Dans une tribune au « Monde », la romancière et traductrice Noëlle Michel accorde le bénéfice du doute à l’écrivain canado-haïtien. L’affaire suscite néanmoins, selon elle, certaines interrogations, notamment sur l’évolution de notre façon d’écrire alors que se diffuse l’intelligence artificielle.
Écrit par Noëlle Michel
D’après le détecteur d’intelligence artificielle (IA) Pangram, la quasi-totalité du roman C’était ça ou mourir (Grasset, 272 p., 21,50 €), de Thélyson Orélien, a probablement été écrite par une IA générative. La question de l’auteur réel du texte, si elle compte, pourrait être l’arbre qui cache la forêt : cette situation inédite soulève en effet d’autres questions bien plus étourdissantes qui dépassent ce cas individuel.
À titre personnel, j’accorde volontiers le bénéfice du doute à Thélyson Orélien. De ce point de vue, l’affaire devient plus troublante encore et engendre de multiples vertiges. Le tout premier provient du fait qu’un texte identifié comme probablement généré par IA remporte des prix littéraires et bouleverse ses lecteurs.
Pangram est un programme entraîné à distinguer statistiquement des textes humains de textes générés par des machines. Il ne dit rien des éventuels prompts utilisés. Or, si Orélien dit vrai, cela signifie qu’un texte identifié par une IA comme « probablement généré par une IA » a tout de même réussi le tour de force d’émouvoir et de convaincre le monde littéraire ainsi que des milliers de lecteurs.
Nous avons donc franchi un cap : si Orélien n’a pas utilisé l’IA, la frontière statistique entre écriture humaine et artificielle devient pour le moins troublante. Si l’IA a généré une part substantielle de son roman, c’est une autre certitude confortable qui vacille : celle que l’IA « n’a pas d’âme » et ne saurait nous toucher autant qu’un être humain.
Deuxième vertige : si les IA écrivent de plus en plus comme des humains (après tout, elles sont entraînées pour, à partir de milliards de données humaines), les humains écrivent-ils de plus en plus comme des IA ?
En effet, nous sommes des êtres mimétiques. L’alignement linguistique entre interlocuteurs humains a déjà été largement étudié. Or, nous sommes de plus en plus exposés à des contenus fabriqués par l’IA. Y compris les réfractaires qui refusent de dialoguer directement avec ces programmes. Des recherches sont en cours pour évaluer l’adaptation du langage humain dans les interactions avec les IA. En revanche, on ignore encore si une exposition régulière à leur prose transforme durablement notre façon d’écrire, même sans recourir à l’IA. On peut se demander si la frontière statistique entre humains et machines commence réellement à se déplacer.
Nous sommes en train de vivre une domestication 2.0. Or, on oublie souvent que le phénomène est à double sens : lorsque nos ancêtres ont domestiqué plantes et animaux, ceux-ci les ont transformés en retour, tant sur le plan biologique que culturel. C’est peut-être ce qui est actuellement à l’œuvre avec l’avancée de l’IA : nous la créons et la domestiquons, mais elle commence peut-être – déjà – à nous influencer et à nous domestiquer en retour, dans une sorte de boucle de rétroaction culturelle, susceptible de nous mener à une hybridation progressive.
Cette affaire provoque un dernier vertige : le processus de création modifie-t-il notre expérience de lecture ? Pour les auteurs et traducteurs littéraires (dont je fais partie), le chemin emprunté par l’auteur compte tout autant, sinon plus, que la destination. Les recherches, fausses pistes, tentatives, découvertes, erreurs et manuscrits dans le tiroir sont intrinsèques au processus de création de l’œuvre. En confier la création à une IA n’a pas plus de sens que de demander à une machine de danser à notre place. Mais qu’en est-il des lecteurs, si une œuvre générée par IA réussit à les émouvoir tout autant qu’un texte écrit par un humain ?
Imaginons deux romans rigoureusement identiques. L’un est le résultat de plusieurs années de travail et de plusieurs jets successifs. L’autre a été produit en quelques minutes par une machine. Tant que nous ignorons leur provenance, ils nous procurent la même expérience de lecture. Qu’arrive-t-il lorsque nous l’apprenons ? Les mots n’ont pas changé ; qu’en est-il de notre perception ?
L’IA nous oblige ainsi à dissocier désormais le geste et le produit fini, et peut-être à nous intéresser davantage au processus de création, et à la relation intime qui s’établit entre lecteurs et auteurs à travers la vision du monde transmise dans leurs livres.
Ainsi, l’IA ne brouille pas seulement la frontière entre écriture humaine
et artificielle. Elle nous oblige à distinguer ce que nous avions jusqu’ici le
luxe de pouvoir confondre : l’œuvre et son histoire. Si nous ne pouvons plus
déduire du texte le chemin qui a conduit à sa production, que choisissons-nous
encore d’admirer dans l’œuvre : les mots qui nous bouleversent, ou le geste
humain qui les a fait advenir ?
Noëlle Michel est écrivaine et traductrice littéraire du néerlandais. Elle est notamment l’autrice de « Demain les ombres » (2023) et « Que rien ne fane » (144 pages, 18 euros), tous deux parus aux éditions Le Bruit du monde.
[Source : www.lemonde.fr]
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