Généralement,
je boude les adaptations cinématographiques de livres qui me sont chers. Encore
plus quand le réalisateur oublie son métier de cinéaste pour devenir
l'architecte de sa propre gloire.
Matt Damon dans L'Odyssée, de Christopher Nolan (2026)
Écrit par Laurent Sagalovitsch
[BLOG You Will
Never Hate Alone]
Je n'irai pas voir le dernier film de Christopher
Nolan, L'Odyssée. Nulle coquetterie intellectuelle là-dedans, mais,
par principe, je boude systématiquement les adaptations de livres qui
appartiennent à mon panthéon personnel. Simple précaution. Aucune envie de
relire un jour prochain L'Odyssée avec l'image de Matt Damon
qui viendrait supplanter celle d'Ulysse telle que mon cerveau, au fil de mes
lectures, l'a construite. Cette vision m'appartient, elle est unique, à la fois
le fruit de ma sensibilité et de ma personnalité, de mon vécu, de tout ce que
je suis et ne suis pas. Je lisais Homère avant Nolan, je le lirai après et
j'entends bien que cet exercice demeure vierge de toute influence étrangère.
Aussi, je me garderai bien de juger de la qualité
du film de Nolan, encore moins de sa fidélité à l'œuvre originale: je laisse
cela aux historiens et aux cinéphiles.
D'ailleurs, la question n'a aucun intérêt en soi, c'est une querelle vide de
sens. La vision de Nolan est la sienne, elle lui appartient corps et âme. On
peut la trouver pertinente ou grotesque, convaincante ou déplacée, l'essentiel
est ailleurs: L'Odyssée est un livre-monde qui ne peut trouver
son équivalent à l'écran.
Prenez n'importe quel chef-d'œuvre de la littérature mondiale: son adaptation au cinéma sera forcément décevante. Si elle s'entend à respecter à la lettre l'esprit du livre, elle échouera par l'impossibilité de restituer sa langue, son style, le mystère même de son verbe, et si elle s'émancipe du cadre original, elle cessera d'être une adaptation pour devenir une simple interprétation. Dans les deux cas, elle n'atteindra jamais la puissance originelle du roman. Quel que puisse être le talent du metteur en scène, il échouera à s'élever à la hauteur du livre.
C'est vrai pour les classiques comme pour les grands romans de la modernité. Il y a eu je ne sais combien d'adaptations des Misérables, d'Anna Karénine, de Madame Bovary. Toutes ne sont pas sans intérêt, mais aucune n'égale en intensité, en profondeur, en grâce, en subtilité, le livre original. Il manquera toujours une dimension, la propre magie du verbe déployée par l'auteur, ce mystère insondable de la narration qui est aussi celui du verbe, du mot, de l'indicible élan vers le langage, ce je-ne-sais-quoi indéfinissable à la source de toute œuvre romanesque d'envergure.
La modernité littéraire n'a jamais été portée à
l'écran avec succès. C'est une entreprise vouée à l'échec. Les livres de Dostoïevski, de Kafka, de
Proust, de Virginia Woolf, de Faulkner, de tant d'autres encore, romans de
l'intériorité, de l'introspection, de la déconstruction, du roman vu comme un
moyen de domestiquer la pensée dans ses flux désordonnés, ne peuvent être
adoptés à l'écran sans perdre tout de leur substance. On ne peut pas
filmer Les Tournesols de Van Gogh comme on ne peut pas filmer les
déambulations dublinoises de Leopold Bloom dans l'Ulysse de Joyce, les errances alcooliques du
Consul dans Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ou les
vertiges métaphysiques de Quentin Compson dans Le Bruit et la Fureur de
Faulkner.
Autant de raisons pour ne pas aller voir L'Odyssée de
Nolan, auxquelles s'en rajoute une autre, celle due à sa propre mégalomanie. Si
j'ai beaucoup aimé les premiers films de Nolan, je ne peux pas autant en dire
des derniers. Dunkerque n'apportait rien de nouveau aux films de
guerre, Tenet ressemblait à un pastiche grotesque d'un
essai de Wittgenstein revisité par un cinéaste qui confondait la métaphysique
avec la prise d'amphétamines, et Oppenheimer était tellement barbant, si poussif
et prétentieux dans ses intentions, que je suis parti bien avant la fin.
Je perçois très bien ce qui a pu pousser Nolan à
filmer L'Odyssée, ce défi insensé d'apposer des images sur le livre
fondateur de toute la pensée et la littérature occidentale. Voilà un défi à la
hauteur de mon génie, semble-t-il nous dire. Moi seul suis capable de mettre en
image ces scènes épiques qui sont arrimées à nos inconscients comme les
vecteurs de notre mémoire collective. Qu'on me construise des bateaux plus
grands que nature, qu'on bâtisse des décors encore jamais vus, qu'on me laisse
filmer sous tous les angles possibles afin de restituer au plus près la vérité
de cette errance mythologique magnifiée par le personnage d'Ulysse. Avec comme
conséquence prévisible, celle de passer complètement à côté de son sujet.
On est bien loin de ses premiers films, de
l'inventivité géniale de Memento, du somptueux exercice de
somnambulisme qu'était Insomnia, de toute cette audace
cinématographique qui faisait de Nolan un véritable artiste du septième art. Il
apparaît aujourd'hui comme un cinéaste qui recherche plus le grandiose,
l'exploit, l'énorme au détriment d'une véritable quête artistique. Il gagne en
popularité ce qu'il perd en authenticité, en réelle inventivité. Comme si son
ambition était désormais de marquer les esprits bien plus que de les inspirer.
D'où ces films boursouflés de prétention vaine où l'on ne sait plus très bien à
quoi Nolan espire, sinon à édifier des monuments à sa propre gloire.
Qui sait ce que sera son prochain projet? La
Bible en 5D? Hamlet en langue des signes? Ou bien alors tout
simplement, une biographie filmée de Dieu en personne?!
[Image : Universal Pictures International France
- source :
www.slate.fr]

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