« Les Juifs sont devenus blancs ». Dans Redevenir juif, le philosophe Michel Feher nuance et critique cette formule contestable. Selon lui, la figure du Juif n’est aujourd’hui politiquement acceptée qu’à la condition d’adhérer sans réserve aux dogmes coloniaux de l’État d’Israël et aux mythologies historiques qui exonèrent l’Europe occidentale de sa judéophobie exterminatrice.
Publier par Faris
Lounis
« Les Juifs sont
devenus blancs ».
Cette formule, forgée dans le camp de l’émancipation sur fond de concurrence
victimaire, de néo-campisme et de réflexes anti-impérialistes quelque peu
romantiques, est-elle vraiment pertinente, analytiquement juste ?
Dans Redevenir juif, un ouvrage très documenté, savant — tant
sur le passé du mouvement sioniste que sur son actualité —, stimulant sur le
plan des analyses et iconoclaste par les idées qu’il avance, le philosophe
Michel Feher nuance et critique cette formule contestable, au motif que les
colporteurs de l’antisémitisme « à
l’ancienne » sont
toujours actifs.
Énergiquement, l’auteur enjoint à réinvestir la tradition d’une pensée
juive aujourd’hui minorée : celle des Juifs diasporiques qui se sont
toujours opposés, depuis une optique internationaliste, cosmopolite et
résolument universaliste, au nationalisme ethnoreligieux, au suprémacisme et,
surtout, à la déclinaison coloniale, puis impériale, du sionisme.
Précisons d’emblée les choses. Redevenir juif, qui n’ignore
rien des brimades et des persécutions subies par les Juifs en Europe, s’oppose
au sionisme et le rejette en raison de la supériorité ethnoreligieuse qui le
traverse et de sa réalisation coloniale en Palestine historique. Loin du
dogmatisme antisioniste, qui ne prend pas en considération l’existence, depuis
la Nakba de 1948, d’un peuple israélien, comme des judéophobes patentés qui
prétendent « défendre
le peuple palestinien »,
ce livre aide à comprendre, à partir de l’histoire des Juifs européens, la
genèse du nationalisme juif, dont la motivation première était de mettre fin à
une judéophobie séculaire en terre européenne.
Ce besoin de protection et, en définitive, de dignité est parfaitement
illustré par une controverse qui eut lieu à Vienne, alors capitale de l’Empire
austro-hongrois, en 1897, sur le sens du mot « sionisme ».
Scandalisé par les formulations ethnicistes et chauvinistes du livre
programmatique de Theodor Herzl, L’État des Juifs (La Découverte, 2008) —
lequel pensait que recouvrer la supposée terre du lointain ancêtre et y fonder
son propre État soulagerait l’Europe d’un « grand nombre de spéculateurs financiers
et d’agitateurs révolutionnaires » —, l’érudit et
rabbin juif Moritz Güdemann (1835-1918) précise, dans un texte intitulé « Du nationalisme juif », que ce « terme et le phénomène qu’il désigne
doivent leur existence à l’antisémitisme » et que l’idée « d’un nationalisme juif était inconnue il y a encore
trente ans ».
Auparavant, poursuit le rabbin, les Juifs d’Europe se disaient Allemands,
Français, Anglais, etc. Mais à partir du moment où « l’antisémitisme, pour faire meilleure
impression sur lui-même et sur le monde, s’est octroyé un caractère national et
s’est mis à proscrire les Juifs non seulement en tant que juifs, mais aussi en
tant qu’étrangers, [...] ceux-ci ont réagi à cet ostracisme en admettant leur
propre individualité nationale, en la soulignant même avec zèle, et en étendant
à leur nationalité l’appellation de judaïsme qui n’avait, jusque-là,
correspondu qu’à leur conviction religieuse ».
Les textes de cette controverse, traduits et publiés récemment aux éditions
Verdier sous le titre D’une nation juive, ou non (2025), éclairent au moins
deux visages du sionisme : une quête d’émancipation plurielle qui se
matérialise, depuis la précitée « Nakba
continue » de
1948, en un projet de destruction de l’humain, de l’habitat et du climat.
Antidogmatique, l’antisionisme de Michel Feher est clair quant à l’avenir
du peuple israélien : s’il ne croit aucunement en la chimérique solution à
deux États, il fait sienne l’idée d’un Edward Said qui, en plus de son
engagement pour « une
solution binationale au conflit entre Israéliens et Palestiniens », rêvait de voir un jour naître, en
Palestine historique, une société plurielle qu’aucun nationalisme ne pourrait
posséder, dont aucune souveraineté ne saurait entraver la vitalité, « un tissu social plus riche, que personne
ne pourrait entièrement posséder ».
Pour lui, le « blanchiment » des Juifs n’est pas de l’ordre de
l’essence, mais du contrat : un contrat inégalitaire au nom d’une « égalité » qui serait l’apanage des seules nations
occidentales. « Initialement
conçu pour séparer le combat contre la judéophobie des autres formes
d’antiracisme, voire pour insinuer que ces dernières sont le plus souvent les
paravents du “‘nouvel
antisémitisme”’, le pacte de blanchiment auquel nous autres juifs sommes
pressés de souscrire est progressivement devenu le ferment de la coalescence
des droites ».
Ici, le philosophe s’inscrit au cœur de la « bataille culturelle », au sein de laquelle les droites dures
et extrêmes, ainsi que de larges pans du centre et de la gauche
sociale-démocrate, tentent délibérément de confondre la critique de l’apartheid
colonial organisé par Israël, du fleuve Jourdain jusqu’à la mer Méditerranée,
et le racisme spécifique dirigé contre les Juifs à travers le monde.
Certes, la judéophobie existe à gauche. Et, regrettablement, Michel Feher
ne traite pas suffisamment de cet écueil majeur qui affaiblit le camp de
l’émancipation : se mobiliser prioritairement contre telle ou telle forme
de racisme, au lieu de mener une lutte fédératrice et définitivement
débarrassée du boulet de la concurrence victimaire. Mais sa rupture avec le « pacte de blanchiment réciproque » des Juifs a le mérite de défaire
méthodiquement la thèse essentialiste d’un prétendu « nouvel antisémitisme » qui ne concernerait que les
Palestiniens, les Arabes et les musulmans.
Dans cette perspective, la contestation de ce « blanchiment » conditionnel — sur fond de mauvaise
conscience occidentale face à la destruction des Juifs d’Europe et de narcissisme
civilisationnel — fait écho à l’ironie ravageuse du classique Le Monolinguisme
de l’autre, dans lequel Jacques Derrida évoquait « l’ablation de [sa] citoyenneté française » durant deux ans, « “sous l’Occupation” sans occupation » du régime de Vichy en Algérie dite
française.
Explorant les liens qui unissent les droites euro-étasuniennes, et tout
particulièrement celles qui se nourrissent du venin de l’antisémitisme
biologique, aux néofascistes nationalistes et religieux qui tiennent les rênes
du gouvernement israélien, le philosophe démontre que la figure du Juif n’est
acceptable politiquement qu’à condition de servir les intérêts des nations
puissantes, jadis responsables et complices du judéocide. À l’imputation d’une
« détestation des juifs
à quiconque s’indigne des crimes commis par l’État israélien », l’arsenal argumentatif du sionisme
réellement existant réalise la performance de classer parmi les « nouveaux antisémites » des personnes juives.
Selon Steve Bannon, lors de la Conférence d’action politique conservatrice
(CPAC) de février 2025, « ces
juifs »
bénéficieraient « des
largesses d’une poignée de spéculateurs hors-sol » et s’en serviraient « pour comploter contre la restauration de
la grandeur américaine et l’établissement du Grand Israël ».
Le « redevenir juif »
auquel invite Michel Feher est loin d’impliquer les seuls Juifs. Parmi ses
agents propagateurs, un bon nombre de non-Juifs travaillent activement à la
réhabilitation de la figure du paria qui, en habitant pleinement et fièrement
sa condition diasporique, inscrit la « question juive » dans un vaste champ de luttes
cosmopolites.
Révolte destinée à résonner avec celles de tous les autres parias, les
Palestiniennes et les Palestiniens au premier chef, ce texte trace le chemin,
depuis une énonciation juive francophone, d’une intégration en permanente
insurrection « contre
les formes de souveraineté exclusive », voire contre le « principe de souveraineté lui-même, dans la
mesure où son application tend à fabriquer des laissés-pour-compte ».
Certes minoritaire dans le judaïsme français, qui peine à s’émanciper du
poids du sionisme en raison de la judéophobie qui continue de travailler la
société française, des crimes antisémites des deux dernières décennies, mais
aussi du passé colonial qui ne passe pas et du refus des États postcoloniaux du
Maghreb et du Machrek d’attribuer aux Arabes juifs la citoyenneté et une place
légitime, Redevenir juif pose les premiers jalons d’une
réflexion de fond sur un possible renouveau diasporique.
À l’instar de mouvements ouvriers ou culturels tels que le Bund au XIXᵉ siècle ou d’associations comme Jewish Voice for
Peace (JVP) aujourd’hui, il rappelle, à rebours de l’essentialisme qui domine
le débat public, qu’on peut être parfaitement solidaire de tous les dominés, à
partir de l’histoire des luttes juives et des enseignements du judaïsme
auxquels déroge l’État d’Israël, notamment depuis les massacres du 7 octobre
2023 et son « coming out spartiate ».
Dire que « la
Colonisation »,
pour reprendre l’un des substantifs par lesquels les médias arabes désignent « la seule démocratie de la Jungle du
Proche-Orient »,
doit renoncer à son éthos colonial et à ses pratiques génocidaires n’est pas un
scandale, mais une radicalité humaniste qui, en ces temps de valorisation des
pulsions annihilatrices de la vie, devient presque indicible dans « le monde libre », et particulièrement dans « la patrie des droits de l’Homme ».
[Source : www.actualitte.com]

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