Le journaliste, docteur en philosophie et enseignant à l’Institut Supérieur du droit Mathias Leboeuf, livre à Epoch Times son regard sur le lien existant entre appauvrissement du langage et violence.
Propos recueillis par Julian Herrero
Violence et
langage – Quand
nous ne sommes pas capables de mettre des mots sur nos propres
émotions, on devient tributaire de la violence, selon le philosophe.
Epoch Times
– Le niveau de l’orthographe et du langage est à mettre en relation
avec la question de la violence et du civisme », avez-vous déclaré sur CNews le
16 juillet. En quoi la pauvreté du langage peut-elle favoriser les
comportements agressifs ?
Mathias Leboeuf
– En tant que philosophe et enseignant en culture générale à
l’Institut supérieur du droit, je porte à la fois un regard théorique et un
regard de terrain sur cette situation. Au cours de mes activités
d’enseignant, j’ai observé qu’un certain nombre d’étudiants présentaient
des faiblesses en culture générale. C’est la raison pour laquelle, je les
sensibilise à cette question. Mon objectif est de les faire entrer
dans un véritable processus culturel.
La dégradation du
niveau en culture générale n’est pas sans lien avec le sujet qui nous intéresse
ici : la pauvreté du vocabulaire et des comportements possiblement
violents. Divers linguistes ont travaillé sur cette thématique. Je pense
notamment à Alain Bentolila, qui a publié l’an dernier, l’excellent
ouvrage Demain la barbarie ?
Plus votre
langage est pauvre, plus votre appréhension du réel va être fruste. En
termes plus freudiens, vous aurez du mal à sublimer le réel et à
mettre des mots sur ce que vous voyez ou ressentez.
Avoir un
vocabulaire limité revient également à s’enfermer dans des catégories simples qui
se traduisent trop souvent par un manichéisme grossier. Ainsi, votre grille de
lecture du réel ne connaitra que des choix binaires : le bien et le
mal, les gentils et les méchants, ou l’utile ou l’inutile, le facile et le
difficile. La nuance disparaît. Cette appréhension pauvre du réel peut alors
laisser place à une énorme frustration et à l’expression de la violence.
Attention : l’appréhension du réel, ce n’est pas seulement un
rapport à l’extérieur, aux autres. Il s’agit aussi du rapport à soi, c’est-à-dire
la manière dont on va se vivre, s’envisager et gérer ses propres émotions.
Et quand on n’est
pas capable de mettre des mots sur ces dernières pour les traduire et les
apprivoiser, les raffiner, on devient tributaire de la violence.
L’incapacité
à exprimer ce que l’on ressent ou à formaliser une pensée nous empêche de gérer
correctement nos émotions ?
Elle complique la
gestion des émotions et rend plus difficile la description et
l’appréhension intellectuelle, mais aussi pratique des choses. C’est à cela que
« sert » la pensée, la réflexion, l’acte d’intelligence.
Depuis plusieurs
années, je propose à mes étudiants un exercice atypique pour renforcer leur
capacité à formaliser leur pensée.
Je suis un jour
rentré en salle de classe en affirmant que j’étais dans l’incapacité de faire
cours puisque j’avais oublié mes idées dans le métro. J’ai alors demandé à mes
étudiants de me donner des idées pour que le cours puisse démarrer à partir de
leurs idées, n’ayant pas les miennes sous la main.
Stupeur et consternation !
Les étudiants ont évidemment été dans un premier temps surpris, voire gênés,
embarrassés. Mais ils ont très vite compris l’intérêt de l’exercice
et les plus courageux d’entre eux ont pris la parole pour formuler et proposer
leurs idées. J’ai bien sûr ensuite poussé l’exercice en leur demandant de
m’expliquer leur idée, de la développer et de la
« justifier » en me disant pourquoi ils pensaient ce qu’ils
pensaient.
Force est de
reconnaître que la tâche n’est pas aisée au départ. Et ce notamment
parce qu’on ne leur a jamais proposé cet exercice. Formuler précisément une
pensée, et dire pourquoi on pense ce que l’on pense, ce n’est pas facile,
cela ne va pas de soi. Pour eux, jeunes étudiants en Droit mais, pour
être honnête, cela ne l’est pour personne. Et plus on a de
lacunes en matière de vocabulaire, plus on a du mal à structurer sa
pensée. Mes étudiants sont confrontés à cela. Mais in fine, ils
s’exercent, et surtout y prennent goût et progressent. Et s’épanouissent
car c’est aussi comme ça qu’ils se découvrent et apprennent qui ils sont.
Avec ce genre
d’exercice, on peut éviter à de nombreux jeunes de sombrer dans la violence du
non-verbal. C’est pourquoi, à l’ISD, nous avons systématisé cet exercice qui
connait un grand succès.
Selon vous,
qu’est-ce qui explique, notamment chez les jeunes, cet appauvrissement du
vocabulaire ?
Il y a un
problème d’enseignement des fondamentaux au sein de l’Éducation nationale. Je
suis assez stupéfait par le faible niveau d’exigence linguistique
qu’on attend des élèves aujourd’hui. J’avoue que longtemps je n’y ai
pas cru. Mais c’est une réalité prosaïque.
Je ne dirais pas
qu’aujourd’hui, on n’apprend plus la lecture à nos enfants. Mais on
ne leur transmet plus le goût de la lecture et, de manière générale, le goût de
l’apprentissage. Sur cette thématique, il y a eu comme une démission des
pouvoirs publics.
À cela s’ajoutent
des réseaux sociaux dont les contenus très courts et immédiats, sapent
l’appétence des jeunes pour la lecture d’ouvrages plus longs et riches sur le
plan intellectuel. Mais aussi plus difficiles et chronophages.
Il est faux de
dire que les jeunes ne lisent plus. Ils lisent beaucoup, mais mal. Les jeunes
passent leur temps à lire des textes de mauvaise qualité, pauvres, qui valident
leur indigence langagière.
De mon côté,
j’exhorte mes étudiants à lire intelligemment, c’est-à-dire à aimer même ne
pas comprendre, ou du moins ne pas comprendre immédiatement. C’est comme cela
que l’on se construit intellectuellement et que l’on devient libre.
Je mets
constamment mes étudiants en garde en leur disant que s’ils sont pauvres
culturellement, ils seront exploités mentalement. Car on exploite que
les pauvres. Croyez-moi, ils comprennent cela immédiatement.
S’ils veulent
s’émanciper et être maîtres de leur destin, ils doivent impérativement être
puissants sur le plan intellectuel. Et pas seulement gagner beaucoup
d’argent. Sans quoi , les conséquences politiques et sociétales
seront désastreuses. En 2005, avec Un nouveau paradigme, le
sociologue Alain Touraine, tirait déjà la sonnette d’alarme, expliquant
qu’on allait passer d’une fracture économique de la société à une fracture
culturelle. Autrement dit, il y aura ceux qui auront du savoir et qui pourront
s’insérer dans l’économie du savoir, et puis ceux qui en seront dépourvus et
qui risquent d’être exploités. Le savoir est un pouvoir. Ou plus précisément,
tout pouvoir s’autorise d’un savoir et se structure à partir de lui. À commencer par
le pouvoir… de convaincre !
N’y a-t-il
pas eu ces dernières décennies une forme de diabolisation de l’orthographe, la
réduisant à un outil de domination bourgeoise ?
Il est très
difficile de mesurer à quel point certaines pédagogies ont pu impacter le
rapport que nous avons à la langue. Cependant, il est certain qu’à un moment
donné, on a voulu que la rectitude de l’usage de la langue ne soit plus un
critère distinctif. Est-ce que cela a pour autant impacté le niveau
des élèves ? Je n’en suis pas certain.
Le problème de
l’effondrement du niveau n’est pas tant lié aux mesures pédagogiques qu’à
l’absence de dynamique culturelle générale. En dehors de l’école, si vous vous
intéressez un minimum à la lecture, au théâtre, à la musique ; si vous
allez aux concerts comme aux musées etc. vous pouvez in fine
vous en sortir. On ne favorise pas aujourd’hui cette appétence chez les jeunes,
qui sont aussi responsables de cette situation. Mais pas uniquement. Or c’est
cette appétence pour les savoirs qui formera les compétences des futurs pouvoirs.
Nous sommes face
à une véritable problématique politique puisque demain ces jeunes iront aussi
voter pour tel ou tel candidat. Sur quels critères ? Comment vont-ils
déterminer leur choix ? On revient à la Grèce antique et à l’éducation
comme formation éthique et culturelle du citoyen. C’est fondamental.
Quels
autres philosophes ou linguistes ont travaillé sur le lien entre le niveau de
langage et d’orthographe et les comportements violents ?
Je crois que les
psychologues Amanda Rose et Steven Asher ont montré une corrélation entre
le niveau de langage et la résolution pacifique des conflits chez l’enfant. Un
niveau de langage important permettant de trouver plus facilement un
terrain de compromis et des stratégies plus souples.
Cela étant, plus
largement, cette thématique structure quasiment toute l’histoire de la
philosophie et de la psychanalyse. Je vous invite à lire Platon de
François Châtelet. Dans cet ouvrage explorant par définition la philosophie
platonicienne, l’auteur démontre que le rapport au langage est nécessairement
politique et l’espace politique se fonde au sens large par et dans le langage.
Vous retrouverez également l’importance du langage chez Aristote avec le
concept d’animal politique. Pour les Grecs, l’éducation du citoyen est
primordiale. En réalité, dès la naissance de la pensée occidentale, le langage,
son niveau, sa maitrise et son usage structurent le rapport à l’espace
politique et l’espace politique lui-même. Lorsque le langage échoue, la voie de
la guerre prend le relais.
[Source : www.epochtimes.fr]

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