Le réalisateur Emmanuel Marre avait marqué la Semaine de la Critique avec Rien à foutre. Il est en compétition officielle pour cette 79e édition du Festival de Cannes avec une adaptation intelligente et sensible de la vie de son grand-père vichyste, Henri Marre. Une vision très personnelle et passionnante de la collaboration.
Écrit par Yaël Hirsch
Vichy, été 1940
Tout commence dans une fête où se regroupent des hauts fonctionnaires et des directeurs de cabinet exilés à Vichy pour mettre en place la Révolution nationale avec Philippe Pétain. Les costumes sont soignés, le décor d’une réception dans un salon de la ville thermale est déjà suranné et Henri Marre (Swann Arlaud, excellent) est tiré à quatre épingles et ne tarit pas d’éloges sur le Maréchal. À tel point que quand il vole de la nourriture, on se demande s’il n’est pas un peu résistant. Et la réponse est : pas du tout !
Issu du courant planiste de la France de l’Entre-deux-guerres, il est
spécialiste de l’organisation du travail et convaincu que la grandeur de la
France passera par une organisation stricte. Il a même écrit un essai
maurrassien titré « Notre Salut ». Bref, il est vraiment et pleinement
pétainiste. Et aussi, parce que les humains sont complexes, un arriviste et
affairiste à la petite semaine, qui a tout perdu et qui espère bien se «
refaire » avant de dire à sa femme et ses trois enfants de le rejoindre. Son
savoir-faire et sa capacité à réaliser des études finissent par remporter
quelques bons points et il est envoyé à Limoges comme chef d’inspection du
bureau de lutte contre le chômage. Participant activement au fichage et à la
spoliation des Juifs, il fait venir sa douce épouse quand il récupère un
appartement…
Vichy par les yeux d’un partisan
Non seulement la sélection officielle est blindée de De Gaulle, Jean Moulin
et autres films de guerre réalisés par Daniel Auteuil, mais plus précisément,
le cinéma français connaît un regain de béguin ces derniers temps pour les
personnages sombres à la « Lacombe Lucien ». Le personnage de collaborateur
incarné par Jean Dujardin dans Les Rayons et les ombres a suscité bien des débats ce
printemps et c’est désormais un pétainiste qui choisit lui aussi la voie de la
collaboration que l’on est invité à suivre pendant 2 h 30 en pleine compétition
cannoise. Et franchement, c’est vraiment très réussi ! D’abord parce que Swann
Arlaud est génial, mais aussi et surtout parce que le réalisateur part de la
correspondance de ses grands-parents. C’est donc à travers une partie de la vie
amoureuse et érotique de cet homme qui se voulait « comme il faut » qu’on entre
dans l’engrenage. Dans le rôle de sa femme, Sandrine Blancke est rayonnante et
si l’image est aussi poudrée que les costumes d’époque, l’idée de
reconstitution n’endort jamais le propos de Marre, petit-fils !
Un électrochoc de réflexions libres et gênantes
Avec un cadre posé au plus près des personnages, une économie de lieux qui frôle le canon de la tragédie et une image qui vient chercher les visages et les silhouettes avec un caractère oblique tout à fait original, Marre mâtine sa fiction familiale d’un brin de documentaire. Et il faut swinguer avec une BO funk et disco les images d’archives aussi bien que deux scènes de dialogues et de danse au milieu des réceptions huppées des collabos. Il y a un peu d’Ozon dans ce processus de comédie musicale qui s’invite dans le film historique. Et ça fait comme un électrochoc ! Le public ne se laisse pas glisser sur la pente du héros mais garde ainsi conscience qu’à chaque instant, il aurait pu choisir autrement. Ce n’est pas dit par des dialogues lourds, c’est juste suggéré par l’image et la musique et ça c’est très fort. On espère un prix pour ce film qui propose vraiment une forme originale pour l’un des thèmes phares de ce festival.
Notre Salut, d’Emmanuel Marre, avec
Swann Arlaud (Henri Marre), Sandrine Blancke (Paulette Marre), Mathieu Perotto
(Gasque), Jean-Baptiste Marre (Maux), Harpo Guit (Harpo), Mathilde Abd El Kader
(Corinne), Florian Surrier, Claudine Barthel-Fournier, Laurent Poitrenaux. France/Belgique.
Drame. 155 minutes. En compétition officielle au 79e Festival de Cannes. Sortie
le 30 septembre 2026.
[Visuel : Pelletas Films / Condor - source : cult.news]

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