Écrit par Israel Dutra et Gabriella Lima
Dimanche 25 octobre se tiendra le second tour des élections au Brésil. Quatre jours avant cette échéance décisive, Gabriella Lima s’est entretenue pour Marx21 avec Israel Dutra, sociologue, secrétaire aux mouvements sociaux du PSOL et membre de la direction nationale du parti et du Mouvement de la gauche socialiste (MES/PSOL).
À la veille du premier tour, nous avions déjà
publié les analyses d’Israel Dutra et de Valerio Arcary sur
le contexte et les enjeux de ces élections auxquelles nous renvoyons les lectrices et lecteurs
intéressés.
GL : Dans quel contexte se déroulent ces
élections par rapport aux précédentes ?
ID : Deux éléments marquent la différence par
rapport aux élections de 2022 : la présence de Trump à la présidence des
États-Unis, avec toute la force de sa dynamique néocolonialiste, et l’entrée en
scène de centaines de milliers de militant·es, avec des manifestations de masse
visant à empêcher dans la rue l’arrivée au pouvoir du clan Bolsonaro. C’est une
élection « sous haute tension ».
Trump et ses alliés, comme Milei, ont
remporté les sept dernières élections en recourant à toutes sortes
d’ingérences, directes ou indirectes. Si Flávio Bolsonaro l’emporte, ce sera un
tournant en faveur de l’extrême droite, qui aura des répercussions partout. Si
Lula l’emporte, cela ouvrira la voie à la défaite de l’extrême droite, d’autant
plus que Trump pourrait perdre les élections de mi-mandat, qui auront lieu dans
quelques semaines.
Trump s’en est pris au Brésil. Il a recouru à une guerre tarifaire, s’en est pris au PIX et souhaite désormais assurer la victoire de Flávio, en s’appuyant sur les réseaux sociaux contrôlés par les géants de la tech. Il est intervenu au Pérou, en Colombie et souhaite désormais contribuer à l’élection de Flávio, afin de transformer le Brésil en un protectorat au service des intérêts américains.
Le PIX est un système brésilien de paiement électronique
instantané, lancé en novembre 2020 par la Banque centrale du Brésil (Banco
Central do Brasil). Donald Trump a engagé, depuis juillet 2025, une offensive
commerciale contre ce système brésilien qu’il accuse de concurrencer les
entreprises américaines de paiement, notamment Visa et Mastercard (NDT).
GL : Comment évaluer ce succès à la fois de l’extrême
droite, mais également celui du PSOL ?
L’extrême droite fait preuve de résilience et
dispose d’une base populaire. Et le gouvernement Lula a affiché une performance
populaire qui n’a pas répondu aux attentes de la société. Le PSOL s’est
renforcé lors de ces élections. Nous avons obtenu nos meilleurs résultats,
dépassant les 5 %, avec deux députées figurant parmi les cinq candidates les
plus votées du pays. Une équipe parlementaire renouvelée qui prône un programme
de transformation. Notre fédération a élu 15 députés fédéraux, dans quatre des
cinq régions du pays, ainsi qu’une quarantaine de députés au total dans les
assemblées régionales. Nous sommes confrontés à une contradiction, due à la «
clause d’exclusion », qui vise à écarter les partis idéologiques et qui menace
le PSOL pour des raisons draconiennes.
Une disposition de la législation électorale brésilienne
appelée « clause de performance » constitue un problème particulier pour le
PSOL (Parti socialisme et liberté). Elle impose d’atteindre un certain seuil de
représentativité au niveau national pour bénéficier de l’accès au financement
public des partis et de l’accès gratuit à un temps d’antenne à la radio et à la
télévision (NDT).
GL : Quel a été l’impact de la crise au sein de la Cour
suprême sur la campagne électorale ? Quelles mesures le gouvernement Lula
a-t-il prises pour toucher l’électorat des classes populaires et renverser la
tendance des votes ?
ID : La Cour suprême brésilienne est
discréditée et entachée par d’innombrables scandales de corruption. Elle a joué
un rôle important en adoptant une attitude ferme face à la tentative de coup
d’État du 6 janvier 2023 et en ne se laissant pas intimider par les menaces de
Trump ; cependant, à l’instar de l’ensemble des institutions du régime, la
grande majorité de la population sait que la Cour suprême n’est pas digne de
confiance. Cela a conduit Flávio Bolsonaro et l’extrême droite à utiliser de
manière démagogique la corruption au sein de la Cour suprême pour ternir
l’image de Lula.
Mais nous avons obtenu une avancée importante
avec la suppression de l’odieux système 6×1, avec la réduction absolue de la
durée hebdomadaire du travail. C’est l’une des plus grandes victoires de la
classe ouvrière brésilienne dans toute son histoire récente. De plus, Lula a
interdit les BETS (marchés de paris sportifs), a augmenté les prestations
sociales, a accordé une amnistie partielle pour certaines dettes, a exonéré les
petites entreprises et promet de mettre en place la gratuité partielle dans le
réseau de transports urbains.
La loi actuelle autorise le patronat brésilien à imposer
une semaine de travail de 44 heures sur 6 jours, alors qu’un projet
de modification de la constitution adoptée par la Chambre basse, mais qui est
toujours bloquée par le Sénat, permettrait de passer 40 heures sur
5 jours. (NDT)
GL : Quels sont les défis pour la gauche au second tour
et au-delà ?
ID : Renverser la tendance électorale et
mobiliser des forces sociales pour défendre un programme de changement. Nous
devons nous inspirer des grandes mobilisations de la génération Z à travers le
monde pour construire une alternative qui aille au-delà du processus électoral.
Les
élections constituent un moment important, mais ce qui est déterminant, c’est
ce qu’on appelle les rapports de forces, qui ne sont rien d’autre que la
capacité de la société et du mouvement de masse à s’auto-organiser à partir
d’horizons et de perspectives. C’est là qu’intervient le rôle de la gauche
anticapitaliste, qui doit dépasser les limites de la gauche institutionnelle et
celles du modèle dit du « progressisme ». Le PSOL doit se montrer à la hauteur
de ses responsabilités en ce moment historique.
Vaincre le bolsonarisme, c’est vaincre son
projet. Vaincre son programme et sa stratégie. Gagner une majorité sociale pour
défendre un autre programme et un autre modèle. Cela passe par la défaite de
Flávio Bolsonaro le 25 octobre, mais aussi par la construction d’une résistance
populaire et durable, de masse, afin d’imposer une autre issue, de grande
envergure et radicalisant la démocratie.
* Israel Dutra est sociologue, secrétaire aux mouvements sociaux du PSOL, membre de la direction nationale du parti et du Mouvement de la gauche socialiste (MES/PSOL).
[Source : www.marx21.ch]



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