Depuis 1960, la rue marocaine n’a cessé de porter le même message, sous des formes différentes et à des générations différentes. Chaque mobilisation, chaque slogan scandé, chaque arrestation filmée relève d’un même geste : celui de rappeler à l’État l’existence d’une dignité bafouée. Mais au-delà du constat historique, une question de fond se pose, celle…
Écrit par Les indignes
La stigmatisation des indignés
Si un groupe d’individus décide d’occuper
l’espace public en manifestation pour sa dignité, qu’est-ce que cela implique ?
D’abord, que ce peuple ne reconnaît pas qu’il
éprouve une vie digne, que sa dignité a été atteinte. Qu’importe le nombre,
qu’importe le point de vue idéologique ou le cadre d’analyse qui produit ce
sentiment ou cette action. Et qu’importe le contexte, l’État devrait écouter et
se doit de répondre. Pourquoi ? Car, vu les dispositifs démocratiques mis en
place par l’État, la manifestation dans la rue devrait être comprise non seulement
comme dernier recours pacifique des citoyens, mais surtout comme la preuve
irréfutable de l’inefficacité desdits dispositifs administratifs. De ce fait,
et constitutionnellement, il revient à l’État de réagir, et éventuellement au
Roi comme arbitre suprême entre les institutions, puisque la finalité de tous
est de garantir et préserver la dignité du peuple. En résumé, si le peuple
déclare que sa dignité est touchée, tous devraient se mobiliser afin de
réaligner les institutions au peuple…. En théorie.
Au Maroc, force est de constater que c’est
l’inverse qui se passe : les mesures appliquées ont pour but de réaligner le
peuple aux institutions. Comment ?
La première mesure prise est la répression des
manifestations qui ne rentrent pas dans les cadres de l’État, et/ou qui
n’exercent pas assez de pouvoir pour rendre la répression inefficace. Le
mouvement GenZ212 comme dernier exemple nous montre les deux cas de figures.
Lorsque les manifestants étaient éparpillés et non organisés : Des rafles
arbitraires, les charges : Jeune. Puis lorsque les manifestations se sont mieux
organisées dans les quartiers populaires, elles ont grandi en nombre et ont
neutralisé la répression policière. Viens la seconde mesure : La diffamation.
Séparatistes, gauchistes, bourgeois, pleureurs, jeunes ignorants manipulés,
ennemis de l’État, servant des agendas externes, extrémistes, terroristes,
criminels ou hors la loi … Le domaine médiatique est submergé de dénonciations
et de jugements de valeurs, que cela soit ouvertement (Surtout sur les réseaux
sociaux) ou par la mise en scène. C’est un double jeu : D’abord, la diffamation
mobilise l’enjeu sécuritaire qui, par son urgence, fait oublier les
revendications des manifestations face aux risques qu’ils pourraient présenter.
Puis, l’État rassure : Nous avons initié un dialogue, mais ce sera à nous de
choisir avec qui dialoguer. C’est ici où la mise en scène devient visible. Ce
choix nous montre qui il faut être pour être écouté. Dans le cas de GenZ212, il
fallait être un journaliste populaire sur les réseaux ou faire partie de la
jeunesse d’un parti politique reconnu. En gros, il faut être capable de jouer
le jeu, de bien parler, d’être articulé, d’échanger avec les outils du pouvoir
pour permettre aux membres du gouvernement de faire semblant qu’ils concèdent à
un dialogue, qu’ils sont ouverts et qu’ils font ce qu’ils peuvent.
En bilan, l’État regagne le pouvoir en
effectuant une redistribution de la dignité à de nouvelles catégories qui
émergent du contexte. En effet, l’État partage momentanément sa légitimité aux
personnes qui permettent cette mise en scène. Ces catégories de personnes
émergent par l’articulation des rapports pouvoir traversant la société. D’un
côté, un mouvement social national conduit par des jeunes rend la figure du
jeune importante et la replace au centre du débat. Néanmoins, n’importe quel
jeune est digne de parler à l’État. Il faut qu’il soit éduqué, adhérant à un parti
politique, âgé entre 15-30 ans et visible. Cette redistribution a même été
formalisée à la suite du mouvement GenZ 212 par les facilités offertes à cette
fine tranche de la société pour participer aux élections législatives 2026. En
résultat de cette mise en scène les autres, ceux qui n’appartiennent pas à
cette tranche de la fine société, gardent les étiquettes : illettrés,
non-éduqués, gâtés révoltés, paresseux, insatisfaits de tout, gauchistes du
dimanche, nihilistes, pessimistes ou que sais-je encore… Négationnistes ?
La promotion et la promulgation de ces
catégories par tous les appareils de l’État est de nouveau un phénomène
intéressant. Premièrement : C’est une atteinte à la dignité à une catégorie de
personnes qui ne rentrent pas dans les cadres qui arrangent l’État. Celui-ci,
donc, stigmatise une partie de la population constitutionnellement égale aux
autres tranches. Et s’ils existaient vraiment ? Et qu’elles représentent un
réel danger public ? C’est à l’État de démontrer et de définir clairement qui
sont ces personnages, d’établir les raisons qui les construisent et de produire
des mesures qu’il prend au niveau de l’éducation et des politiques publiques
afin d’éviter que des gens si exécrables ne pourrissent plus notre société !
Faute de ces études, il est laissé aux citoyens eux-mêmes de comprendre,
surtout d’interpréter, à travers les diverses mises en scène, poursuites
judiciaires, emprisonnements, répressions, assassinats et toutes autres
atteintes à la dignité quel est le citoyen que l’État considère digne. De notre
côté, les indignés, il nous reste à déduire que la production de ces catégories
est une nouvelle preuve de comment l’État pousse le peuple à se réaligner à ses
« institutions ».
La dignité ne se limite pas au symbole
Depuis 1960, les mouvements sociaux au Maroc
ont, pour l’essentiel, réclamé des droits fondamentaux : la santé, l’éducation,
la justice sociale
Les rues de Casablanca gardent encore la mémoire des coups de feu et du grondement des chars lors des émeutes de 1981. Les murs de Rabat portent encore l’écho des cris des militants du Mouvement du 20 février.
Il faut se garder d’un oubli : la dignité dont
il est question ici ne se limite pas aux mots et aux symboles. Les offenses
faites au peuple marocain ne relèvent pas seulement du discours ; elles
relèvent aussi des faits et de la chair. Depuis 1960, les mouvements sociaux au
Maroc ont, pour l’essentiel, réclamé des droits fondamentaux : la santé,
l’éducation, la justice sociale. Les rues de Casablanca gardent encore la mémoire
des coups de feu et du grondement des chars lors des émeutes de 1981. Les murs
de Rabat portent encore l’écho des cris des militants du Mouvement du 20
février. Et les écrans diffusent aujourd’hui les images des personnes
interpellées lors du mouvement GenZ212, qui scandaient toutes le même mot
d’ordre : « Liberté, dignité, justice sociale ». Depuis plus de soixante ans,
le peuple réclame sa dignité à un régime qui, lui, protège scrupuleusement la
sienne — et celle des siens.
Si la dignité du peuple marocain est un jour
appelée à demeurer aussi étroitement liée à celle du Roi qu’elle l’a toujours
été, alors le silence face aux revendications de dignité populaire, opposé à la
réactivité immédiate dès que la dignité du Roi ou des institutions est touchée,
ne fait que creuser le fossé entre le Roi et son peuple. Ce déséquilibre
pourrait s’aggraver avec le temps : il n’est pas impossible qu’un jour, le
mécontentement populaire en vienne à se confondre lui-même avec une atteinte à
la dignité du Roi ou des institutions — ou aux deux à la fois. Une loi qui
punirait le mépris verbal envers le peuple, sans qu’aucun effort équivalent ne
soit fait pour garantir sa dignité économique et sociale, resterait donc une
coquille vide : un symbole qui masquerait l’essentiel plutôt que de le servir.
Une architecture juridique protectrice… sauf
pour le peuple
Il existe au Maroc un paradoxe juridique que peu
de citoyens connaissent, mais que chacun ressent instinctivement : offenser le
Roi coûte jusqu’à deux ans de prison. Offenser un fonctionnaire public, jusqu’à
un an. Offenser une institution constitutionnelle, une peine ferme également.
Mais offenser le peuple marocain dans son ensemble — le traiter de « peuple
d’ânes », le rabaisser collectivement, insulter sa dignité en tant que nation
— on ne voit, dans les faits, personne être poursuivi pour cela. Ce
silence n’est pas un détail technique. Il révèle une hiérarchie implicite des
dignités que notre droit pénal n’a jamais corrigée.
Le Code pénal marocain est pourtant loin d’être
avare en dispositifs de protection de l’honneur. L’article 179 sacralise la
personne du Roi et de la famille royale. Les articles 263 et 265 protègent les
fonctionnaires publics et les institutions publiques contre toute atteinte à
leur autorité. Les articles 442 à 444 permettent à tout individu de poursuivre
celui qui porte atteinte à son honneur personnel par diffamation ou injure.
Chaque maillon de l’appareil d’État, chaque citoyen pris individuellement,
dispose ainsi d’un recours.
Mais le peuple, en tant que corps politique et
symbolique, n’a pas de statut pénal propre. Quand un discours généralise le
mépris à l’ensemble des Marocains — les qualifiant collectivement d’ignorants,
de médiocres, d’indignés — aucun texte ne permet de le qualifier pour ce qu’il
est réellement : une atteinte à la dignité nationale, distincte de
l’atteinte à l’honneur d’un individu ou d’une institution.
Le coût d’un silence
Cette absence a un coût concret. Elle prive les
citoyens d’un recours légitime et cohérent face à des discours de mépris
collectif, qu’ils viennent de responsables publics, de figures médiatiques ou
d’acteurs étrangers. Elle oblige les tribunaux à des contorsions juridiques —
chercher un recours du côté de l’article 431-5, qui vise l’incitation à la
haine envers une partie du peuple, ou de l’article 443, qui protège l’individu
contre l’insulte, faute d’un texte qui vise le peuple dans son ensemble — des
contorsions qui affaiblissent la lisibilité du droit et alimentent le soupçon
que seuls les individus ou certains groupes comptent vraiment aux yeux de la
loi, jamais le peuple pris comme un tout. Car ni l’un ni l’autre de ces textes
ne nomme, ni ne protège, la dignité du peuple marocain pris comme un corps
unique et indivisible — une entité à part entière, distincte de la somme des
individus qui la composent.
Or cette loi n’est pas tombée du ciel : elle est
produite par un appareil législatif censé, en démocratie, représenter le peuple
lui-même. Plusieurs propositions de loi ont été rédigées, discutées, votées au
fil des décennies pour encadrer les offenses faites au Roi, aux institutions constitutionnelles,
aux fonctionnaires publics. Des députés y ont consacré du temps, des débats,
des arbitrages. Comment expliquer alors que ces mêmes institutions, depuis leur
création, n’aient jamais institué de protection légale pour la dignité du
peuple ? L’article 2 de la Constitution marocaine dispose que « la souveraineté
appartient à la nation ». La Constitution fait par ailleurs du Roi le garant de
cette souveraineté, l’arbitre suprême entre les institutions. Que dire, alors,
des offenses et des insultes portées à ce peuple souverain — ce même peuple qui
a fait naître les institutions chargées, elles, de protéger sa dignité à lui,
le Roi ?
Ce n’est pas la seule faille : la hiérarchie
traverse tout notre droit
Il faut se méfier d’une lecture trop étroite de
ce vide juridique. Le réduire à un simple oubli du législateur sur la seule
question de l’insulte reviendrait à manquer l’essentiel. Car ce vide n’existe
pas isolément : il s’inscrit dans un système où, à plusieurs reprises, la loi
choisit de développer en détail les droits d’une partie — l’État,
l’institution, l’autorité — tout en laissant l’autre partie sans texte
équivalent pour se défendre.
Ce choix n’est jamais neutre. Il traduit une
hiérarchie de priorités qui préexiste au texte lui-même : on protège en premier
lieu ce qui incarne le pouvoir et la continuité de l’État, et l’on considère,
implicitement, que le peuple pris comme collectif n’a pas la même urgence à
être défendu. C’est cette hiérarchie de priorités, plus que tel ou tel article
manquant, qu’il faudra un jour interroger frontalement. Car tant qu’elle
demeure intacte, on pourra ajouter autant d’articles que l’on voudra sur
l’insulte au peuple : le problème de fond, lui, continuera de se reproduire
ailleurs, sous d’autres formes, dans d’autres textes.
Mais la loi seule ne suffira jamais
Le premier responsable de la dignité du peuple,
c’est le peuple lui-même.
Cela dit, il faut se garder d’une illusion :
aucun texte de loi, aussi bien rédigé soit-il, ne rendra au peuple sa dignité à
sa place. La loi peut sanctionner le mépris affiché ; elle ne peut pas
fabriquer le respect, ni la justice sociale, ni la considération politique.
Ceux-ci se conquièrent. L’histoire — au Maroc comme ailleurs — enseigne que la
dignité d’un peuple ne lui a jamais été offerte par décret : elle a toujours
été arrachée par sa propre parole, sa propre mobilisation, sa propre exigence
répétée sans relâche.
Attendre passivement qu’un article de loi ou
qu’une réforme venue d’en haut vienne consacrer cette dignité serait une
erreur
Le premier responsable de la dignité du peuple,
c’est le peuple lui-même. Attendre passivement qu’un article de loi ou qu’une
réforme venue d’en haut vienne consacrer cette dignité serait une erreur : elle
ne se décrète pas, elle se défend. Il appartient donc à chaque citoyen de
parler, de revendiquer, de refuser le silence face au mépris — qu’il soit
verbal ou matériel — car aucune institution ne se battra jamais pour une
dignité que le peuple lui-même n’exige pas.
[Source : www.enass.ma]

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