sexta-feira, 14 de agosto de 2026

Allemagne : « La solitude politique de Friedrich Merz nourrit un doute sur sa capacité à convaincre durablement »

Le chancelier allemand, qui s’isole de plus en plus, jusque dans son propre parti, multiplie les maladresses et ne parvient pas à imprimer un cap politique clair outre-Rhin, déplore, dans une tribune au « Monde », l’auteur franco-allemand Nils Minkmar.

Écrit par Nils Minkmar 

Lorsque Friedrich Merz inaugure, le 15 septembre 2025, la synagogue restaurée de la Reichenbachstrasse à Munich, un détail échappe soudain au protocole. En évoquant le destin des juifs sous le III Reich, le chancelier s’interrompt, la voix se brise, les larmes montent. Pendant quelques secondes, l’émotion l’emporte sur la fonction. Jusqu’à présent, aucun autre moment de son mandat n’aura autant marqué les esprits.

La scène tranche avec une tradition politique qui s’est imposée en Allemagne de l’Ouest après 1945 et qui s’est encore renforcée sous Angela Merkel [2005-2021] : les chanceliers parlent beaucoup, mais se livrent peu. Leurs discours sont soigneusement calibrés pour éviter la faute, mais quasiment jamais pour susciter une émotion. Après l’effondrement du III Reich, toute forme de grandiloquence politique est devenue suspecte ; la retenue, au contraire, a été élevée au rang de vertu démocratique. Le lyrisme y est presque considéré comme une imprudence.

Cette retenue correspondait à une certaine idée de la République fédérale allemande : un Etat prospère, stable, avec une ligne politique claire, qui préférait l’efficacité au panache. Aujourd’hui, elle révèle une autre faiblesse. L’Allemagne ne manque ni de ressources ni d’institutions solides ; elle peine davantage à formuler un horizon. Une plaisanterie poursuivit Angela Merkel pendant des années : voyager avec elle revenait à monter dans un avion piloté par une commandante expérimentée. Le vol était calme, l’atterrissage sûr ; seule la destination demeurait mystérieuse.

Friedrich Merz, qui, dans sa vie privée, pilote lui-même son propre jet, inspire une comparaison différente. On l’imagine accueillant les passagers avec chaleur, détaillant les qualités de l’appareil, commentant l’itinéraire et les conditions météorologiques avec l’assurance d’un pilote chevronné. Tout semble prêt pour le décollage. Mais l’avion reste au sol. Et lorsque les premiers voyageurs demandent pourquoi il ne part pas, le commandant paraît prendre la question comme une offense.

C’est pourtant l’inverse que promettait le chancelier. Aux yeux de ses partisans, il devait incarner le retour de l’autorité tranquille, celle d’un chef d’entreprise du Mittelstand, ce tissu d’entreprises familiales de taille moyenne qui constitue l’épine dorsale de l’économie allemande. Souvent implantées loin des grandes métropoles, fortement exportatrices et spécialisées dans des productions industrielles très pointues, ces sociétés incarnent aux yeux de nombreux Allemands le sérieux, la continuité et la responsabilité. Le Sauerland, sa région natale, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, concentre plusieurs de ces hidden champions [« champions cachés »] qui font la puissance industrielle allemande, entreprises discrètes mais dominantes sur les marchés mondiaux.

Son parcours semblait faire de lui le candidat idéal. Juriste, avocat d’affaires de formation, longtemps député [jusqu’en 2009] avant de quitter la politique puis de diriger la branche allemande du gestionnaire mondial d’actifs BlackRock, Friedrich Merz prend la tête de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) en 2021, avec la réputation d’un homme connaissant à la fois les rouages de l’Etat et ceux de l’économie mondialisée. Beaucoup de ses électeurs voyaient en lui, qui a réussi à faire fortune dans le privé, le dirigeant capable de rendre à l’Allemagne une culture de la décision après les années Merkel puis Scholz [2021-2025].

Sa voix est audible et il lui arrive de parler avec sérieux et autorité – mais rarement au bon moment ou sur le bon sujet. On a parfois le sentiment qu’il s’engage dans une formule, sans savoir exactement où elle va chuter. Il a donc cette astuce : rallonger l’allocution en évitant les raccourcis, les sigles. Non pas, par exemple, simplement « CDU », mais « Christlich Demokratische Union Deutschlands ». Pour réfléchir à ce qu’il veut dire, tout en parlant.

C’est précisément sur le terrain où on l’attendait qu’il a le plus déçu : celui du cap politique. Ses interventions improvisées provoquent régulièrement des controverses inutiles. Il lui faut ensuite expliquer, préciser, corriger ses propres propos afin que les retraités, les chômeurs ou les Allemands issus de l’immigration n’y voient pas une marque de mépris. Le conservateur réfléchi qu’on espérait voir émerger laisse alors place à une figure beaucoup moins séduisante : celle d’un patron qui, devant de mauvais résultats, accable de sa mauvaise humeur ses collaborateurs.

Il serait toutefois injuste d’ignorer les difficultés auxquelles il est confronté. La CDU a longtemps trouvé ses références à Washington ou à Paris ; les républicains américains comme les partis français de droite se revendiquant du gaullisme traversent aujourd’hui leurs propres crises. Merz a promis de rendre au couple franco-allemand son rôle moteur. Mais même transformé en un nouvel Adenauer [1876-1967], quel de Gaulle trouverait-il aujourd’hui en France ?

Entre Donald Trump et un paysage politique français devenu presque illisible pour les observateurs allemands, le chancelier manque de partenaires naturels sur la scène internationale. Il s’est en outre laissé enfermer par l’hostilité obsessionnelle envers les écologistes manifestée par Markus Söder, ministre-président de Bavière, affilié à l’Union chrétienne-sociale en Bavière, parti frère de la CDU.

En renonçant à une coalition avec les Verts, pourtant menée avec succès à l’échelle régionale, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie comme dans le Bade-Wurtemberg, le chancelier s’est condamné à gouverner avec les sociaux-démocrates. Cette coalition est ainsi née sous le signe de l’absence d’alternative plutôt que du choix politique. Le refus constant de Friedrich Merz de toute coopération avec le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland constitue cependant l’un des rares points fixes de son action, et tout à son honneur.

Les erreurs qui ont suivi sont moins spectaculaires que révélatrices. L’éviction maladroite, fin juillet, du ministre des transports, Patrick Schnieder, fidèle parmi les fidèles de la CDU, a troublé jusqu’aux rangs d’un parti habituellement discipliné. Peu à peu s’installe l’impression que Merz ne gouverne pas à la tête d’une équipe, mais seul. Cette solitude politique nourrit un doute plus général. Un chancelier peut-il durablement convaincre lorsqu’il donne le sentiment de réagir davantage aux événements qu’il ne les ordonne ?

Personne, en Allemagne, ne souhaite aujourd’hui sa chute – en tout cas en dehors des extrêmes politiques. Mais il devient chaque semaine un peu plus difficile d’imaginer qu’il puisse laisser l’empreinte durable d’un grand chancelier, et plus encore de le voir briguer un second mandat dans une position de force. Son adversaire le plus redoutable n’est ni l’opposition ni la conjoncture internationale. C’est son propre tempérament.


Nils Minkmar est un journaliste franco-allemand. Son roman « Le Chat de Montaigne » paraîtra le 20 août 2026 aux Presses de la Cité.

 

[Source : www.lemonde.fr]

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