quinta-feira, 10 de setembro de 2026

Rogê, la musique populaire brésilienne à bonne distance

Voix du renouveau de la samba de Rio de Janeiro, installé à Los Angeles, Rogê a profité d’une tournée européenne pour raconter une trajectoire faite de prises de risques, d’un amour inconditionnel de son pays et des multiples traditions de sa musique populaire. Portrait en mouvement.

Écrit par Antoine Kauffer 

Après sept ans aux États-Unis, le chanteur et guitariste Rogê n’a rien perdu de son jeitinho – cet art spontané de la débrouille. Ni de son envie contagieuse de célébrer partout la musique populaire brésilienne. À Paris, autour d’un verre en terrasse, au milieu d’une tournée européenne pour le premier volume de sa trilogie Curyman, il se raconte sans fard. Chemisette, tongs aux pieds, mains expressives aux doigts arqués, c’est une vie passée à jouer, composer, inventer, qui s’égrène. 

« Je suis fier de défendre les musiques populaires si puissantes de mon pays, le Brésil. » Pétri de cette riche tradition, Rogê s’inscrit dans une culture foisonnante marquée par de multiples influences : samba, afro-samba, partido alto, sambalanço, bossa nova, afoxé… 

Entrepreneur culturel autant que musicien, le guitariste a évolué dans les nuits de Lapa, au cœur du renouveau de la samba, aux côtés notamment de feu Arlindo Cruz et Seu Jorge. Aujourd’hui, il suit aussi les nouveaux talents : « Tim Bernardes ? Je suis fan ! » 

Emigré à Los Angeles en 2019, Rogê n’est jamais loin de son pays natal. Son ambition, inchangée : « Enfeitar um pouco o Brasil » – embellir un peu le Brésil. 

De Rio de Janeiro à Los Angeles 

Dans le quartier d’Ipanema, où Rogê grandit, la musique est déjà dans l’air de la famille. Son père chante au carnaval de Petrópolis, sa grand-mère joue du piano. Pourtant, dans cet environnement traditionnel, personne ne songe vraiment à en faire un métier. 

La guitare arrive à dix ans. À dix-huit, le compositeur entre à l’UNIRIO, l’Université fédérale de l’État de Rio de Janeiro, dans le cursus de « Musique populaire brésilienne » (MPB). Nous sommes en 1993. L’apprenti y apprend la composition musicale. Mais derrière la technique, la singularité est déjà là : « Exprimer mon monde à travers mon art. » 

Puis vient l’autre école, celle de la nuit. À Lapa, quartier historique de la vie musicale carioca, Rogê se produit sur scène, au plus proche du public. Au tournant des années 2000, le quartier connaît un spectaculaire renouveau. Tout juste ouvert, le Bar Carioca da Gema en devient l’un des épicentres. 

Rogê y joue régulièrement et devient, avec sa génération, l’une des figures d’une renaissance de la samba et de la MPB : « Mon école, c’est la samba avec toutes ses dérivations. Mais je me vois surtout comme un artiste de la musique populaire brésilienne dans son ensemble. » 

Pour autant, les nuits endiablées à Lapa ne suffisent plus à faire vivre une famille – sa femme et deux enfants de 14 et 21 ans aujourd’hui. Le manque d’investissement dans la MPB, les difficultés économiques et l’envie de donner un autre horizon à son travail finissent par peser. En 2019, Rogê prend une décision radicale : quitter Rio pour Los Angeles. 

Le changement est brutal. Nouvelle langue, nouveaux codes, autre manière de travailler. « La première année a été très difficile ». Il faut recommencer, apprendre, convaincre. Puis la cité californienne finit par ouvrir ses portes. Rogê ne cache pas sa reconnaissance envers les États-Unis, qui lui donnent une visibilité internationale et de meilleures conditions de travail et d’enregistrement. 

C’est là, loin de Rio mais avec l’âme carioca bien vivante, qu’il commence à transformer la distance en musique. Et donne naissance à Curyman. 

L’album Curyman : brésilien, international 

Depuis Los Angeles, Rogê regarde son pays. Car Curyman naît de cette distance : « Un disque est la photographie d’une vie. Quand j’ai compris cela, j’ai décidé de faire de Curyman la photographie de ma vie aux États-Unis, celle d’un immigré qui aime infiniment son pays d’origine et sa culture. » 

Pensé dès l’origine comme une trilogie, le projet déroule un film intime, celui d’une vie et d’influences musicales – parmi elles Dorival Caymmi, Jorge Ben, João Donato, Gilberto Gil… 

À la production, l’influent Américain Thomas Brenneck, qui a notamment travaillé avec Amy Winehouse et Beyoncé, entraîne Rogê vers une couleur plus soul pour son album. Un détour qui ramène le musicien à une autre part de son identité. « C’est intéressant ce travail sur la voix, parce qu’il rejoint les influences afro-brésiliennes, avec les chœurs, comme chez Os Tincoãs. » 

Côté arrangements, c’est Arthur Verocai, compositeur légendaire de la musique brésilienne des années 1970, qui opère sur l’harmonisation des cordes et cuivres des albums. Le style doit rester ouvert à tous : « une musique populaire au sens plein du terme », exigeante mais accueillante.

Sur scène, cet été, accompagné de cinq musiciens et d’une équipe technique, Rogê a porté Curyman de la Hollande à la Suisse, en passant par Paris et Chamonix. Le public, lui, répond présent. « C’est souvent le titre "Existe Uma Voz" qui soulève la foule. Je crois que c’est le balancement de la guitare ; tout le monde s’y retrouve. » 

Pour la deuxième partie de l’été européen, changement de rôle. Rogê a rejoint la tournée d’Arthur Verocai avec huit dates, notamment en Pologne et en Angleterre. Le troisième volet de Curyman, lui, est déjà en cours de mixage. Et la route continue : la tournée de Curyman II démarre actuellement aux États-Unis. 

Sans oublier le Brésil, toujours au cœur, toujours à l’horizon : « J’aimerais beaucoup faire un grand concert à Rio, quelque chose de beau. Jouer pour son peuple, c’est spécial. » À cela s’ajoutent les rêves de rencontres, ceux qui traversent les générations : Stevie Wonder… et les grands Brésiliens qu’il continue d’admirer : Milton Nascimento et Caetano Veloso… 

Rogê reste déterminé. Son credo ? « Plonger la tête la première dans ce que l’on aime ; croire en l’énergie de la vie – en acceptant le temps de l’arbre, pas celui de ta faim. » 

À bonne distance du Brésil, l’artiste en ressent différemment les contours. Fort de la connaissance de ses traditions populaires, il les fait dialoguer avec d’autres cultures musicales sans jamais en perdre l’accent. Et, à la veille des élections présidentielles brésiliennes, l’artiste assume aussi ce que signifie pour lui cette musique populaire : faite pour et avec le peuple. « Vous imaginez pour qui je cours… ! » 

Rogê Curyman II (Diamond West Records) 2026

Facebook / Instagram / YouTube

 


[Source : www.rfi.fr]

Sem comentários:

Enviar um comentário