker. « Ce n’est le cas dans aucun autre pays au monde. »
Dans le même temps, cependant, le système de santé publique souffre d’un sous-financement chronique et est négligé par le gouvernement, sans parler des autres restrictions pesant sur les soins gynécologiques. Comme l’a expliqué Mme Hacker, « les femmes subissent une forte pression pour avoir des enfants. L’avortement n’est pas gratuit : les femmes doivent passer par un comité religieux pour obtenir une autorisation. »
L’ironie du pronatalisme extrême d’Israël réside bien sûr dans le fait que l’État ne se soucie guère du bien-être ultime des enfants juifs:juives, qui sont enrôlé·es et envoyé·es risquer leur vie dès quelles et ’ils atteignent l’âge adulte. « Les Israélien·nes considèrent les enfants comme faisant partie d’un collectif et comme étant né·es pour devenir des soldat·es », a expliqué Hashiloni-Dolev.
Dans cette formulation, le PMSR est une forme de compensation, une réponse au risque inhérent à la citoyenneté militarisée. Comme l’a formulé Hashiloni-Dolev : « Nous ne pouvons pas vous promettre [que vous resterez] en vie, mais nous pouvons vous promettre la continuité. »
Les défunts y consentent-ils ?
Pourtant, les recherches menées par Hashiloni-Dolev et Triger ont remis en cause le fondement empirique de la doctrine de la « volonté présumée ». Dans leurs études menées auprès de soldats israéliens, ils ont constaté que la plupart souhaitaient devenir pères, mais pas en leur absence. Une grande majorité de jeunes hommes étaient également consternés à l’idée que leurs parent·es interviennent dans leur reproduction après leur mort, ce que certains qualifiaient de quelque peu incestueux.
D’autres études ont également révélé que 63% des soldats israéliens de sexe masculin s’opposent à ce que leurs spermatozoïdes soient utilisés à des fins de procréation après leur décès, tandis que la moitié d’entre eux s’opposent même à ce qu’ils soient utilisés par leur partenaire.
Certain·es défenseur·e·s du PMSR ont insisté pour que la question du consentement soit résolue par la création d’une banque de sperme militaire ou en demandant aux soldats de signer des formulaires leur permettant de refuser le PMSR en cas de décès. Mais l’armée s’est opposée à ces propositions ; selon Triger, les responsables militaires estimaient que demander à des soldats de 18 ans de « penser à la mort » nuirait au moral des troupes.
Hashiloni-Dolev se demande si un formulaire pourrait constituer un consentement valable en premier lieu. « C’est la même logique que d’envoyer des jeunes de 18 ans à la guerre », a-t-elle fait valoir. « Que savent-ils du fait de vouloir recourir au PMSR ? Les questions qui leur sont posées n’ont aucun sens ; le consentement est ici une notion abstraite. Ceux qui disent oui veulent simplement éviter que leurs parent·es soient tristes. »
Depuis l’adoption de la mesure d’urgence après le 7 octobre, des débats animés ont eu lieu à la Knesset au sujet d’une législation visant à réglementer officiellement les PMSR. Parmi les propositions à l’étude figure un système permettant aux soldats d’enregistrer leurs volontés à l’avance, ce qui pourrait également autoriser l’utilisation de sperme à des fins de FIV sans qu’il soit nécessaire d’obtenir l’autorisation d’un tribunal.
Les témoignages des parent·es endeuillé·es ont particulièrement mis en évidence l’intensité des passions autour de cette question. Évoquant son fils lors d’une série d’auditions, Nitza Shmueli a déclaré aux législateurs/législatrices : « Si je pouvais voler du sperme et aller en prison pour cela, j’accepterais sans hésiter une peine à perpétuité. »
Une autre mère a déclaré : « Vous savez tous que c’est grâce à notre perte et au sang de nos enfants que vous pouvez vivre dans ce pays ». Un père s’en est pris aux législateurs/législatrices qui s’opposaient au projet de loi, en criant : « Allez à Gaza avec un mégaphone et dites aux soldats que s’ils meurent, ils n’auront pas de descendance. »
« Ce projet de loi n’a pas été adopté à la Knesset parce que les partis religieux l’ont bloqué », a fait remarquer Hashiloni-Dolev. « Dans le judaïsme, il existe des lois contre la nécrophilie ; avec le PMSR, on tire une sorte de satisfaction d’un cadavre et cela concerne les organes sexuels. Bien sûr, ils n’ont pas non plus d’enfants qui meurent en tant que soldats. »
Pour Lavi, cette impasse reflète une divergence plus profonde parmi les Juifs/Juives israélien·nes quant au caractère définitif de la mort. « Dans le sionisme libéral et religieux, surmonter la mort et le deuil devient une mission, tandis que dans la tradition haredi, on observe une acceptation tragique de la volonté de Dieu », a-t-il fait valoir.
Pour Lavi, tout ce débat recèle une ironie encore plus profonde. « La normalisation du PMSR déconstruit le discours officiel ici, qui a toujours été que les Juifs/Juives glorifient la vie et que les Palestinien·nes glorifient la mort et le martyre. Il s’agit là d’une sanctification extrême des morts — c’est un mariage avec les morts. »
Mme Hacker partage cette préoccupation. « Nous sommes en train de devenir une société morbide qui célèbre la mort de diverses manières, au lieu de célébrer la vie », a-t-elle déploré. « Je m’inquiète pour les jeunes veuves et les compagnes de soldats tués qui subissent des pressions de la part des familles des défunts pour qu’elles recourent à la FIV avec le sperme prélevé, au lieu de commencer une nouvelle vie tant qu’elles le peuvent encore. »
Quand les enfants deviennent des symboles nationaux
En juin dernier, la Dr Hadas Levy est devenue la première Israélienne, depuis le 7 octobre, à donner naissance à un enfant conçu par PMSR. « Jusqu’à la naissance du bébé, je pleurais encore Netanel », a-t-elle déclaré au Times of Israel, en référence à son fiancé tué à Gaza en décembre 2023. « Et maintenant, je peux me réveiller le matin et ressentir de la joie. »
Alors que de plus
en plus de familles demandent l’autorisation d’utiliser le sperme de soldats
tués depuis le 7 octobre, de plus en plus d’enfants israélien·nes sont
susceptibles d’être conçu·es de cette manière. Mais qu’adviendra-t-il de ces
demi-orphelin·es, conçu·es dans le cadre d’un projet reproductif national et né·es
en tant que symboles de la « continuité juive » ?
« Certains groupes [lors des débats à la Knesset] craignaient que les enfants ne soient objectivés et ne deviennent un mémorial », a expliqué M. Triger. Il a évoqué la littérature psychanalytique datant des années 1960 sur la notion controversée d’« enfant de remplacement » — un enfant conçu après la perte d’un autre enfant, qui peut avoir du mal à se forger une identité distincte de celle du frère ou de la sœur qu’il est censé remplacer.
« L’idée qu’un enfant puisse servir de mémorial n’est donc pas nouvelle », a déclaré Triger. « Mais dans ces cas-là, il s’agissait d’une démarche privée ; dans le cas du PMSR, il faut recourir à la technologie et obtenir une autorisation judiciaire, [et] cette démarche est soutenue par le système. »
Si le bien-être des enfants conçus par PMSR fait l’objet de peu de débats publics en Israël, le rôle de la mère dans ce projet de deuil national est lui aussi souvent négligé, considéré comme secondaire par rapport à la continuité de la lignée du soldat tué. Le prélèvement de sperme centre la lignée masculine, tandis que les femmes — veuves, compagnes, mères porteuses ou femmes qui n’ont jamais connu le soldat — assument le fardeau pratique, physique et émotionnel de la perpétuer.
Comme l’a fait valoir Mme Hacker, la conception de la paternité défendue par le PMSR est profondément patriarcale. « La paternité est un rôle volontaire dont le but est de perpétuer sa lignée génétique. La maternité est une obligation. Cela réduit à néant tout ce pour quoi les féministes se sont battues pendant des décennies et cela nuit aux mères, aux enfants, mais aussi aux pères ».
« Je ne pense pas que les personnes devraient avoir le droit de donner la vie sans être présents et sans être en mesure de s’occuper de leurs futurs enfants », a-t-elle ajouté.
Pour l’instant, la société israélienne avance plus vite vers la normalisation du PMSR que ne le permettent les cadres juridiques et éthiques. Et tant que le consensus général sur la guerre éternelle restera intact, il est peu probable qu’une véritable réflexion morale s’engage sur la manière dont le prélèvement posthume de sperme contribue à maintenir un tel statu quo militariste.
« La société israélienne et l’État ont négligé de se pencher sur la tragédie de la guerre, sur la manière de gérer le deuil, sur la manière d’éviter la mort. C’est tragique que nous en soyons arrivés là », a déclaré Triger. « Je ne juge pas les familles : je ne me suis jamais trouvé dans cette situation et j’espère ne jamais y être confronté » — un sentiment que toustes les expert·es interrogé·es par +972 ont également souligné. « Ma critique s’adresse à l’État. Je pense que créer l’illusion que la mort n’est pas la fin est un mécanisme qui justifie la guerre perpétuelle. »
Nathalie Rozanes est une comédienne, autrice et créatrice de spectacles originaire de Bruxelles, qui vit actuellement à Jaffa-Tel-Aviv.
Traduit
par DE
[photo
: DW
(YT) - reproduit sur https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com]

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