segunda-feira, 27 de fevereiro de 2023

"Bonjour", "À vos souhaits"… La petite histoire des formules de politesse

En la matière, les règles changent selon les lieux et les époques. Mais c'est toujours la classe sociale au pouvoir qui impose les siennes.

Écrit par Michel Feltin-Palas

Vous viendrait-il à l’idée de terminer l’une de vos lettres ainsi : "Vous aimez trop la justice pour ne pas accepter ces effets de ma reconnaissance" ? Non, j’imagine. Et pourtant, la formule était vivement conseillée par Le Nouveau traité de la civilité, publié en 1 671 par Antoine Courtin. Un livre dont le succès sera tel qu’il connaîtra plusieurs rééditions tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles. De même, voilà encore 100 ans, il était vivement recommandé de clore ses missives par "Je suis tout à vous", suggestion que l’on se garderait de renouveler à l’époque de #MeToo. Comment mieux dire que la notion de politesse évolue avec le temps, comme le démontre avec finesse le linguiste Jean Pruvost dans un excellent ouvrage précisément titré La Politesse. Au fil des mots et de l'histoire (1) ?

Savez-vous également que notre très commun "bonjour" a eu longtemps une acception purement religieuse ? "Faire son bon jour" – en deux mots – signifiait littéralement "recevoir la Sainte Communion". Un second sens apparaît au XIIIe siècle, cohabitant avec le premier : "Donner le bon jour", soit "faire un compliment à une personne pour lui souhaiter une heureuse journée". Mais prenez garde, malheureux, à ne pas employer ladite expression avec n’importe qui ! Dans son dictionnaire de 1740, l’Académie française avertit : "Ces manières de parler sont familières et ne s’emploient guère que par le supérieur à l’égard de l’inférieur."

Cette connotation toute chrétienne se retrouve de manière transparente dans "adieu" – littéralement "À Dieu" – mais aussi, on en a moins conscience, dans "salut". Jusqu’aux alentours de l’an 1000, en effet, seuls les fidèles de Jésus-Christ utilisaient ce dernier terme avec un espoir précis : que leur interlocuteur soit sauvé de l’état de péché. C’est à partir du XIIe siècle seulement qu’il commencera à être utilisé pour les salutations ordinaires.

Le vocabulaire de la politesse nous rappelle donc à quel point la France fut un pays profondément religieux. Une vérité qui transparaît même dans le banal "À vos souhaits" fréquemment lancé après un éternuement. Sous l’Antiquité, déjà, on pensait en effet que "cette brusque expulsion réflexe d’air par le nez et la bouche" (Le Petit Larousse) signalait le passage d’un esprit divin dont il fallait profiter pour émettre un vœu. Les Romains avaient ainsi coutume de dire : "Que Jupiter te conserve !", expression que les Chrétiens ont transformée en un "Que Dieu te bénisse". Celle-ci est d’ailleurs toujours en usage chez les Anglais ("God bless you") tandis que les Espagnols lui ont donné un tour très hispanique : "Jesús !". Chez nous, explique Jean Pruvost, c’est lors de l’épidémie de peste du XIVe siècle qu’elle aurait laissé place à la formule "À vos souhaits". À cette époque, on voyait en effet dans l’éternuement un premier symptôme de la maladie et l’on adressait donc à l’infortuné des vœux de bonne santé, à la manière d’un énoncé conjuratoire.

Si les formes de la politesse changent avec le temps, elles varient aussi bien sûr dans l’espace. En témoigne le spectaculaire voyage que le roi de Siam – l’ancienne Thaïlande – effectua au château de Fontainebleau en 1861 pour rencontrer Napoléon III. Voyant leur monarque entrer, ses ambassadeurs se mirent aussitôt à ramper devant lui. Une attitude jugée ridicule du côté de l’empereur, où l’on n’eut pas conscience que nos propres codes pouvaient paraître tout aussi artificiels à nos hôtes.

Car telle est l’une des règles universelles de la politesse : partout, l’ethnocentrisme prime. En 1680, dans le tout premier dictionnaire de français jamais publié, Richelet oppose ainsi "les civilisés et les barbares, peuples sans police […] qui vivent d’une manière grossière". Au XIXe siècle, le lexicographe Pierre Larousse considère encore la réserve de nos voisins anglais comme de "l’égoïsme".

Si ces jugements péjoratifs s’appliquent en premier lieu à l’encontre des étrangers, ils s’observent également au sein d’un même pays. Et toujours, c’est la classe sociale au pouvoir qui fixe les règles. Sous l’Ancien Régime, on opposait ainsi les bonnes manières de la cour aux supposées maladresses du peuple ("politesse" et "courtoisie" ne sont pas synonymes par hasard). Depuis la Révolution, c’est la bourgeoisie d’Île-de-France qui s’est arrogée cette prérogative.

Langage, comportement, vêtements… Les codes ont changé, pas le principe, qui rend arbitrairement légitimes certaines conventions et en disqualifie d’autres.

(1) La politesse. Au fil des mots et de l’histoire, par Jean Pruvost. Editions Tallandier.

 

[Source : www.lexpress.fr]

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