quarta-feira, 30 de setembro de 2026

Affaire Thélyson Orélien : « Que cette campagne virulente prenne à nouveau pour cible une personne racisée devrait inciter à la vigilance »

Un écrivain qui a recours à l’intelligence artificielle a bien agi en tant qu’auteur, retenant ou écartant certaines propositions faites par l’IA au gré de sa sensibilité et de son intelligence, estime le professeur de littérature Benjamin Hoffmann, dans une tribune au « Monde ».

Écrit par Benjamin Hoffmann  

Depuis le lundi 21 septembre, il est question, dans les médias, de ce qu’il est convenu d’appeler l’« affaire Thélyson Orélien ». Celle-ci appelle une pluralité de réflexions. D’une part, un mois après les accusations de plagiat qui ont acculé au suicide le sociologue britannique Jason Arday, il semble nécessaire de rappeler le coût humain d’un tel déferlement d’opinions dans l’espace public. En août, le professeur avait démissionné de son poste à l’université de Cambridge (Royaume-Uni), avant d’être retrouvé mort quelques jours plus tard. Et voici que, de nouveau, au cœur de la presse et des émissions de télévision, un individu est attaqué dans sa personne et dans son honneur. 

Le vocabulaire de la faute qui est employé dans cette affaire – l’auteur serait « coupable » d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) – attache des notions morales à une pratique qui n’est pas avérée et qui, lors même qu’elle le serait, ne constitue pas un délit. La déréalisation induite par les réseaux sociaux ne doit pas nous faire oublier l’être de chair et de sang au cœur de cette polémique, un être qui n’est pas un symbole ou un symptôme, mais qui a la même dignité que celles et ceux qui s’expriment librement à son sujet. 

D’autre part, que cette campagne d’une virulence particulière prenne à nouveau pour cible une personne racisée devrait inciter tout un chacun à la vigilance. Quels sont les préjugés qui orientent ces attaques ad hominem ? Dans quel fond de rancœur et de privilège blessé une campagne s’origine-t-elle contre une personne noire qui a l’audace d’écrire, d’être publiée, de gagner des prix, d’obtenir du succès ? Parmi toutes les œuvres de la rentrée littéraire, celle-ci et nulle autre est accusée d’avoir eu recours à l’IA. Il y aurait beaucoup à écrire sur la longue histoire des thèses racistes attachées aux capacités supposées des personnes noires, dont la présente campagne, pour en être la réactualisation insidieuse, n’est pas moins révoltante. 

Approchons du cœur de l’affaire. Il est démontré qu’il arrive à Pangram, le programme utilisé afin de révéler la prétendue supercherie de cet auteur, de commettre des erreurs en reconnaissant des textes antérieurs à l’essor des grands modèles de langage comme les produits de ces derniers. Quelle foi apporter aux conclusions d’un tel détecteur, conclusions dont on rappellera qu’elles ont été livrées au public par l’intermédiaire du compte anonyme « Balance ton Claude », avant que l’essayiste Samuel Fitoussi ne révèle être à l’origine de cette dénonciation ? L’académie Goncourt vient de retirer C’était ça ou mourir de sa sélection pour le prix, en mettant en avant les « plagiats dont son auteur s’est rendu coupable au fil du temps et qui viennent d’être révélés », et en affirmant sa volonté de ne pas adouber ou cautionner la « création de textes générés avec l’aide de l’IA ». Or de quoi parle-t-on précisément lorsqu’on évoque la naissance d’une œuvre avec la participation de l’IA ? 

Omniprésente, celle-ci est toujours plus entremêlée aux outils comme au processus d’élaboration du texte. Un écrivain qui pose une question technique à une IA afin de contrôler un détail dans son récit est-il moins l’auteur de son roman pour avoir eu ce souci de véracité et s’être adressé à un écran plutôt qu’à une encyclopédie ? L’intelligence artificielle qui joue le rôle d’un conseiller littéraire, en formulant la critique argumentée d’un chapitre soumis à sa sagacité, a-t-elle irrémédiablement compromis le passage en question, alors même qu’elle n’a fait que préconiser une réécriture qu’il incombe à l’auteur de mener ou non ? 

« Utiliser l’IA » est une expression vague et générale, qui recoupe une pluralité de pratiques entre lesquelles il importe d’établir des distinctions, pratiques qui vont de la simple relecture orthographique du texte à la production pure et simple de ce dernier. Que nous le voulions ou non, nous sommes entrés dans une ère du soupçon généralisé où rien ne fera jamais plus qu’il soit possible de dire avec certitude qu’un texte a été écrit sans la médiation d’une intelligence artificielle à un moment ou un autre. Il est essentiel que cette ère du soupçon ne dégénère pas en âge de la surveillance dans lequel les auteurs devront vivre. 

Pluralité de médiateurs 

En dépit de ces changements encore trop récents pour que leurs implications soient bien mesurées, quelque chose de fondamental demeure. L’auteur est le garant de son œuvre et ne se trouve jamais face à celle-ci dans une solitude absolue qui ferait sa grandeur et son fardeau. Son livre est le résultat d’un processus social dans lequel entre une pluralité de médiateurs : un agent qui apporte des conseils, des amis qui commentent son manuscrit, un éditeur dont l’intervention modifie la lettre du texte, un correcteur qui recommande des modifications par souci de clarté… 

L’écrivain n’a pas triché ou démérité pour avoir tenu compte de ces points de vue. En définitive, c’est lui seul qui a tranché, et la responsabilité de son texte lui incombe. L’IA n’est peut-être qu’un médiateur supplémentaire dans la longue chaîne des interlocuteurs qu’un écrivain consulte afin que le produit de ses efforts parvienne au lectorat sous la meilleure des formes possibles. Quand bien même un romancier aurait-il sollicité le concours d’une intelligence artificielle au cours d’une étape de la genèse du texte, l’œuvre achevée est le résultat de décisions auctoriales qui ont consisté à retenir ou à écarter les suggestions de la machine. En somme, le texte offert au lecteur est, in fine, le résultat de la sensibilité et de l’intelligence de l’auteur qui choisit de le signer et de le rendre public avec le concours et l’aval d’une équipe éditoriale. 

On peut se réjouir ou se désoler de notre entrée collective dans cette nouvelle ère. Cependant, rien ne nous en fera sortir, attendu que tout porte à croire qu’au fil d’une course ininterrompue, intelligences artificielles et programmes de détection ne cesseront de s’améliorer et déjoueront toujours plus habilement leurs tentatives réciproques pour se contrer. La tangibilité du texte, elle, demeure – le texte produit avec les outils et au terme des médiations que l’auteur aura jugé bon d’employer. C’est à partir de son texte, et de lui seul, que le travail de Thélyson Orélien doit être apprécié. 

 

Benjamin Hoffmann est docteur de l’université Yale (Etats-Unis), professeur des universités et titulaire de la chaire en littérature française et francophone à l’Ohio State University. Il est l’auteur de romans, de récits et d’essais, dont « La Guerre des os » (Denoël, 368 pages, 22 euros). 

 

[Source : www.lemonde.fr]

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