Avec le progrès, on sait aisément ce que l’on gagne, plus difficilement ce que l’on perd. Profitons donc de faire l’autopsie de ce ravissant cadavre qu’est le format de l’album pop.

Extrait de la couverture de «The Dark Side of the Moon» (Pink Floyd,
1973), un des albums les plus connus et une belle métaphore des années 60.
Écrit par Pierre Valentin
L’album a eu
une naissance – la deuxième moitié des années 1960 – et une mort – autour des
années 1990. Ce qui lui donne un âge de 25-30 ans au moment de son décès, soit
peu ou prou l’espérance de vie d’un cheval ou d’un dauphin. Sur cette brève
période, les albums se vendaient mieux que les singles, ce qui est d’autant
plus remarquable qu’ils sont évidemment plus onéreux.
Avant cette parenthèse, les producteurs de musique voyaient généralement l’album comme une simple collection de singles, parfois enregistrés à plusieurs années d’écart et parfois même sélectionnés à l’insu de l’artiste. D’où le fait de préciser dès la couverture quelles chansons étaient présentes. Ainsi, le premier album des Beatles, Please Please Me – particulièrement significatif sur le plan symbolique dans la mesure où ils auront eux-mêmes largement initié l’avènement de l’album-roi – porte non seulement le titre d’un single présent en son sein, mais précise sur sa pochette le nom d’un deuxième («… With Love Me Do and 12 other songs»). Autrement dit, la distinction entre la compilation et l’album était franchement mince.
Avec les Beatles, mais aussi Bob Dylan ou les Beach Boys, l’album est devenu une affirmation artistique cohérente. Les couvertures se sont faites de plus en plus «artistiques» et le visage des artistes (voire leur nom!) ont même disparu de certaines d’entre elles. Dans le très influent Srgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967) des Beatles, puis leur Abbey Road (1969), des transitions se sont installées pour relier certains morceaux entre eux. Avec les grands albums de Pink Floyd dans la décennie 1970, il est devenu quasiment impossible d’extraire une chanson du reste de l’album, tant ce dernier était construit comme un tout cohérent, un peu sur le mode des symphonies classiques, avec plusieurs «mouvements» et des thèmes mélodiques ressurgissant à plusieurs reprises.
Puis, le
téléchargement numérique, ancêtre du streaming, est arrivé, mettant fin à cette
parenthèse dorée de l’album roi. Déjà, le CD augmentait la limite de durée à 80
minutes (plutôt que 40-60). Ce qui, comme le rappelle le compositeur Samuel
Andreyev dans notre conversation Transmission, pouvait être un piège, ou un cadeau
empoisonné. Nombreux sont les artistes à s’être rués sur cet espace qui
serait «à remplir» en faisant des albums ballonnés, moins secs,
trop gras. Aujourd’hui, la playlist personnalisée a enterré l’album. Comme une
métaphore d’une époque où la fragmentation a remplacé la cohésion. Quoique la
playlist propose elle aussi une forme de cohésion entre plusieurs chansons,
selon d’autres critères que l’album: l’auteur de ces lignes étant un
obsédé de la playlist, il serait particulièrement hypocrite de ne voir qu’une
perte dans cette mutation.
Terminons
cependant par trois constats guère réjouissants. D’abord, la fin de l’album
coïncide avec l’explosion de l’écoute passive et la chute de l’écoute active.
On entend certainement beaucoup plus de musique qu’avant; on en écoute moins.
Ensuite, la fragmentation ne s’arrête pas en si bon chemin, et Spotify propose
désormais de découvrir de nouveaux singles avec des extraits de 30 secondes,
soit des morceaux de morceaux. Enfin, cette fascination pour la fragmentation,
la différence, la transgression, la déconstruction – et, symétriquement, la
diabolisation de la cohérence et de la cohésion, associée au fascisme – fut
elle-même, ironie de l’histoire, initiée par ceux-là qui ont su consacrer le
format de l’album: les artistes des années 1960-70.
C’est d’ailleurs
une des lectures possibles de ce qui est sans doute la couverture d’album la
plus connue: celle de The Dark Side of the Moon,
de Pink Floyd. On y voit un rayon de lumière se diffracter dans les
couleurs… de l’arc-en-ciel.
L’essayiste Pierre
Valentin, notamment auteur de Malaise dans la génération Z (Gallimard, mai 2026),
s’entretient avec des intellectuels sur sa chaîne YouTube «Transmission».
[Source : www.leregardlibre.com]
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