L’auteur de “Madame Hayat”, aujourd’hui libre de voyager hors de Turquie, était de passage à Paris. Avec lui, nous avons parlé de la situation au Moyen-Orient, de comment la prison a changé sa manière d’écrire et de “Boléro”, son dernier livre paru.
Propos recueillis par Sylvie Tanette
Un matin de 2016, des policiers ont surgi au domicile d’Ahmet Altan, à Istanbul. Ils venaient l’arrêter pour avoir diffusé un “message subliminal de coup d’État” lors d’un passage à la télévision – un putsch manqué contre Erdogan servant alors de prétexte à l’arrestation de milliers d’intellectuel·les. Le romancier et essayiste a été condamné à la perpétuité, peine réduite ensuite à 4 ans et demie de détention. C’est durant ces années-là qu’il a écrit Je ne reverrai plus le monde. Lettres de prison (2019), et le très beau Madame Hayat (Prix Femina étranger 2021). Boléro, son dernier roman, sorti en octobre 2025 chez Actes sud comme les précédents, nous plongeait dans la vie d’une femme d’aujourd’hui à Ankara, et dans la relation trouble qu’elle entretenait avec la femme de son amant.
Assigné à
résidence depuis sa libération en 2021, Ahmet Altant peut, enfin, circuler
librement.
Dans quelle situation êtes-vous aujourd’hui ?
Ahmet Altan – Je suis libre, mais d’autres procédures judiciaires sont en cours et
je peux être arrêté à tout moment. Cela dit, ce danger existe pour tout le
monde en Turquie. Là, je peux parler avec vous pendant que des milliers
d’innocents sont en prison. Alors en tant qu’auteur turc, je ne peux pas me
plaindre.
La guerre en Iran a-t-elle des conséquences sur votre vie ?
Sur celle de tout
le monde, la vôtre aussi. Ce harceleur qui se situe aux États-Unis ne respecte
pas le droit international et ceux qui ne respectent pas le droit international
tuent leurs propres citoyens. Quand le non-respect du droit s’étend au monde
entier, la vie de tous est en danger. J’aimerais dire une dernière chose sur le
sujet et après nous passerons à la littérature. Selon moi, dans le monde actuel
il n’y a pas de Turcs, de Français, d’Américains, de Russes, d’Italiens. Il y a
des fascistes turcs, français, américains, russes, italiens qui sont très
proches entre eux. Et il y a des démocrates turcs, français, américains, russes
et italiens et nous sommes très proches entre nous. Je déteste le patriotisme.
Un démocrate français ou américain m’est plus proche qu’un fasciste turc. Et
les pays sont divisés de l’intérieur.
Parlons de littérature, alors. Est-ce que l’expérience de la prison a
changé votre écriture ?
Oui. Lorsque vous
écrivez en prison, il y a un danger. Ils peuvent venir et emporter vos
manuscrits. Si vous les donnez à votre avocat, ils peuvent les récupérer.
Aussi, il faut tout écrire en double. Ma détention a eu un impact sur mon
style, j’écris de manière économique, avec moins de mots. Et peut-être que
c’est bien.
“Durant
l’écriture, je devenais cette femme, je ressentais ce qu’elle ressentait”
Vous venez de publier un roman sur le génocide arménien. Il sera publié
ici ?
Sans doute cet
automne. Je pense que ceux qui le liront ne l’oublieront pas car il y a une
différence entre l’Histoire et la littérature. L’Histoire vous dit qu’un
million d’Arméniens ont été massacrés par l’Empire ottoman. C’est une pensée,
vous l’entendez et vous l’oubliez. La littérature vous fait éprouver ce que ces
gens ont traversé. Vous marchez avec eux. Vous ressentez ce qu’ils ont
ressenti. Vous n’oublierez jamais ce que vous avez vécu dans ce livre. C’est le
premier roman écrit par un auteur turc sur le sujet.
Vous partez toujours de l’intime. Comment parvenez-vous à vous glisser
dans le corps des personnages et, avec Boléro, dans celui d’une femme ?
Écrire sur une
femme était très important pour moi. Dans le monde émotionnel des femmes y a
tellement d’ombre. Dans Boléro, une femme qui n’aime pas les femmes aime
une femme qui aime les hommes. Ça ne change pas son orientation sexuelle, mais
une émotion cachée surgit. J’essaie d’explorer cette une zone grise. Un
effleurement peut créer un énorme bouleversement chez cette femme, et je sais
que les hommes ne vont rien comprendre à ce que je dis. Durant l’écriture, je devenais cette femme, je
ressentais ce qu’elle ressentait.
Comment démarrez-vous un roman ?
Je fais confiance
à mon inconscient. Je note ce qui me vient à l’esprit comme on dépose un grain
de sable dans une huître et un jour je ressens une irrésistible envie d’écrire.
Il me faut beaucoup de courage car écrire un roman, c’est marcher dans un
désert où aucune route n’a été tracée.
“Si je
veux écrire quelque chose, je l’écris”
Votre courage est ailleurs. Écrire en Turquie sur le génocide arménien
peut vous mettre en danger.
Quand j’écris,
toute mon attention est concentrée sur l’écriture. C’est pourquoi je n’écris
pas avec du courage, car je ne pense pas au danger.
Quand vous apportez votre manuscrit à un éditeur, c’est dangereux.
Oui, mais que
voulez-vous ? Que je n’écrive pas ? Je ne me suis jamais dit :
je n’écris pas ça car c’est dangereux. Si je veux écrire quelque chose, je
l’écris. Mon père [Çetin Altan,
journaliste et député communiste, ndlr] m’a appris ça : tout a une conséquence
et si tu paies les conséquences tu peux tout faire. J’accepte de payer les
conséquences de ce que j’écris, depuis le début, car le plaisir d’écrire leur
est nettement supérieur. La
menace de la prison ne
peut contraindre un auteur à renoncer à un bon roman. Pour un bon roman, un
auteur accepterait même de mourir. Ce n’est rien, la prison.
Ahmet Altan, dernier ouvrage paru Boléro, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes sud, 2025, 224p., 22€
[Photo : Actes sud - source : www.lesinrocks.com]

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