Écrit par Jean BASTIEN
Une vaste synthèse
qui déconstruit les idées reçues et invite à repenser les migrations
internationales à partir des faits établis.
Dans La
logique de la migration. Comment les faits établis réfutent les mythes répandus (Markus
Haller, 2026), le sociologue néerlandais Hein de Haas livre une synthèse
ambitieuse de plus de trente années de recherches sur les migrations
internationales . Son objectif est clair : dépasser les
clivages idéologiques qui dominent le débat public en confrontant les idées
reçues aux acquis des sciences sociales. L'ouvrage est construit autour de
vingt-deux « mythes » que l'auteur entreprend de déconstruire méthodiquement,
qu'ils soient portés par les discours restrictifs ou par les approches les plus
favorables à l'immigration.
L'une des
principales qualités de l'ouvrage est de montrer que les migrations
internationales obéissent à une logique plus complexe que ne le suggèrent les
débats publics. De Haas rappelle notamment que la part des migrants
internationaux dans la population mondiale est demeurée relativement stable au
cours des dernières décennies, que le développement économique des pays
d'origine tend d'abord à accroître les départs avant de les réduire et que le
durcissement des contrôles aux frontières produit souvent des effets contraires
à ceux recherchés, en favorisant l'installation durable plutôt que les
migrations circulaires. Ce faisant, l'auteur s'inscrit dans une tradition de
recherche qui considère la migration comme un phénomène structurel des sociétés
contemporaines, tout en récusant les explications univoques, qu'elles soient
économiques, sécuritaires ou humanitaires.
Dépasser les
clivages idéologiques
L'un des
principaux mérites du livre est de refuser de faire de la migration soit un
problème à éradiquer, soit une solution universelle. De Haas critique aussi
bien les discours alarmistes qui annoncent une « invasion » que les visions
optimistes qui présentent les migrations comme la réponse au vieillissement
démographique, aux pénuries de main-d'œuvre ou aux inégalités mondiales. Il
propose au contraire une lecture nuancée, attentive aux effets différenciés des
migrations selon les contextes économiques, sociaux et institutionnels.
La conclusion
prolonge cette démonstration en invitant à un changement de perspective. Pour
De Haas, les migrations ne constituent ni une crise permanente ni une
anomalie : elles sont une composante durable des sociétés contemporaines. Les
États disposent d'une capacité d'action réelle mais limitée. Les politiques
migratoires influencent davantage les formes de la mobilité que son ampleur,
tandis que les politiques de fermeture produisent fréquemment des effets
contre-productifs. Plus largement, l'auteur invite à déplacer le regard : les
difficultés économiques et sociales attribuées à l'immigration trouvent souvent
leur origine dans les inégalités, les transformations du marché du travail ou
les choix de politique publique. L'enjeu n'est donc pas d'imaginer une
disparition des migrations, mais de les gouverner de manière réaliste, à partir
des connaissances disponibles plutôt que des représentations.
Une somme
impressionnante, malgré quelques limites
L'ouvrage
impressionne par l'étendue de la littérature mobilisée et par son remarquable
effort de vulgarisation. Les démonstrations s'appuient sur une documentation
historique, économique et démographique particulièrement riche, présentée dans
un langage accessible sans rien céder à la rigueur scientifique.
On pourra
toutefois regretter que cette bibliographie très abondante fasse une place
relativement limitée aux travaux francophones. Cette relative absence tient
sans doute à la faible diffusion internationale d'une littérature encore trop
rarement traduite en anglais. Il n'en demeure pas moins qu'une mise en dialogue
plus explicite avec certains travaux français aurait enrichi la perspective
comparative proposée par l'auteur.
Au-delà de cette
remarque bibliographique, on est frappé par la proximité de la posture
épistémologique adoptée par Hein de Haas avec celle défendue par François
Héran. Tous deux plaident pour une approche fondée sur les connaissances
produites par les sciences sociales plutôt que sur les représentations ou les
instrumentalisations politiques. Ils insistent également sur le caractère
structurel des migrations internationales, sur les limites des politiques de
fermeture et sur la nécessité de restituer la complexité des phénomènes migratoires
contre les simplifications qui dominent le débat public. Enfin, ils partagent
une même conception du rôle du chercheur : éclairer les choix collectifs sans
prétendre définir ce que devrait être une « bonne » politique migratoire. Il
appartient, selon eux, aux citoyens et à leurs représentants d'arbitrer entre
des objectifs souvent concurrents ; la contribution des sciences sociales
consiste à rendre ces choix plus informés, non à s'y substituer.
Le choix d'une
organisation fondée sur la réfutation de mythes relève par ailleurs d'une
démarche désormais classique dans les ouvrages consacrés aux migrations, tant
le débat public est saturé de représentations simplificatrices qu'il s'agit de
déconstruire. Si ce dispositif possède une réelle efficacité pédagogique, il
conduit aussi à des répétitions, particulièrement sensibles dans un volume de
plus de 500 pages. Cette architecture privilégie la déconstruction des idées
reçues plutôt que la construction progressive d'un cadre théorique unifié.
Certains lecteurs pourront également regretter la place relativement modeste
accordée aux dimensions plus qualitatives ou subjectives de l'expérience
migratoire.
Une référence pour
les études migratoires
Ces réserves ne
diminuent en rien l'importance de cette entreprise. Par la maîtrise de la
littérature internationale, la richesse des données mobilisées et sa capacité à
articuler plusieurs décennies de recherches dans une synthèse cohérente, Hein
de Haas livre une somme appelée à faire référence. Son principal apport est de
contribuer à dépolariser le débat sur les migrations en rappelant qu'elles ne
sont ni une menace existentielle ni une solution miracle, mais un phénomène
social durable dont l'analyse exige de dépasser les postures idéologiques.
Plus qu'un simple ouvrage de vulgarisation, La logique de la migration constitue une synthèse scientifique d'une rare ampleur, destinée autant aux chercheurs et aux étudiants qu'aux responsables publics. À une époque où les migrations sont devenues l'un des objets les plus polarisés du débat politique, le livre de Hein de Haas rappelle avec force ce que les sciences sociales peuvent apporter à la compréhension d'un phénomène complexe : des faits établis, des comparaisons internationales et une invitation constante à se défier des évidences. En distinguant avec rigueur le registre de la connaissance de celui de la décision politique, il contribue à restaurer une place pour l'expertise scientifique dans un débat trop souvent dominé par les passions. À ce titre, il s'impose d'ores et déjà comme l'une des références majeures de la littérature contemporaine sur les migrations internationales.
La logique de
la migration. Comment les faits établis réfutent les mythes répandus
|
2026 Markus Haller 586 pages |
[Source
: www.nonfiction.fr]


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