![]() |
| Des dictionnaires de français |
Par Florencia Rovira Torres
La question posée cette fois-ci est de savoir si une personne
bilingue ou polyglotte éprouve des personnalités différentes en fonction
de la langue qu’elle choisit d’utiliser.
Evoquer des personnalités différentes comme le fait cette note de
blog est exagéré. En psychologie, la notion de personnalité est complexe
et ne saurait s’assimiler au seul fait d’éprouver différentes choses en
parlant des langues différentes.
En tant que polyglotte, l’idée que la conception que l’on a de soi
puisse varier avec l’usage de langues différentes me paraît pourtant
justifiée. Je parle quatre langues couramment (le suédois – langue de
mon pays –, l’espagnol – langue de mes parents –, l’anglais – langue
avec laquelle je travaille – et le français – langue de mes études) et
j’ai souvent l’impression d’exprimer différentes facettes de ma
personnalité à travers chacune de ces langues. Mais surtout, je sais que
j’ai grandi avec la possibilité de réfléchir dans des langues
différentes.
1
Moins vulgaire en suédois qu’en français ?
Un collègue de Robert Lane Greene a admis être plus malpoli en hébreu qu’en anglais.
Personnellement, j’ai l’impression d’être moins vulgaire, plus
bienveillante et plus politiquement correcte en suédois qu’en espagnol
ou en français.
Une explication possible serait que la plupart des interjections
de colère courantes en suédois sont moins violentes que dans les autres
langues que je parle. En suédois, on n’envoie pas chier quelqu’un comme
en espagnol d’Amérique du Sud (« andá a cagar ! ») et on l’enverra
encore moins avoir une relation sexuelle à la voix passive (comme en
français et en anglais). En suédois, on dit « va aux bois ! » (« dra åt
skogen ! ») ou, si l’on est véritablement en colère, « va en enfer ! »
(« far åt helvete ! »). L’insulte « fils de pute » existe mais c’est une
expression qui, heureusement, a presque disparu de l’usage courant. On
utilise plutôt l’expression scatologique « c’est une botte de merde »
(« skitstövel ») ou bien « un porc diabolique » (« ett jävla svin »).
Le sentiment d’être différent en changeant de langue est-il dû à un mécanisme intrinsèque à la structure de la langue ?
Le vif débat autour du relativisme linguistique
(l’idée que la langue que nous utilisons donne forme à notre vision du
monde) divise la communauté scientifique des linguistes et psychologues
depuis au moins un siècle. On trouve grosso modo deux camps :
- d’un côté, on a ceux qui maintiennent que la langue encadre notre pensée ;
- de l’autre, ceux qui s’y opposent et qui mettent en garde contre les nombreuses dérives des idées du particularisme linguistique, reprises dans les médias sans qu’elles ne soient relayées par des enquêtes scientifiques.
Mon manque de vulgarité en suédois s’explique moins par un
manque de vocabulaire (le suédois a des gros mots vulgaires) que par le
fait qu’en Suède, la peur du conflit est une caractéristique très
courante. La confrontation par conséquent n’est pas aussi socialement
acceptée qu’en France par exemple.
Sans prétendre professer une position particulière, Robert Lane
Greene, se permet tout de même de soulever quelques situations où
beaucoup de polyglottes disent se sentir différents en changeant de
langue.
2
Plus intelligent ou plus bête dans une langue étrangère ?
Robert Lane Greene cite les résultats d’une étude expérimentale de Keysar, Hayakawa et An publiée l’année dernière
dans la revue Psychological Science, qui montre que le fait de parler
une langue étrangère en devant prendre une décision peut améliorer la
qualité de cette dernière. Les êtres-humais sont en général plus enclins
à prendre des risques irrationnels lorsqu’ils se trouvent face à la
possibilité d’une perte ou d’un échec. Or, l’étude montre que
l’utilisation d’une langue étrangère réduit cette propension à prendre
des risques.
En revanche, beaucoup de personnes ayant appris une langue étrangère
pourraient raconter s’être senties plus bêtes plutôt qu’intelligentes en
l’utilisant.
Lane Greene avance l’idée que ceci s’explique par le fait que la
maîtrise des langues chez la plupart des personnes bilingues n’est pas
symétrique. Il y a toujours certains domaines où l’une est plus faible
que l’autre.
On risque alors de s’exprimer de manière plus limitée et par
conséquent de renvoyer une image différente de soi. J’ai connu des
personnes arrogantes qui en parlant une langue étrangère renvoient une
image beaucoup plus humble d’elles-mêmes.
Une fois, je me suis sentie réellement bornée, voire piégée par une
langue étrangère. J’ai fait l’exposé le plus raté de ma vie. Tout s’est
passé dans un cours d’histoire dans un établissement d’enseignement
supérieur en France à un moment où je parlais déjà couramment le
français.
Toute ma vie scolaire j’avais fait des exposés sans m’y entraîner, en
n’ayant recours qu’à quelques mots-clés. Il suffisait de bien connaître
mon sujet pour que j’arrive à parler de manière structurée.
Ce jour-là, je devais exposer le sujet « Les pratiques du régime
bolchévique : un héritage de la modernité européenne ? » Ayant passé
énormément de temps à lire des références sur le sujet, toutes en
français et sans éprouver de difficultés, je n’étais pas inquiète à
l’heure de passer devant ma classe.
A ma plus grande surprise, au bout d’une minute, j’étais pratiquement
muette. Je ne trouvais pas de mots pour m’exprimer. D’un seul coup, je
ne savais simplement plus ce que j’avais à dire. Mon cerveau n’arrivait
plus à faire des liens logiques. Et je ne comprenais pas pourquoi.
La raison évidente était que je ne m’étais pas habituée à utiliser le
français dans un contexte académique. Souvent, j’ai le sentiment que
les mots, la terminologie, les notions, me servent comme des rochers sur
lesquels je peux grimper et me reposer pour ensuite continuer dans
l’escalade d’une réflexion complexe. Le fait de ne pas avoir accès à ce
genre d’échelons (parce que les mots manquent) dans une argumentation
empêche donc de visualiser intérieurement une pensée complexe en
plusieurs étapes.
3
N’y a-t-il qu’un langage du cœur ?
Robert Lane Greene avance une deuxième explication plausible du
sentiment d’être différent en parlant des langues différentes. Les
personnes bilingues ou multilingues relient leurs langues différentes à
des contextes, et surtout à des expériences émotives différentes dans
leur vie. Selon les situations où l’on utilise une certaine langue, les
sentiments que l’on éprouvera seront influencés.
Bien que je maîtrise aujourd’hui pratiquement parfaitement quatre
langues, il reste toujours un domaine qui est réservé à ma langue
maternelle : celui de la tendresse.
Je ne parviens à vivre pleinement ce sentiment qu’à travers
l’espagnol. Il est trop fortement lié aux premiers moments de tendresse
que j’ai connus dans ma vie, ceux avec ma famille et particulièrement
avec ma mère.
Aimer quelqu’un n’est pas conditionné par l’usage de sa langue
maternelle. On apprend vite les mots doux de la langue de l’être aimé.
Mais lorsque, dans l’obscurité, les mots s’échappent par erreur, sans
planification préalable, il arrive qu’ils soient prononcés dans ma
langue maternelle. Et il m’est arrivé d’en entendre dans une langue que
je ne parle pas.
A l’âge de 18 ans, après avoir travaillé comme maître-nageur pendant
deux ans, j’ai été recrutée comme monitrice bébés nageurs en Suède. Il
m’a fallu un bon moment pour me sentir à l’aise dans ce rôle-là. J’avais
pourtant la formation nécessaire et je me sentais très à l’aise avec
des nourrissons (ayant eu un petit frère et plusieurs petits cousins).
Ce qui ne marchait pas, c’était le côté tendresse… Je n’arrivais pas à
parler aux bébés, parce qu’il fallait le faire en suédois ! Tous les
mots qui voulaient sortir de ma bouche en voyant tous ces mignons petits
étaient en espagnol.
Le vocabulaire, je le connaissais pourtant pas cœur. Le suédois est
ma première langue, mais cela ne venait pas du cœur. Même les mots de
non-sens, les bruitages que l’on adresse d’habitude aux nourrissons, je
n’arrivais pas à en inventer à la suédoise.
La situation est devenue compliquée. Après tout, je devais instruire
des dizaines de primipares (souvent dix ans plus âgées que moi) à
immerger leur bébé sous l’eau ! Il était absolument crucial que je leur
inspire confiance. J’ai donc dû jouer un rôle et utiliser des mots comme
« lilla gubben » (petit bonhomme) au prix de me sentir totalement
fausse. Je sentais que ce n’était pas moi qui étais en train de parler
mais quelqu’un d’autre. Ce n’est qu’un an après que j’ai commencé à
relier ces mots à des sentiments de tendresse.
[Photo : Tim Green/Flickr/CC - source : www.rue89.com]

Sem comentários:
Enviar um comentário