Comment des idées politiques ou sociales considérées comme inadmissibles finissent-elles par pénétrer, voire à s’imposer, dans le débat public ? La psychologie sociale montre que face à l’incertitude ou à la pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils perçoivent comme la norme dominante. Mais la résister à la normalisation d'idées extrémistes ?
Des affiches représentant Renee Nicole Good et Alex Pretti, deux citoyens américains abattus par des agents de l'immigration ICE à Minneapolis, le 28 janvier 2026.
Écrit par Lee-Ann d'Alexandry
Doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)
Fabien Girandola
Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Lionel Souchet
Maître de Conférences en Communication et Psychologie Sociale,
Aix-Marseille Université (AMU)
Plus rien ne vous
choque ? Aux États-Unis, les raids de l’ICE et les promesses de
déportations massives de Donald Trump se sont concrétisées, son administration
a capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro et menace désormais Cuba. En
Europe, certains politiciens souverainistes n'hésitent pas à affirmer que la
loi nationale doit primer sur les traités. Ce qui frappe n’est pas seulement la
radicalité de ces paroles ou de ces actions, mais le fait qu’elles suscitent de
moins en moins de surprise – à peine le temps d’un scroll ou d’un zappage de
chaîne.
Qu’il s’agisse de politique,
de société ou de valeurs culturelles, des idées autrefois impensables finissent
par entrer dans le débat public. Elles deviennent discutables, tolérables,
parfois banales, même si elles continuent de diviser. Comment expliquer ce
déplacement progressif des frontières de l’acceptable ?
Pour y répondre, il faut
dépasser le seul registre de l’indignation. La psychologie sociale montre en
effet que ce que nous jugeons « acceptable » n’est ni naturel ni
stable : cela se construit collectivement, au fil des interactions, des
discours et des répétitions.
La
normalisation : comment le « normal » se déplace
Ce que nous percevons comme
« normal » repose sur des normes sociales : des règles
implicites partagées qui définissent ce qui est valorisé, toléré ou sanctionné.
Ces normes évoluent lorsque des comportements ou des idées sont répétés et validés
publiquement. Les expériences classiques de Muzafer
Sherif et de Solomon
Asch ont montré que, face à l’incertitude ou à la
pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils
perçoivent comme la norme dominante.
Mais la normalisation ne
relève pas seulement de mécanismes individuels. Des travaux récents en science
politique montrent qu’elle opère aussi à l’échelle des idéologies. Dans The
Normalization of the Radical Right (2024), le politiste Vincenzo
Valentim montre que la montée de
l’extrême droite ne tient pas tant à une radicalisation soudaine des électeurs
qu’à l’érosion progressive des normes sociales qui freinaient l’expression
publique de ces idées.
Lorsque le stigmate social
diminue, des préférences jusque-là latentes peuvent s’exprimer plus librement.
L’enjeu n’est donc pas simplement un changement des convictions, mais une
transformation des conditions de leur expression : à mesure que le coût
symbolique de certaines prises de position baisse – parce qu’elles sont
reprises par des responsables politiques, discutées dans les médias ou moins
fortement sanctionnées – elles deviennent plus visibles, paraissent plus
ordinaires et déplacent progressivement le seuil de leur acceptabilité
collective.
Ce phénomène s’apparente à ce
que le sociologue
Damon Centola appelle une
« contagion complexe » : contrairement à une information virale,
une idéologie ne se diffuse pas par une exposition ponctuelle, mais par des
expositions répétées, socialement renforcées, au sein de réseaux où elle gagne
progressivement en légitimité.
L’évolution récente du terme
de « remigration » en Europe illustre ce mécanisme. Longtemps
cantonné à des cercles marginaux, il a été remis en lumière en janvier 2024 par
l’enquête
du média allemand Correctiv sur des
réunions entre responsables politiques et militants d’extrême droite. La
reprise de ce terme par des dirigeants du parti d’extrême droite AfD et sa
discussion sur des plateaux télévisés, non plus comme une proposition
extrémiste mais comme une option politique parmi d’autres, a contribué à en
déplacer l’acceptabilité.
Quand l’autorité et les médias légitiment
l’impensable
La normalisation est accélérée
lorsque des figures d’autorité s’en font les relais. Les travaux
d’Albert Bandura sur
l’apprentissage social montrent que nous avons tendance à imiter les
comportements et les discours de modèles perçus comme puissants ou légitimes.
Lorsqu’un dirigeant politique adopte publiquement une position radicale,
celle-ci gagne en crédibilité par simple imitation.
Les médias jouent un rôle
complémentaire. Depuis les travaux fondateurs de Maxwell
McCombs et Donald Shaw (1972), on
sait que l’agenda-setting n’influence pas directement ce que les citoyens
pensent, mais ce à quoi ils pensent. En accordant une visibilité répétée à
certaines idées, mêmes marginales au départ, les médias contribuent à les
installer durablement dans le débat public.
La criminalisation des
mouvements écologistes en offre un exemple récent. En France, entre 2023 et
2025, plusieurs
responsables politiques ont qualifié des militants écologistes de
« terroristes » ou de
« menace pour l’ordre public » à la suite d’actions contre des infrastructures.
La forte médiatisation de ces discours par des médias nationaux a contribué à
rendre cette grille de lecture progressivement acceptable, voire légitime, dans
l’espace public.
Mais la normalisation ne va
pas toujours dans le sens d’un durcissement. Elle peut aussi accompagner des
transformations progressistes. L’égalité
salariale entre les femmes et les hommes,
longtemps perçue comme une revendication marginale, s’est imposée comme une
norme sociale largement partagée. De même, selon un sondage
Ipsos publié en 2025, 77 % des
Français se déclarent favorables à des lois renforçant la lutte contre les
discriminations envers les personnes LGBT+.
Quand la
normalisation rencontre des résistances
Pour autant, l’élargissement
du champ de l’acceptable n’est ni automatique ni irréversible. La psychologie
sociale s’intéresse aussi aux mécanismes de résistance à la normalisation. Des
travaux récents sur l’« inoculation psychologique », menés notamment
par Jon
Roozenbeek et Sander van der Linden,
montrent que l’exposition préventive aux techniques de manipulation renforce la
capacité des individus à résister à des discours trompeurs ou extrémistes.
Autrement dit, les normes ne se déplacent pas indéfiniment : elles se heurtent
à des seuils de tolérance et à des capacités de vigilance collective.
Ces moments de rupture
apparaissent souvent lorsque des acteurs légitimes nomment explicitement le
basculement en cours. L’histoire en offre plusieurs exemples. En 1974,
lorsque Simone
Veil défend la législation de l’IVG,
elle met en lumière l’écart entre l’interdit pénal et une réalité sociale déjà
répandue. Elle révèle l’inadéquation croissante de la norme juridique. De même,
lors de l’abolition
de la peine de mort en 1981, portée par
Robert Badinter sous la présidence de François Mitterrand, la réforme ne suit
pas immédiatement l’opinion majoritaire : elle redéfinit publiquement le
seuil moral tolérable en inscrivant la question sur le terrain des principes
fondamentaux.
Ces séquences rappellent que la normalisation n’est jamais totale. Le déplacement des frontières du tolérable n’est pas un processus à sens unique : il peut être contesté, freiné, voire partiellement inversé lorsque des repères moraux partagés sont réactivés. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour éviter le double écueil du fatalisme – tout serait inévitable – et de l’illusion inverse, selon laquelle les normes se transformeraient sans résistance.
[Photo : Octavio Jones / AFP - source : www.theconversation.com]

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