À travers Thélyson Orélien, sur sa tête, son nom et son roman dont beaucoup parlent sans l’avoir lu, s’expriment les fantasmes et les angoisses d’une époque qui change trop vite, qui file à toute berzingue vers une destination inconnue. Sa soudaine irruption nous révèle à nous-mêmes et le miroir qu’il nous tend est insupportable à regarder.
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| Manosque, France au 28e édition du festival de littérature « Les Correspondances », le 24 septembre 2026 |
Écrit par Dorcy Rugamba
Dramaturge, acteur et
metteur en scène. Auteur des « Enfants gâtés de Butare » aux Editions
JC.Lattès
« Les Titans, par la ruse d’Héra à la colère implacable, s’enduisirent le visage d’un gypse éclatant pour se déguiser. L’enfant contemplait dans un miroir l’image changeante de son propre visage. Alors les Titans s’approchèrent, le couteau du Tartare à la main, et fondirent sur lui. Là où le fer titanique tranchait ses membres, Dionysos faisait de la fin de sa vie le commencement d’une vie nouvelle »
Les Dionysiaques, Nonnos de Panopolis
Thélyson Orélien a arrêté sa tournée promotionnelle en France, ce n’était plus tenable. Son éditeur canadien a annulé sa tournée au pays. Beaucoup de festivals et de salons du livre l’ont déjà déprogrammé et l’Académie Goncourt l’a retiré de sa sélection. C’est allé très vite. Le sort de cet homme a été scellé en quatre jours chrono. À peine accusé, déjà condamné. Sans même lui donner le temps de réunir un dossier et laver son honneur. Face à la machine, sa parole n’a pas pesé lourd.
J’ai rencontré Thélyson pour la première fois à Nancy, au festival du Livre sur la Place. C’était alors une reine au milieu d’une ruche. La file d’admirateurs venus lui demander un autographe, une dédicace, un petit dessin, un selfie, s’étendait de la place de la Carrière jusqu’aux arches qui mènent à la place Stanislas. Le monde des lettres n’avait peut-être jamais connu une telle unanimité des critiques, des jurys littéraires et du public depuis longtemps. Son étoile montait à pic dans un ciel sans nuage ; ceux qui n’aimaient pas son roman le chuchotaient à voix basse.
Nous nous sommes revus au dîner de réception offert à l’hôtel de ville, nous avons parlé de littérature et de Manosque où nous étions programmés pour échanger lors d’une rencontre à deux une semaine plus tard. J’ai vu un homme simple et effacé, qui parle d’une voix douce et sans emphase, sans tics d’écrivain, sans cette préciosité que les écrivains mondains affectent pour se distinguer du commun des mortels. J’ai vu un homme détaché, indifférent à toute l’agitation autour de son nom et qui cherchait un refuge où fuir la foule pour respirer un coup. Il cherchait visiblement quelqu’un avec qui parler normalement, en espérant sans doute dans son for intérieur que je ne me jette pas sur lui pour lui tresser des lauriers. Ce que je n’allais pas faire de toute façon !
Je ne lui ai pas partagé mes réserves sur son livre, qui n’ont rien à voir avec son style que je trouve savoureux ni avec les soupçons sur l’IA qui n’avaient pas encore émergé et auxquels je ne crois pas, mais avec ce genre picaresque auquel il a eu recours et qui m’épuise de plus en plus par son omniprésence pour décrire les réalités du sud global.
Quand je l’ai revu une semaine plus tard, c’était un paria. Sa photo était placardée partout comme un criminel dont la tête est mise à prix, sur la une des grands journaux, il ouvrait les journaux télévisés, des émissions entières lui étaient consacrées. Son nom était traîné dans la boue de cet égout planétaire qu’est devenu internet, son visage grimé en prisonnier, en caïd, en poupée gonflable, en caricature de Tintin au Congo. Tout ça, sans avoir jamais fait de politique, sans avoir régné et écrasé sous son joug tout un peuple comme Papa Doc ou Ceausescu. Comment a-t-il fait pour se faire en si peu de temps des ennemis à une échelle industrielle ? Vilipendé avec plus de violence que des violeurs notoires sur qui glissent les accusations, encore plus honni que des serial killers. Quel destin !
Les accusations de plagiat venaient de s’ajouter aux soupçons de faussaire en IA. J’ai vu un homme groggy comme un boxeur coincé dans les cordes, les traits marqués par l’épreuve, et j’ai eu la pénible sensation d’assister aux derniers jours d’un condamné.
Tous ceux qui ont un problème avec un voisin, avec un conjoint, avec un pays qui n’avance pas dans la bonne direction, avec leurs enfants qui passent la sainte journée sur TikTok, avec les machines qui envahissent notre quotidien, ont décidé de solder tous les comptes avec ce jeune homme à peine arrivé sous les projecteurs pour tout de suite saturer l’espace médiatique.
À travers lui, sur sa tête, son nom et son roman dont beaucoup parlent sans l’avoir lu, s’expriment les fantasmes et les angoisses d’une époque qui change trop vite, qui file à toute berzingue vers une destination inconnue. Et ce mystère d’un monde qui s’ouvre sur les abysses rend les gens fous et violents. Ce jeune homme cristallise sur sa personne les peurs primales d’une Europe qui a peur de disparaître. Et qui va peut-être disparaître et le monde avec à force de le répéter tous les jours comme un mantra.
Dans nos rêves et nos cauchemars, Thélyson est l’enfant d’un futur qui arrive trop tôt dans un monde qui n’a pas fini sa mue, qui n’est pas prêt, et ce prématuré a réussi à toucher le cœur d’un nombre incalculable de gens qui aujourd’hui veulent lui faire payer de l’avoir tant aimé.
Sa soudaine irruption nous révèle à nous-mêmes et le miroir qu’il nous tend est insupportable à regarder. À ce moment précis de l’histoire, nous ne savons plus vraiment qui nous sommes. Nous devons désormais nous confier à une machine pour nous dire ce qui est humain et ce qui ne l’est pas.
Ce que lui reprochent ses contempteurs, c’est de les avoir mis en crise. Et quelqu’un capable de créer en vous un doute existentiel, vous obligeant à vous dédire du jour au lendemain, ne peut être totalement humain, c’est forcément un robot, un cyborg, un homme augmenté.
La situation est dure pour lui, bien évidemment, mais elle est encore plus critique pour cette société qui se déchire devant lui.
À Manosque, je n’ai pas trouvé les mots pour lui exprimer ma compassion et ma solidarité, heureusement, mon éditrice qui était avec moi les a trouvés et les a prononcés pour nous deux pendant que nous prenions un café avant la rencontre. Je me suis contenté de lui tendre son roman pour qu’il me fasse une dédicace. J’ai refermé le livre sans la lire et nous avons attendu. De toute façon, je n’avais rien à dire. J’avais déjà tout dit la veille dans un post public où je lui exprimais ma révolte et mon soutien.
J’ai pris du plaisir à partager un café en silence avec lui avant d’affronter une place publique noire de monde. Au début, je me demandais en regardant cette foule nombreuse, combien étaient là pour écouter deux auteurs, combien avaient accouru pour voir un homme devenu malgré lui une curiosité publique.
Le festival a eu l’élégance de tenir la polémique à l’écart pour laisser place à la littérature, et cette rencontre a pris l’allure d’une rencontre littéraire normale, avec des questions-réponses et des lectures d’extraits de C’était ça ou mourir et Les enfants gâtés de Butare, nos deux livres.
Nous avons cherché, trouvé ou pas, les liens et les parallèles entre l’histoire du Rwanda et celle d’Haïti. Je me suis rappelé que j’ai été moi aussi un jour Jonas Dorléon, obligé comme ce personnage qui porte un prénom biblique de partir ou de mourir. Je suis parti comme lui, en quittant clandestinement mon pays, en fuyant la mort, sans sac Carrefour, sans sac du tout, sans slip de rechange, sans René Depestre pour me tenir la main, avec juste une photo de famille comme cordon ombilical pour me rattacher à ma terre natale.
Thélyson nous a parlé du ça. Ce « ça » du titre de son roman, vers lequel tend Jonas hors de son île. Au milieu de la rencontre, la modératrice a demandé qu’on écoute « Boya ye », un tube de rumba congolaise des années 80 qui ouvre tout un chapitre à la page 151 de mon roman. Et la voix de Mbilia Bel a fusé des enceintes au milieu des platanes. Un vent de fraîcheur, de grâce et de swing s’est emparé de la place. De l’oxygène enfin. Son corps s’est dégelé, un éclair de malice a traversé ses yeux, son visage poupin et enfantin a refait surface et nous nous sommes mis à onduler, à danser sur nos chaises. Si les femmes n’existaient pas, ce monde serait pire que la jungle du Darién ! Sur le moment, Thélyson m’a confié qu’on entendait les mêmes rythmes à Port-au-Prince. Là-bas ils mixent la rumba au kompa local.
Pendant que je lisais au public la traduction des paroles de Mbilia Bel, je me demandais ce que ce serment d’amour inconditionnel avait à voir avec l’affaire qui nous travaillait tous l’esprit malgré nous. Finalement, en y repensant le lendemain, je me suis dit qu’il n’y avait peut-être pas mieux pour décrire l’attitude digne et bienveillante de l’équipe des Correspondances de Manosque et du public, qui a accueilli avec beaucoup d’affection et de bienveillance l’homme que partout ailleurs, les milieux culturels après l’avoir porté aux nues ont décidé de jeter par-dessus bord pour se sauver du naufrage qui frappe tout le milieu littéraire.
J’ai vu un festival et son public faire le choix de la dignité. Si la littérature a encore un sens dans notre monde en mal de repères, c’est celui de nous faire grandir en humanité.
Les accusations de plagiat qui frappent Thélyson sont graves. Il faut les condamner sans réserve. Que soit rendu à César ce qui est à César. Profitons de cette affaire pour découvrir ces textes spoliés et leurs véritables auteurs.
Découvrons, pour ceux qui comme moi ne les connaissaient pas, Louis Pauwels et Jacques Bergier, Andy Bautista et la poétesse Dulce Maria Loynaz. Qu’une véritable justice leur soit rendue, lisons-les, mais lisons-les vraiment, il n’y a pas de meilleure réparation. Les auteurs existent pour toucher le cœur des gens, pas pour être brandis comme de vulgaires preuves par des comptes anonymes et incultes dans des procès médiatiques.
Les œuvres de l’esprit sont sacrées et inaliénables. Ce combat doit être celui de tous. Nous espérons que tous ceux que le pillage des œuvres indigne - la presse, le devoir, le Huffpost, Libération, Mediapart, le Nouvel Obs, les éditions du Boréal, l’académie Goncourt, salons du livre et festivals - seront à nos côtés, avec la même force pour réclamer et obtenir que soit rendu à l’Afrique toutes ses œuvres d’art classique pillées par centaines de milliers et retenues encore de force dans les institutions culturelles occidentales. Que tout ce qui est à César soit rendu à César.
Reste la vie d’un homme. Quoi qu’ait pu faire le citoyen Orélien Thélyson, ce n’est pas lui qui brûle la planète au chalumeau, ce n’est pas lui qui sème le chaos et la désolation dans le monde. Avant d’être un auteur controversé, c’est d’abord un être humain. C’est le fils de quelqu’un, l’enfant chéri d’une famille et d’un pays meurtri. Une famille dont il nous a partagé quelques moments d’intimité ; le rituel familial dirigé par son père, la lecture quotidienne de la Bible qui l’a amené à lire la totalité des saintes écritures.
Et l’enfant de cette famille et de ce pays n’a pas à être pourchassé par une meute !
Visiblement l’homme lynché cet été n’a pas suffi à étancher la soif de certains milieux. Voici les mêmes chapelles idéologiques aux trousses d’un autre homme noir, un nœud coulant à la main !
Aux autres, qui participent à cette curée tout en se réclamant de la culture et du monde progressiste, souvenons-nous, s’il nous reste encore un peu de mémoire avant que les machines ne nous aient entièrement bouffé les tripes, le cœur et le cerveau, qu’on n’a pas le droit de marquer au fer rouge un Haïtien, de le huer, de lui aboyer dessus ou de le traquer comme une bête.
Il y a des mémoires douloureuses qu’on n’a pas le droit de réveiller. Ce peuple a payé au prix du sacrifice suprême le droit d’être traité avec respect. C’est Haïti qui a permis au siècle des Lumières d’accoucher de sa promesse. En s’élevant de la nuit la plus profonde, ils ont rendu tous les hommes vivants et à venir libres et égaux, en droit et en dignité. Alors regardez-le et regardez-vous !
À la fin de la rencontre, Thélyson a eu ces mots pour son île natale : « En Haïti, il y a l’instabilité, le chaos, mais quand on regarde bien, Haïti n’est qu’à une heure de Floride, des États-Unis, le pays le plus riche du monde. Les armes qui tombent dans les mains d’enfants déscolarisés, ces armes qui nous ont mis dehors, ne sont pas fabriquées en Haïti. Ces armes sont fabriquées aux États-Unis et sont arrivées en Haïti. J’aimerais qu’on réfléchisse à la base. »
IA ou pas, que nous aimions ou pas ce roman, ne glosons pas à l’infini sur la littérature pour mieux détourner les yeux et regardons la réalité sur laquelle cet écrivain a jeté une lumière crue pour la mettre au centre du débat : le sort d’Haïti et du monde.
Plus tard à la maison, ma femme découvrant la dédicace qu’il m’a griffonnée dans son livre, me fera remarquer qu’elle est écrite sur ce rythme ternaire que des experts de l’IA croient être la signature d’une machine.
« … pour le partage, pour la beauté et pour la vérité avec beaucoup d’humanité.
Amitiés, Thélyson »
C’était ça ou mourir n’a pas été écrit par une machine. Ce rythme ternaire est le souffle même de l’écrivain Thélyson Orélien.
Il n’est pas le faussaire en intelligence artificielle que certains croient démasquer, mais son passé de plagiaire fait de lui assurément un copiste, et dans ce domaine, il est en avance sur la machine.
Et ça, pour ces geeks de Cambridge et de la Silicon Valley dont les logiciels avalent et détruisent des livres par containers entiers, c’est inimaginable qu’un jeune migrant venu du fin fond d’un cul de sac du monde ait battu leurs machines infernales à leur propre jeu.
On oublie souvent que les plagiaires sont des lecteurs compulsifs. Qui parmi ceux qui le brocardent a lu la Bible en entier, lit des journaux philippins, des poétesses cubaines ? Combien de gens lisent encore Louis Pauwels ? Les copistes ont une connaissance intime des textes supérieure à la moyenne. Ils se font déjà la main en imitant le geste créateur.
De Michel-Ange à Raphaël, Léonard de Vinci, Rubens, Rembrandt, Velasquez, Delacroix ou Manet, l’histoire de l’art est jalonnée d’anonymes copistes devenus de grands maîtres.
On ne peut que souhaiter à Thélyson de se révéler à
lui-même dans l’épreuve.
Bonne route, l’ami, n’oublie pas que Jonas n’a passé que trois jours dans le ventre de la baleine, avant d’en sortir pour tenir la promesse qu’il avait faite à Dieu.
Dorcy Rugamba, auteur des « Enfants gâtés de
Butare » aux Editions JC.Lattès
[Photo : JOEL SAGET / AFP Photo - source : www.mediapart.fr]

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