Écrit par Roger Martelli
Je n’appartiens à aucune formation de la gauche française. Je veux être
un communiste, indécrottablement, mais sans être « encarté » en
quelque lieu partisan que ce soit. Chaque fois qu’une porte s’est entrouverte,
vers une gauche bien à gauche et rassemblée, je m’y suis engagé, lucide sur ses
limites mais déterminé. J’ai participé ainsi à l’aventure des collectifs
antilibéraux, puis au Front de gauche. Je me suis réjoui des opportunités
fragiles de la Nupes, puis du Nouveau Front populaire. Aujourd’hui, je suis
inquiet avant tout.
Je ne suis pas pour autant désespéré. Je ne crois pas que la France, pas
plus que l’Europe ou le monde, ait basculé à droite, tout d’un bloc. Mais ce
qui donne le ton, dans le champ politique organisé, est dominé par la dynamique
d’une droite profondément droitisée. Bien que le phénomène déborde nos
frontières nationales, il ne relève d’aucune fatalité. Il n’est que le fruit
d’un vide, celui qu’ont laissé les échecs de l’État-providence, du soviétisme
et du tiers-mondisme d’hier. Ce vide commence à être rempli. Pas là où on
l’espérait.
L’air du temps va vers la droite extrême, parce que la droite dite de
gouvernement ne sait plus ce qu’elle est et parce que la gauche n’a pas trouvé
les substituts des grandes espérances qui ont fait sa force. L’extrême droite a
un projet, quand la droite s’accroche à ses souvenirs de la Cinquième
République naissante et tandis que la gauche ne sait que régler ses comptes
internes ou, au mieux, fait semblant d’être unie et n’en pense pas moins.
Du coup, à partir de 2017, la gauche est à son niveau le plus bas depuis
au moins la Libération : un petit tiers à peine de celles et ceux qui
votent. On fait de belles promesses, on imprime de beaux programmes, infiniment
plus fournis que les maigres pages de 1936 ou que l’épais volume du programme
commun de 1972. On assure qu’on ira vers des lendemains qui chantent. En
réalité, l’enjeu est au mieux de savoir qui sera en tête d’une gauche
ultra-minoritaire.
On nous rejoue l’air des gauches irréconciliables, des radicaux et des
réalistes, de ceux qui ne lâcheront jamais et des pleutres en puissance. Et il
est vrai que la gauche est diverse et même qu’elle peut être polarisée, entre
ceux qui pensent que l’égalité pleine n’est pas possible dans un système qui la
nie, tandis que d’autres plaident pour grignoter le plus de conquêtes
possibles. Il y a sans doute deux pôles et il n’est jamais indifférent de
savoir qui des deux donne le ton à la gauche tout entière. Mais, s’il y a deux
pôles, ils ne sont pas séparés par une muraille de Chine.
De plus, il ne faut pas faire comme si l’on était encore au temps où, comme
entre 1977 et 1981, les gauches pouvaient se jeter à la tête des noms
d’oiseaux. La dispute, aujourd’hui, n’est pas entre une gauche plus ou moins à
gauche et une droite toujours républicaine : elle est entre une gauche
minorée et une droite radicalisée sur sa droite. Le risque n’est pas seulement
une aggravation de l’existant, mais une rupture avec plus de deux siècles
d’histoire démocratique. S’il y a de la « radicalité », elle profite
au « toujours plus à droite ».
Si la gauche considère que l’essentiel est de savoir qui va récupérer la
plus grande part du petit magot qui est le sien, elle accepte la possibilité
qu’une partie de la gauche, par « réalisme », se porte dès le premier
tour vers la droite jugée la mieux placée pour faire face au Rassemblement
national. Raisonnement erroné, parce que cette droite « molle »
risque fort de ne pas résister au dynamisme du vote d’extrême droite ?
Sans doute. Mais c’est une probabilité que les sondages se mettent déjà à
dessiner.
Redisons donc – une ultime fois ? – ce qui devrait couler
d’évidence. Si la gauche veut enfin retrouver le second tour et redevenir
majoritaire pour stopper l’élan mortifère du Rassemblement national, il faut
qu’elle soit combative, bien à gauche, rassemblée et fermée à tout esprit
d’exclusive. Pas l’un ou l’autre de ces traits, mais les quatre enfin réunis.
Les quatre, sinon rien…
[Source : www.regards.fr]

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