Depuis la destruction de Gaza, Israël fait de plus en plus l’objet de critiques implacables sur ses dérives extrémistes et sur la subversion du projet sioniste fondateur. Historiens et philosophes s’interrogent sur l’avenir d’Israël en invitant à déjouer l’assimilation de l’antisionisme à la judéophobie.
Écrit par Jean-Marie Durand
Pour la première
fois de son histoire, plus que jamais en tout cas depuis 1948, Israël a l’image
d’un État paria. De plus en plus isolé parmi ses alliés, et parmi les Juifs de
la diaspora, le pays s’est mis le monde à dos. Dans un renversement édifiant,
la population états-unienne éprouve par exemple aujourd’hui davantage de
sympathie pour les Palestinien·nes que pour les Israélien·nes, explique le
philosophe Michel Feher dans son essai Redevenir
juif.
Ce dernier remarque
ainsi que « même
si cette inversion ne s’étend pas encore aux électeurs républicains et aux
séniors, la désaffection dont l’État hébreu fait l’objet est croissante dans
toutes les cohortes et atteint des niveaux particulièrement élevés chez les
démocrates et les moins de 35 ans ». Comment comprendre la transformation du rêve
sioniste en cauchemar et imaginer ses effets dans un avenir proche ? C’est
à cette question que s’attachent de nombreux auteurs en ce moment, issus de la
communauté juive pour la plupart d’entre eux, d’Omer Bartov à Ilan Pappé, de
Michel Feher à Pierre Hazan…
Une «
transformation
tragique du sionisme »
Dans son
texte, Israël, une course vers l’abîme (Seuil), l’historien
israélo-américain, spécialiste de la Shoah, Omer Bartov, qui appartient à la
première génération née en Israël durant la première décennie après la
déclaration d’indépendance, dresse le constat d’une «
transformation
tragique du sionisme »,
mouvement qui cherchait à émanciper les juifs européens de l’oppression et de
la persécution, en « une
idéologie d’État ethno-nationaliste de plus en plus centrée sur l’exclusion des
Palestiniens ». Et l’auteur de se demander, tout de
go : « Combien de temps un Israël autoritaire et adepte de l’apartheid pourra-t-il
durer ? »
Selon lui, sur le
long terme, le pays ne pourra pas survivre à sa propre décomposition liée à sa
politique de colonisation et d’anéantissement des Palestinien·nes. Car «
aussi longtemps que 7
millions de Juifs gouverneront 7 millions de Palestiniens sans équité, il n’y
aura pas de paix ». Sans
être contraint à affronter les limites de son pouvoir, lesquelles sont
largement définies par les États-Unis, « Israël continuera son catastrophique chemin » ; un chemin vers le chaos de la
région, sinon de son déshonneur moral et de sa répudiation sur la scène
diplomatique. Omer Bartov dénonce surtout l’instrumentalisation de
l’antisémitisme que font les dirigeants israéliens et tous leurs soutiens.
« Avancer
que toutes les critiques d’Israël sont antisémites est le meilleur moyen
d’aider la gouvernance israélienne actuelle à mener sa politique extrémiste et
raciste, sans être contestée »,
écrit-il. « Décrire
comme antisémite une opinion progressiste, tolérante, soucieuse des droits
humains et de la justice, opposée au déplacement des populations et à
l’oppression, légitime ceux qui justement aimeraient appliquer de telles
politiques chez eux, à l’égard de leurs propres minorités, de leurs opposants
et de leurs détracteurs ».
C’est cela,
l’instrumentalisation de l’antisémitisme : « Son utilisation pour justifier l’intolérance
et l’autoritarisme ». Un
point de vue partagé par Ilan Pappé, figure centrale de ce qu’on appelle les «
nouveaux historiens
israéliens », dans
son livre Brève histoire du conflit israélo-palestinien (Les
Liens qui Libèrent). Un texte qui éclaire l’histoire croisée de deux peuples,
en insistant sur l’idée, évidemment contestée par d’autres, que le sionisme ne
peut s’appréhender que comme « un
mouvement colonial de peuplement », permettant de mieux comprendre pourquoi, très tôt, les penseur·ses et
les dirigeant·es sionistes théorisèrent la nécessité de déplacer par la force
les Palestinien·nes. Le mouvement de la résistance palestinienne est ainsi un
mouvement avant tout « décolonialiste » à
ses yeux. Selon lui, Israël en tant que projet juif ne fonctionne pas.
Jérusalem, «le
laboratoire d’un avenir possible » ?
Face à cette
impasse politique, que certain·es indexent à la dérive des dirigeants
israéliens actuels et que d’autres rattachent à l’origine même de la création
d’Israël, que peut-on imaginer ? Le philosophe belge Michel Feher ouvre
dans son essai Redevenir juif, la fin d’un pacte de blanchiment
réciproque, une voie à la fois iconoclaste, radicale et fidèle à une
certaine idée de l’histoire du judaïsme. « Il est temps de redevenir les juifs
diasporiques qui peuplaient naguère les cauchemars de ses prédécesseurs », estime l’auteur, lucide devant le fait
qu’Israël suscite aujourd’hui moins d’opinions négatives chez les personnes
d’extrême droite, alors même que « l’antisémitisme joue un rôle
difficilement remplaçable dans la structuration de leur ressentiment ».
Pour Feher, « être
juif ne dispense donc pas d’avoir à le devenir, bien au contraire ». Le
juif qu’il s’agit donc de ranimer à ses yeux est « celui qui faisait figure
de péril existentiel pour les pères fondateurs de l’antisémitisme moderne » :
le juif de la diaspora, plutôt que celui qui se raccroche à un pays habité par
la volonté d’éradiquer un autre peuple. Initialement conçu pour séparer le
combat contre la judéophobie des autres formes d’antisémitisme, voire pour
insinuer que ces dernières sont le plus souvent les paravents du nouvel
antisémitisme, « le pacte de blanchiment auquel nous autres juifs sommes
pressés de souscrire est progressivement devenu le ferment de la coalescence
des droites », observe-t-il.
Il en veut pour
preuve les assauts d’amabilité de la famille Klarsfeld à l’endroit du RN ou la
présence de Marine Le Pen dans la marche contre l’antisémitisme le 12
novembre 2023. « Il convient alors de se demander comment les juifs de la
diaspora s’accommodent de la condition qui leur est assignée »,
poursuit-il. « Apprécions-nous d’être tenus pour les membres les plus
exposés de la majorité blanche en raison de l’hostilité que les racisés sont
réputés vouer au sionisme ? Sommes-nous au contraire révoltés par la
présomption de solidarité avec Israël qui est projetée sur nous ? Ou
cherchons-nous encore à occuper une position intermédiaire en renvoyant
dos-à-dos les terroristes du Hamas et les alliés d’extrême droite de Netanyahou ?
» Naguère prisée par les juifs libéraux et les sionistes de gauche,
cette dernière posture a pourtant perdu toute cohérence pour lui. Car « l’épuration
ethnique programmée, il faut le reconnaître, n’est pas une lubie propre à une
petite faction messianique mais bien l’objectif dont le sionisme est devenu
inséparable ».
Pourtant,
rappelle Pierre Hazan, dans une chronique familiale, Les Juifs, les Arabes,
ma famille et moi, la coexistence judéo-arabe fut une réalité
quotidienne et concrète durant deux siècles d’hybridation culturelle et
politique. On peut même faire le pari, comme le suggèrent Vincent Lemire et
Bernard Philippe, dans Jérusalem, l’histoire n’est jamais écrite,
que Jérusalem, miroir d’un conflit enkysté, peut devenir « le laboratoire
d’un avenir possible », le point de départ d’une approche
alternative : « non plus une résolution diplomatique, suspendue à des
rapports de force et à des calendriers extérieurs, mais une transformation
municipale immédiate, territoriale, politique, sensible, enracinée dans le
quotidien ». Cet avenir possible reposera nécessairement sur un changement
de logiciel de la part des dirigeants israéliens conduisant leur pays vers
l’abîme. Mais il ne pourra pour autant pas occulter la lutte contre
l’antisémitisme dans le monde, qui persiste par-delà l’instrumentalisation dont
il fait l’objet.
Omer Bartov, Israël,
une course vers l’abîme, éditions Seuil, traduit de l’anglais par Sibylle Grimbert,
288 p., 22 euros.
Ilan
Pappé, Brève histoire du conflit israélo-palestinien, Les Liens qui Libèrent, traduction de Morgane Iserte, 224 p., 18
euros.
Michel Feher, Redevenir
juif, la fin d’un pacte de blanchiment réciproque, La Découverte, 224 p., 16,50 euros.
Vincent Lemire
et Bernard Philippe, Jérusalem, l’histoire n’est jamais écrite, Albin Michel, 288 p., 23 euros.
Pierre Hazan, Les
Juifs, les Arabes, ma famille et moi, textuel, 240 p., 22 euros
[Source : www.lesinrocks.com]

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