Comment le futur auteur du « Processus de civilisation » a-t-il abandonné ses engagements de jeunesse pour se consacrer à son projet sociologique ?
Écrit par Benjamin CARACO
Dans L’Europe des
intellectuels (2024), Christophe Charle consacrait un chapitre
à Norbert Elias, rappelant son engagement de jeunesse, peu
connu, au sein du mouvement sioniste. L’historien s’appuyait notamment sur un
texte de 1929 d’Elias consacré à la montée de l’antisémitisme en Allemagne,
traduit tardivement en français par le sociologue Danny Trom. Ce dernier vient
de publier Norbert Elias, une politique de la sociologie, qui
rassemble plusieurs textes d’Elias qu’il a traduits en français, accompagnés
des introductions rédigées pour leurs premières éditions, auxquelles s’ajoutent
plusieurs développements inédits.
En lien avec l’actualité
récente (montée de l’antisémitisme, attentats du 7 octobre, guerre à Gaza et
débats autour de la relation entre science et militantisme), Danny Trom
s’intéresse au parcours de Norbert Elias qui, malgré un parcours chaotique lié
aux affres de la Seconde Guerre mondiale – et bien mis en lumière par Marc Joly –, délaisse progressivement l’engagement
sioniste au profit du travail sociologique, auquel il consacrera toute sa vie.
Membre du laboratoire LIER-FYT, qui entend proposer une alternative à la
sociologie critique, Danny Trom voit dans l’œuvre sociologique d’Elias une
réponse aux confusions entre production de savoir sociologique et militantisme
politique. Si sociologie et politique sont clairement liées, la première
conserve une autonomie intellectuelle à l’égard de la seconde. Pour Trom, « la
sociologie apparaît à Elias comme une voie de sortie indissociablement
politique et scientifique ».
L’abandon de
l’engagement
Danny Trom estime que
l’article de 1929 consacré à l’antisémitisme en Allemagne témoigne d’une
bifurcation dans l’itinéraire de Norbert Elias : il délaisse son engagement
sioniste, dans le mouvement de jeunesse Blau-Weiss, pour embrasser pleinement
la sociologie. Son analyse mobilise déjà la « perspective relationnelle »
qu’il affectionnera tout au long de sa carrière. Pour autant, il n’en conclut
pas à un abandon de la politique : « La décision d’opter pour la
connaissance sociologique vaut certes rupture, mais cette connaissance est
impulsée et aiguillée par une visée politique, au point que la sociologie
d’Elias se lit comme une reformulation sociologique de la visée politique
moderne. »
Dans ce texte, Norbert Elias
se positionne par rapport à des sociologues allemands comme Franz Oppenheimer
et Karl Mannheim, dont il fut l’assistant avant de devoir fuir l’Allemagne. De
Mannheim, il retient notamment l’idée d’interdépendance et de concurrence entre
groupes sociaux, en l’occurrence Allemands et Juifs allemands. Contrairement à
l’École de Francfort, dont Mannheim et Elias furent les voisins – leurs
instituts occupant le même immeuble à Francfort –, qui considère
l’antisémitisme comme la conséquence d’une « modernité ambivalente où la
promesse d’émancipation se renverse en son contraire », Elias l’envisage en
termes de relations et d’alliances entre groupes sociaux. Son analyse s’ancre à
la fois dans la réalité sociale et dans la longue durée.
Elias en conclut à la solitude
des juifs, privés d’alliance avec d’autres groupes, comme un temps la
bourgeoisie libérale allemande. Son article se termine sur une alternative
entre émigration en Palestine et lucidité résolue. C’est cette seconde option
qu’adopte Elias, abandonnant son projet d’alyah et se décentrant même de la
société allemande. Elias se « détourne donc du sionisme et, par là même, de
toute politique, pour reporter tous ses espoirs sur une science sociale capable
de ressaisir les mécanismes de l’émancipation de l’humanité à sa racine, d’en
révéler, en somme la logique ».
Le choix de
la distanciation
La sociologie envisagée par
Elias se veut à la fois démystificatrice et émancipatrice. Il y vouera
littéralement le reste de sa vie, quitte à occulter son engagement sioniste. La
sociologie devient donc la continuation de la politique par d’autres moyens. En
1935, soit six ans après son article sur l’antisémitisme, en écho à sa
situation d’exilé à Paris, il publie un texte sur l’expulsion des huguenots du
royaume de France sous Louis XIV. Il s’y intéresse aux logiques de compétition
entre groupes, parallèles à la montée en puissance de l’État moderne, détenteur
de la violence légitime. Cette réflexion marque une nouvelle étape dans le
décentrement d’Elias par rapport à la situation des Juifs en Allemagne. Danny
Trom y décèle une préoccupation centrale qu’Elias prolongera dans sa sociologie
historique : celle de la protection des sujets, puis des citoyens.
Bien plus tard, dans les
années 1960, Elias réagit toutefois au procès Eichmann. Il se positionne alors
sur l’existence de l’État d’Israël, qu’il estime essentielle. Cette prise de
position s’inscrit dans le débat plus large autour du phénomène nazi, dont témoignent
plusieurs réflexions ensuite publiées dans Les Allemands (1989),
récemment traduit en français. Norbert Elias, une politique de la
sociologie offre un éclairage bien contextualisé et complémentaire aux
travaux de Marc Joly sur les débuts du sociologue. Le livre donne également
accès à des textes moins connus d’Elias, mais déterminants pour comprendre sa
trajectoire ultérieure et son rapport à la politique.
Norbert Elias, une politique de la
sociologie
2026
Éditions de l'EHESS
182 pages
Benjamin CARACO
Benjamin Caraco coordonne la
rédaction de Nonfiction, aux côtés de Pierre-Henri Ortiz.
Docteur en histoire
(Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne) et conservateur des bibliothèques, il
est chercheur associé au Centre d'histoire sociale des mondes contemporains. Il
travaille sur l'histoire culturelle de la bande dessinée et est l'auteur d'une
dizaine de publications à ce sujet. Il écrit régulièrement des comptes rendus
pour la revue Esprit et le Bulletin des bibliothèques
de France.
Il a dirigé Valoriser les bandes dessinées et les
mangas en bibliothèques (Presses
de l'Enssib, 2024). Il a publié Une histoire de l’Association. Bande
dessinée d'auteurs et légitimité culturelle (Presses universitaires François-Rabelais,
2024) et Histoire de France de la bande dessinée (La Découverte, 2026.
[Source : www.nonfiction.fr]


Sem comentários:
Enviar um comentário