quarta-feira, 4 de novembro de 2026

CD : intégrale de l’œuvre pour piano de Schoenberg

Pour son premier album sous label Alpha, Pierre-Laurent Aimard offre l'intégrale des œuvres pour piano solo de Schoenberg. Un projet qui lui tenait particulièrement à cœur et longuement maturé, s'agissant d'une première au disque pour lui. Le résultat est à la hauteur de l'attente.

Écrit par Jean-Pierre Robert 

La production laissée au piano seul par Arnold Schoenberg s'étend de 1909 à 1931. Constituée de quatre cycles et d'un diptyque, pour un total de moins d'une heure de musique, elle couvre son entière période créatrice et en illustre les diverses phases. De celle non tonale (opus 11 & 19), à la phase de la série dodécaphonique (opus 23 & 25), pour finalement, dans le vocabulaire qui lui est propre, un retour aux formes classiques héritées de Brahms. Le grand compositeur allemand aura été la boussole pour l'élaboration d'un langage entièrement nouveau qui marquera la littérature pianistique du début du XXème siècle, aux côtés des deux autres membres de la Nouvelle École de Vienne, Berg et Webern. Chez un musicien lui-même non-pianiste, on est en présence d'une forme d'écriture expérimentale marquée par une étonnante densité d'idées malgré la brièveté des pièces.   

Dans le sillage des derniers opus de Brahms, les Trois Pièces pour piano op.11 (1909) marquent l'abandon de la tonalité. Des deux premières, d'indication ''Modéré'', la seconde se signale par son ostinato de deux notes graves à la main gauche, tel un lancinant balancement, qui ouvre et conclut le morceau. Un développement plus énergique intervient au médian. Tout en contraste, la troisième pièce, ''Animé'', libère une sorte d’éclatement de vitalité. Et une variété d’idées. Les Six Petites pièces pour piano op.19 (1911), étonnante série de miniatures, de sortes d'esquisses, constituent un exemple presque parfait d'aphorismes musicaux. On est proche du radicalisme de Webern. Ainsi la quatrième, ''Vif, mais léger'', offre-t-elle en moins d'une minute une idée de presque violence. L'ultime ''Très lent'', voulue « comme un souffle », de son caractère funèbre, évoque la disparition de Gustav Mahler. 

Avec les Cinq Pièces pour piano op.23 (1920-1923) Schoenberg amorce le tournant vers la technique sérielle. Mais seule la dernière, Walser, recourt aux douze sons. Sa raideur rythmique et la volonté de déconstruction va bien au-delà de La Valse de Ravel, au demeurant tant appréciée par le musicien viennois. Ailleurs, notamment dans la troisième pièce, Schoenberg utilise la série de cinq sons. Selon Pierre Boulez, qui ne fut pas toujours complaisant envers Schoenberg, « cette série de cinq sons est même manipulée avec plus de raffinement que les séries de douze sons... peut-être à cause d'une simplicité plus pratique et d'une malléabilité plus grande ». La Suite pour piano op.25 est d'écriture entièrement dodécaphonique. Dans une sorte de veine pseudo néo-classique, Schoenberg conçoit une suite de danse baroque qui fait référence à JS Bach (I. Prélude) et à Brahms (III. Intermezzo). La Gavotte-Musette (II.) s'avère presque facétieuse avec ses répétitions cocasses. La Gigue finale, composée plus tardivement, est d'une énergie tumultueuse.

 

Le diptyque constitué de la Pièce pour piano op.33A (1929) et de la Pièce pour piano op.33B (1931), ultimes compositions pour l'instrument, voit l'aboutissement du langage dodécaphonique du musicien. Ce sont peut-être les plus fidèles à l'esprit de Brahms, dans la « nouvelle organisation du monde sonore » voulue par Schoenberg (ibid.). On y note même quelques allusions tonales, vite refrénées, tentatives de réconcilier des mondes antagoniques.

 

C'est peu dire que Pierre-Laurent Aimard est l’homme de la situation : pour appréhender cet univers austère de langage musical post-tonal. Sans doute fait-il sienne cette remarque du compositeur dans une lettre à son confrère Ferruccio Busoni « ma musique doit être courte. Maigre.... Et le résultat, je l'espère, sans sentimentalité stylisée et interminablement stérile ». Il faut se laisser porter, grâce à la grande lisibilité du jeu, à l'écoute de cet extrême condensé de technique pianistique et se confronter sans a priori aux continuelles variations de rythmes, au maelstrom des idées musicales inscrites dans des moments souvent d'une incroyable brièveté et confinant à l'abstraction. L'effort est largement récompensé. Cette intégrale prend place au sommet de la discographie, aux côtés de celle du jeune Maurizio Pollini (DG, 1975), avec peut-être un supplément de chaleur humaine. La captation du Steinway au Teldex Studio Berlin est d'une parfaite acuité.

 

Plus d'infos

  • Arnold Schoenberg : Drei Klavierstücke op.11. Sechs Kleine Klavierstücke op.19. Fünf Klavierstücke op.23. Suite für Klavier op.25. Klavierstück op.33A. Klavierstück op.33B
  • Pierre-Laurent Aimard, piano
  • 1 CD Alpha : Alpha 1281 (Distribution : Outhere Music France)
  • Durée du CD : 56 min 06 s
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rouge (5/5)

 

 

 

[Source : www.on-mag.fr]

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