quinta-feira, 24 de setembro de 2026

Qui écrira et qui lira dans un monde où l’écriture n’est plus spécifiquement humaine ?

L’écrivain québécois d’origine haïtienne est accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour son roman C’était ça ou mourir, lauréat du prix du roman Fnac. Une polémique qui interroge sur l’avenir de la littérature à l’heure des nouvelles technologies, analysent le haut fonctionnaire Raphaël Doan et l’économiste Antoine Levy. 

« Si le procès Orélien devrait donc être d’ores et déjà clos pour tout critique de bonne foi, celui de la littérature ne fait que s’ouvrir. »

Écrit par Antoine Levy, Raphaël Doan 

Il y a quelques semaines, les meilleurs modèles d’intelligence artificielle d’OpenAI trouvaient une solution à l’un des problèmes les plus difficiles de la recherche mathématique, celui de Navier-Stokes. Aujourd’hui, ces modèles ont franchi un pas sans aucun doute plus difficile : écrire un roman capable d’atteindre les plus prestigieux prix littéraires parisiens. 

L’affaire Thélyson Orélien elle-même, malgré les dénégations de l’auteur et de son éditeur français, est entendue. Son roman C’était ça ou mourir a déjà reçu plusieurs prix littéraires et été sélectionné pour le Renaudot et le Goncourt ; il fait l’objet d’éloges dithyrambiques de la part de la quasi-totalité de la critique française, qui y voit un style « poignant », une « langue poétique pour dire l’indicible », et même un texte « profondément humain ». Pourtant les textes d’Orélien sont de toute évidence, pour quiconque est familier de ces outils, le produit de l’IA générative. Ils ont été soumis à de nombreux détecteurs d’IA quasi unanimes sur la question (à l’exception un peu ridicule de l’outil « interne » développé par l’AFP, qui prétend y lire une plume 100 % humaine). Le plus convaincant est celui développé par Pangram, validé scientifiquement à de multiples reprises et dont le taux de « faux positifs » sur des textes francophones longs est inférieur à 1 sur 50 000. Plus accablant encore, seuls les textes d’Orélien datant d’après 2023 - et donc de l’accès généralisé aux LLM et aux robots conversationnels - sont identifiés par Pangram comme de l’IA. 

La totalité de ses textes récents le sont ; aucun de ceux parus de sa plume dans des journaux ou des revues québécoises et françaises avant 2022 ne porte en revanche la signature de l’IA (ils portent par contre souvent celle du plagiat, car plusieurs sont des traductions automatiques par Google Translate entièrement recopiées sur des articles philippins ou colombiens). En dépit des arguments avancés par certains, qui prétendent sans aucune preuve que les détecteurs seraient trompés par un style géographique particulier, les passages qui sonnent IA dans son livre n’ont pas d’inspiration haïtienne particulière, alors qu’aucun texte d’auteur classique afro-caribéen, comme Césaire ou Laferrière, n’est identifié par Pangram comme de l’IA ; pas plus que ne l’est aucun des chapitres pris au hasard dans les autres grands romans de la rentrée - ce qui est plus rassurant. 

Si le procès Orélien devrait donc être d’ores et déjà clos pour tout critique de bonne foi, celui de la littérature ne fait que s’ouvrir. Que faire des livres dans le monde d’après ? Celui dans lequel un roman entièrement généré par l’intelligence artificielle parvient non seulement à tromper éditeurs, pairs et critiques, à rafler des prix, mais aussi à trouver un lectorat large et venu de tous horizons, transformant ce qui aurait pu n’être qu’une mauvaise farce en phénomène littéraire vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires - et en humiliation pour le landerneau culturel. Ce dernier a péché, par naïveté, sans doute, par conformisme, peut-être, mais aussi et surtout par ignorance choisie des progrès récents de l’IA. Alors même que les preuves s’accumulaient, nombreux sont ceux parmi les éditeurs, les journalistes ou les auteurs qui refusent encore d’accepter qu’une IA peut désormais produire un texte aux qualités littéraires certes discutables, mais suffisamment populaires pour en faire un succès d’audience comme d’estime et un candidat parmi les plus sérieux au Goncourt et au Renaudot. C’est précisément le manque de curiosité scientifique de ce monde littéraire qui le conduit à ignorer l’évolution fulgurante des capacités techniques de l’IA générative, passée en à peine deux ans de gadget amusant à une super-intelligence dominant largement les meilleurs humains dans la plupart des domaines cognitifs, écriture comprise. Pangram aura sauvé ces précieux ridicules de l’embarras, mais sans doute pour la dernière fois ; il semble de plus en plus probable que dès cette année, les modèles les plus récents soient à la fois capables de produire de grandes œuvres littéraires et de tromper les détecteurs les plus affûtés. 

Qui écrira, alors, et surtout qui lira, dans un monde dans lequel l’acte d’écrire n’a plus rien de spécifiquement humain ? Certains éléments de réponse transparaissent dans le sort d’autres artisanats traditionnels que la machine a déjà rendus matériellement obsolètes, mais qui persistent, à petite échelle, à destination d’une clientèle de niche. Ainsi du textile ou de la maroquinerie : si la masse de la demande s’est déplacée vers une production industrielle peu coûteuse, régulière et de bonne qualité, il demeure quelques consommateurs pour payer le prix fort pour du cousu main, par snobisme, goût de l’expérience, ou souci quasi philanthropique de subventionner le procédé de fabrication pour lui-même. Ainsi de la musique, où la disposition à payer des consommateurs s’est peu à peu déportée de l’objet matériel (le disque enregistré, désormais reproductible à l’infini et à coût nul) vers l’expérience sensorielle du concert en présence de l’artiste lui-même. Peut-être voudra-t-on alors, parmi certains esprits pointus et portefeuilles profonds, payer pour assister à l’expérience de création littéraire, ou entendre le romancier déclamer de vive voix sa prose fraîchement produite, plutôt que pour un objet livre dont rien ne saurait plus garantir l’origine authentiquement humaine. Dans un tel monde, la seule valeur (mais elle est grande) d’un auteur de chair et d’os est son existence intrinsèque et la foi que les lecteurs placent en lui. 

Ironiquement, le livre de Thélyson Orélien aurait tout à fait pu correspondre à cette nouvelle façon d’apprécier la littérature. À l’évidence, ce qui a plu à beaucoup de lecteurs et de critiques, c’est d’abord l’histoire que véhiculait l’existence même du livre, le lien charnel que pouvait avoir son auteur avec son sujet, la perspective d’accéder par la lecture à une expérience humaine singulière, celle d’un réfugié haïtien bravant plusieurs fois la mort et déterminé à l’écrire. Mais cet enchantement ne peut survivre à la conscience que le texte n’a pas été écrit par l’auteur. Le risque est désormais que ce soupçon plane sur tous. Ce sera aux auteurs de construire patiemment, auprès de leurs lecteurs, la confiance requise pour être lus.

 

Raphaël Doan, ancien élève de l’ENS et de l’ENA, agrégé de lettres classiques, est entrepreneur, essayiste et senior advisor pour la société Accuracy. Il a notamment publié Si Rome n’avait pas chuté (Passés composés, 2023). Antoine Levy est économiste. Il enseigne à Berkeley (Haas School of Business) en Californie.

 

[Photo : Sarah Meyssonnier / REUTERS - source : www.lefigaro.fr]

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