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Claude Monet, La Cathédrale de Rouen. Le Portail, brouillard matinal, 1894 ; La Cathédrale de Rouen. Le Portail, soleil matinal, 1893 ; La Cathédrale de Rouen, effet de soleil, fin de journée, 1892. Service presse/ Musée d’Orsay. Essen, Museum FolkwangFine Art Images. Bridgeman Images, GrandPalaisRmn/Adrien Didierjean, musée Marmottan-Monet.
Écrit par Bernadette Bensaude-Vincent
Philosophe,
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Le Musée de
l’Orangerie a été créé dans les années 1920 pour accueillir les grands
tableaux de nymphéas offerts par Claude Monet à la France en 1918. À l’occasion
du centenaire de la mort du peintre, le musée propose une belle sélection
d’environ 40 peintures, surtout du dernier Monet.
L’exposition Claude Monet, peindre le temps, jusqu’au
27 janvier 2027, met en relief la peinture en séries à laquelle se
consacre Monet au tournant du XXᵉ siècle :
les meules de foin, les peupliers au bord de l’Epte, le portail de la
cathédrale de Rouen, le Parlement de Londres… et, bien sûr, des nymphéas.
Ces séries montrent à l’évidence que la question du
temps est au centre de l’œuvre de Monet. Qu’est-ce qui pousse ce peintre déjà
reconnu, acclamé, à peindre et à repeindre le même motif, pendant des mois,
voire des années ? Quinze tableaux de meules, vingt fois le portail
de la cathédrale de Rouen et 250 tableaux de nymphéas !
Monet veut peindre le temps, mais de quels temps
parlait-on en son temps ? Et quels temps cherche-t-il à saisir ?
Peindre son
temps
La première salle
de l’exposition présente Monet en peintre de la modernité avec des locomotives
fumantes, la gare Saint-Lazare, des ponts de chemin de fer. Monet peintre de son temps. Rien de
très original, à première vue… Oui, mais à l’époque où Monet se lance dans la
peinture en séries, le temps ne va pas de soi.
Les grandes séries de Monet n’ont rien à voir avec
la production industrielle en série. Elles témoignent plutôt d’une enquête sur
le temps.
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Claude Monet, Le Pont de l’Europe, gare Saint-Lazare, 1877. Service presse/Musée d’Orsay. Musée Marmottan-Monet
Pendant ces décennies de tapage médiatique sur l’heure et
sur le temps, Monet explore ardemment et patiemment ce que le temps fait aux
paysages. Ce faisant, il crée un espace-temps, mais pas à la manière more
geometrico des physiciens. Ses peintures ne sont pas une traduction de
l’espace-temps de la théorie de la relativité. Car Monet ne
cherche pas à saisir la réalité sous les apparences. Bien au contraire, il
s’attache aux apparences, aux impressions, qui donneront leur nom à la peinture impressionniste. Il cherche à
suspendre le temps, à capturer des instants pour explorer les variations, les
nuances au fil des heures, des jours, des saisons.
Temps-qui-passe et temps-qu’il-fait
Ce genre de peinture n’a rien à voir cependant avec
l’exercice conventionnel de la représentation des travaux et des jours au fil
des saisons, ou des mois de l’année.
Monet donne à voir l’œuvre du temps, ou plutôt l’œuvre
des temps. Les variations sur un même thème ne relèvent pas que du calendrier
ou de l’horloge. En plus du temps bien réglé, prévisible par les lois de la
mécanique, Monet fait place au temps des météores, à l’aléatoire : les
caprices du vent sur les peupliers, des nuages sur la Tamise ou la pluie à
Étretat… Il peint le temps de l’horloge au fil des heures comme le temps des
saisons et de la météo. Il peint les glaçons sur la Seine en 1880, la neige en
Norvège en 1895, le brouillard sur Rouen ou sur Londres…
Temps-qui-passe et temps-qu’il-fait façonnent des
paysages éphémères, fugitifs, mais pas sans la collaboration d’un artisan ou
d’un artiste. Monet travaille avec son attirail de peinture, sous le soleil, le
vent, la pluie, avec un chapeau sur la tête et une cigarette qui se consume au
coin des lèvres, comme le montre une belle vidéo de Sacha Guitry.
Il campe sur place pendant des jours, des mois, avec la patience d’un explorateur ou d’un chasseur aux aguets. Et dans sa quête inlassable des effets de temps, il se sédentarise un peu quand il s’installe à Giverny, dans l’Eure. Il devient alors le designer des paysages qui vont prendre vie sous ses yeux. Il crée un bassin au sud de la maison, plante des nénuphars, puis les regarde pousser, grandir, changer avec le temps et par tous les temps. Il vit dans les paysages changeants qu’il va fixer sur la toile.
Paysages-temps
En
capturant des moments d’un monde en perpétuel devenir, Monet invente des paysages-temps. Il ne s’agit
pas de scènes pittoresques contemplées par un observateur extérieur.
« Un paysage, pour moi, n’existe point en tant que
paysage, écrit Monet, puisque
l’aspect en change à chaque moment ; mais il vit par ses alentours, par
l’air et la lumière qui changent continuellement. »
Le
paysage est créé sans cesse par les vibrations de l’air, les jeux d’ombre et de
lumière. Il se métamorphose par l’union de l’espace et des temps. Le Parlement
de Londres dans le brouillard est autre que le Parlement de Londres sous le
soleil ; la pierre pluriséculaire de la cathédrale de Rouen au petit matin
est autre que celle du midi ou du soir quand l’ombre monte sur le portail. Les
contours du pont japonais s’effacent, les formes se brouillent laissant une
ligne courbe sur des masses de couleurs. Et parfois surgissent des formes
spectrales à la surface de l’eau dormante des nymphéas comme dans un processus
de création continue.
La
couleur, cette matière qui joue avec la lumière, tient le premier rôle dans le
processus de création des paysages-temps sous les pinceaux de Monet. Ensuite,
les paysages façonnés par des temps multiples et par les couleurs vivent leur
propre vie. Ils s’entretiennent. Ils s’informent mutuellement, si bien que
Monet les garde tous en atelier et les travaille en simultané. Les tableaux de
la série des nymphéas font société
dans les deux grandes salles ovales du musée où les visiteurs s’immergent dans
l’épaisseur de leur conversation silencieuse.
Mais
ces paysages-temps saisis dans un monde en devenir, fixés sur la toile, puis
soigneusement conservés dans des musées ou des collections particulières
peuvent-ils échapper au temps ? La couleur joue toujours avec la lumière,
interagit avec la toile, réagit au froid, au chaud, elle est sensible à
l’humidité. Les tableaux que nous contemplons dans cette exposition sont-ils
les paysages-temps créés par Monet il y a plus de cent ans ? Le bleu
des nymphéas est-il celui des originaux ? Et les rouges ont-ils
pâli ?
Les
paysages-temps de Monet nous invitent à prêter attention à la matérialité du
patrimoine artistique et culturel. En un sens, les analyses physico-chimiques
menées par les laboratoires de sciences du patrimoine sur certains de ses tableaux
(que le Musée d’Orsay présente en ce moment) poursuivent par d’autres voies
l’œuvre de Monet : elles mettent en évidence le travail du temps
(altérations et craquelures) comme le travail du peintre, ses hésitations,
retouches et modifications.
En
poussant plus loin l’exploration des paysages-temps de Claude Monet, on peut
réfléchir à la mission des conservateurs et des restaurateurs d’œuvres d’art ou
de monuments. Rétablir l’original, restaurer l’œuvre dans son authenticité, ne
serait-ce pas tenter d’arrêter le devenir et trahir les temps multiples que
Monet a voulu peindre ?
[Source : www.theconversation.com]


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