Israël ne fait plus partie de l’Occident
Écrit
par Avrum Burg
L’Occident est avant tout une idée. Sa
géographie est secondaire. C’est pourquoi le Japon et l’Australie en font
partie, contrairement à la Russie. Appartenir à l’Occident, c’est accepter un
engagement moral, et non pas arborer une marque commerciale, adhérer à une
alliance militaire ou détenir un sésame pour l’Eurovision. L’Occident s’est
forgé à travers des luttes, des révolutions, des guerres de religion et de
longs et sanglants processus d’autocorrection. Le fossé entre ses déclarations
et ses actes était souvent énorme. Le colonialisme, l’esclavage et l’Holocauste
ont vu le jour en son sein, et de leurs ruines s’est cristallisé un noyau moral
clair qui est devenu le fondement de la démocratie libérale et de l’idée des
droits humains : l’individu·e prime sur la collectivité, le pouvoir du
gouvernement est limité, et chaque personne possède des droits naturels qui ne
dépendent pas de la bienveillance de la majorité.
Au cœur de ce principe fondamental se trouve
l’être humain en tant qu’individu·e. La valeur d’une personne découle de
l’humanité elle-même, de la naissance à la mort. Elle précède le statut social,
l’origine, la foi et l’appartenance nationale. De ce principe découlent la
dignité humaine, la liberté de pensée, d’expression, de religion et de conscience,
ainsi que le droit de choisir son propre chemin de vie. L’égalité devant la loi
est donc un fondement incontournable, et chacun·e, vraiment chacun·e, est
égal·e devant elle : la/le ministre et la/le citoyen·ne, la majorité ou la
minorité, la personne fortunée et celle qui n’a rien. La démocratie offre à
tout cela un cadre politique ; elle est avant tout un moyen de limiter le
pouvoir, et non un passe-droit pour exercer une force illimitée ou pour la
tyrannie de la majorité. La séparation des pouvoirs, l’indépendance des
tribunaux, la liberté de la presse, une opposition active et une société civile
dynamique en sont les véritables garants, bien plus que le jour du scrutin
lui-même. À cela s’ajoutent le pluralisme, qui permet aux êtres humains de vivre
ensemble malgré de profonds désaccords, et la raison critique, qui soumet toute
autorité, qu’elle soit politique, religieuse ou militaire, à l’examen et à la
remise en question. Et au-dessus de tout cela plane le principe
d’universalité : la dignité humaine, la liberté et l’égalité appartiennent
à chaque être humain. À tous/toutes. Y compris à celle ou celui qui n’est pas
moi, qui n’est pas « l’un·e des nôtres », et qui ne possède pas la
bonne carte d’identité.
Ce sont là les critères à l’aune desquels l’Occident
est jugé le plus sévèrement, et c’est précisément à ce critère qu’Israël échoue
chaque jour, chaque heure, délibérément. Cet échec est d’autant plus douloureux
que l’idée est née parmi nous. Le judaïsme auquel j’appartiens a précédé
l’Europe de plusieurs milliers d’années. Il porte en lui une profonde
résistance à toute tyrannie et aux généralisations racistes qui mènent à
l’asservissement de collectifs entiers. Contrairement aux royaumes de
l’Antiquité, notre foi repose sur le caractère précieux de chaque être humain
créé à l’image divine. Tel est le fondement de la révolte des esclaves contre
l’Égypte et contre l’idée même de l’égyptisme. De là découle le principe selon
lequel nul ne peut être puni pour le péché d’autrui. « Les pères ne seront
pas mis à mort pour les enfants, et les enfants ne seront pas mis à mort pour
les pères ; chacun sera mis à mort pour son propre péché. » Tel est
l’enseignement des prophètes hébreux, une idée révolutionnaire dans un monde
qui considérait la tribu, et non la personne, comme l’unité fondamentale. De
cette foi est née, avec le temps, toute la structure juridique que nous
appelons aujourd’hui « occidentale ». La présomption d’innocence, la
charge de la preuve et l’indépendance des juges expriment une profonde crainte
morale de punir une personne pour un acte qu’elle n’a pas commis, et les
tribunaux occidentaux ont été conçus pour rendre la condamnation difficile, car
l’horreur morale de punir une seule personne innocente pesait plus lourd à
leurs yeux que l’espoir de punir tous les coupables. De la même racine est née
l’idée des droits humains, qui ne reconnaît aucune hiérarchie du sang ni aucune
hiérarchie des nations. Et de là découle la plus grande vertu de
l’Occident : la capacité à s’auto-critiquer à l’aune de ses propres
valeurs, à reconnaître ses échecs et à y remédier. L’Occident, dans ce qu’il a
de meilleur, ne prétend pas à la perfection morale. Sa force réside dans son
pouvoir de critique et de correction.
Nous étions ainsi autrefois. Ce n’est plus le cas
aujourd’hui. L’Israël d’aujourd’hui est un abandon bruyant et grossier de la
tradition juive et une rupture hideuse avec les fondements occidentaux sur
lesquels il a été bâti. Le néo-judaïsme d’Israël est une nouvelle religion,
tribale et brutale, violente et défigurée, qui n’est ni juive, ni démocratique,
ni occidentale. Un néo-judaïsme règne et fait rage en Israël, et ce n’est rien
d’autre que la doctrine raciale sous sa forme la plus maudite et la plus
dégradée. Je n’en fais pas partie et je ne suis pas des leurs. Ce sont mes
ennemis au sens plein du terme. Pour ces soi-disants « juifs
nationaux », la collectivité prime sur l’individu·e, personne n’assume de
responsabilité personnelle, et chaque Palestinien·ne est jugé en fonction de
son appartenance nationale avant même que ses actes ne soient examinés. La
punition collective a cessé d’être une aberration pour devenir une politique
officielle. Des maisons sont démolies pour les actes d’un autre membre de la
famille ; la nourriture, l’eau, les médicaments et l’électricité servent
d’instruments de punition ; des centaines de milliers de personnes sont
déracinées d’un endroit à l’autre ; et des enfants paient pour les actes
d’adultes qu’elles et ils n’ont jamais connus. Des ministres du gouvernement
israélien incitent au meurtre, car leur équation de la mort – « mille
des nôtres contre un des vôtres » – n’a pas d’autre sens. Cette
religion est l’inversion totale de l’enseignement selon lequel chaque personne
doit mourir pour ses propres péchés. C’est une théologie de la vengeance
tribale contre laquelle nos prophètes se sont rebellés il y a des milliers
d’années, et qui nous revient aujourd’hui, enveloppée d’un châle de prière et
d’un uniforme militaire, embrassant les mezuzahs et votant pour l’un des partis
criminels d’Israël.
Le régime en vigueur dans les territoires
occupés en est la preuve décisive. Dans un même espace, deux systèmes
juridiques coexistent : les colons et les Palestinien·nes, à quelques
mètres les uns des autres, sont soumis à des tribunaux différents, à des règles
différentes et à une hiérarchie des droits différente. L’un·e est un·e
citoyen·e dont l’État a le devoir de le protéger ; l’autre est soumis·e à
un régime militaire abusif et n’a pas son mot à dire dans l’élaboration des lois
qui régissent sa vie. Cet arrangement soi-disant temporaire dure déjà depuis
trois générations, et il est donc devenu le régime permanent. C’est un régime
que le monde occidental a aboli au prix de beaucoup de sang, dont une partie
est la nôtre. L’érosion a depuis longtemps franchi la ligne verte elle
aussi : les citoyen·nes arabes d’Israël sont tenu·es de prouver leur
loyauté encore et encore, les manifestations arabes se heurtent à une
répression que les manifestations juives n’ont jamais connue, et l’attaque
contre le pouvoir judiciaire vient parachever le tableau. Son objectif le plus
profond est de libérer la majorité politique de toute contrainte et de faire
des élections la seule source du pouvoir, c’est-à-dire de passer ouvertement
d’une démocratie constitutionnelle à un régime majoritaire centralisé.
Et la trahison la plus profonde de toutes est
celle de la mémoire. L’État d’Israël a vu le jour en tant que refuge pour les
Juifs et Juives persécuté·es afin de transformer le souvenir de la persécution
en responsabilité morale : la génération fondatrice espérait que celles et
ceux qui avaient connu l’impuissance seraient doublement prudent·es avec tout
pouvoir confié entre leurs mains. Dans une alliance millénaire, nous avons juré
de ne jamais faire aux autres ce que nous détestions qu’on nous fasse. Au fil
des années, la mémoire a été renversée, et la souffrance juive est passée d’une
obligation morale de s’abstenir de tout effusion de sang à un permis politique
de tuer sans distinction. C’est là une trahison de la mémoire elle-même, qui a
cessé de mettre en garde contre l’injustice et est désormais appelée à la
justifier.
On peut rester sous le choc jusqu’à demain
matin, on peut murmurer « pas en notre nom » et se sentir bien dans
sa peau. La vérité est bien plus dure : participer au jeu démocratique et
en accepter les résultats, c’est accorder au gouvernement le pouvoir de faire
toutes ces choses « en notre nom ». Un crime élu à la majorité des
voix reste un crime, et une politique de ségrégation et de discrimination reste
de la discrimination. La démocratie ne peut pas blanchir la honte, et elle
impute l’entière responsabilité également à celles et ceux qui acceptent les
incitateurs/incitatrices comme un résultat légitime, s’assoient à leurs côtés
au sein d’un même gouvernement et s’habituent à leur présence.
Le temps des demi-mesures est révolu. Nous
devons aller jusqu’au bout et en tirer toutes les conséquences. Premièrement,
l’heure est venue d’entendre un engagement électoral clair : les ministres
qui incitent au meurtre et aux punitions collectives doivent être jugé·es,
devant les tribunaux israéliens si quelqu’un ose le faire, ou devant les
tribunaux internationaux si personne ne l’ose. Deuxièmement, le monde
occidental doit cesser d’accorder à Israël son immunité de célébrité. Nous
devons être jugé·es selon les mêmes critères que ceux appliqués à tout autre
régime qui bafoue les droits humains. Un pays qui abandonne ces valeurs ne peut
continuer à jouir de ces privilèges. Il est intolérable que Washington et
Bruxelles acceptent une réalité dans laquelle les droits humains sont une règle
contraignante pour les rivales/rivaux et suspendue pour les ami·es. La justice
et le droit doivent être universels et s’appliquer à tous et toutes. L’Occident
sera jugé sur la manière dont il traite Israël, et Israël sera jugé sur la
manière dont il traite les Palestinien·nes en tant qu’êtres humains.
Et troisièmement, et c’est là l’essentiel :
c’est à nous, Israélien·nes qui restons fidèles à la fois à l’alliance des
prophètes et à celle des Lumières, qu’incombe le devoir de construire une
alternative. Un autre Israël, où l’individu·e prime sur la tribu, où la loi est
la même pour chaque âme, et où chaque être humain – juif/juive, arabe,
palestinien·ne ou étranger·e – est créé à l’image divine.
Le véritable test de toute culture réside dans
la vie de l’être humain soumis à son pouvoir, et à cet égard, nous avons
échoué. La porte de l’Occident est toujours ouverte, même si elle n’est plus
grande ouverte. Après ces élections, nous saurons où nous nous dirigeons :
au plus profond du ghetto néo-juif, un peuple vivant isolé, avec ses peurs, ses
ministres racistes auteurs de crimes et notre épée à jamais dégainée, ou bien
vers la famille occidentale de la liberté et des droits.
[Source : avrumburg.substack.com - reproduit sur entreleslignesentrelesmots.wordpress.com]

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