La possibilité de voir le Rassemblement national accéder à l’Élysée constituera l’un des enjeux centraux de l’élection présidentielle. Comment l’en empêcher ? En dénonçant ses projets, bien sûr, mais surtout en lui opposant une perspective politique capable de susciter l’adhésion d’une majorité.
Écrit par Roger
Martelli
Les sondages vont rythmer les prochains
mois. À ce jour, tous ou presque donnent le RN gagnant. Son accession au
pouvoir est-elle devenue inéluctable ? Les rendez-vous se multiplient pour
l’empêcher. Ce samedi à Montreuil s’est réunie la Coalition des Résistances
Artistiques, Culturelles et Scientifiques (CRACS) contre l’extrême droite. Des
centaines d’intellectuels et artistes se sont retrouvés pour débattre de la
stratégie à opposer à cette percée qui n’est pas un phénomène hexagonal, mais
continental voire planétaire.
Cette poussée est le résultat d’une
construction de quelques décennies. Elle a permis au Rassemblement national de
devenir la seule organisation politique qui, en France, mérite le qualificatif
« d’attrape-tout ». Car il ne s’attache pas à un segment de la société, à un
courant d’idée ou à un thème, mais vise et touche d’ores et déjà la société
tout entière. Sa force tient à ce qu’il s’est totalement immergé dans un air du
temps, dominé par le sentiment que les sociétés ont refermé la phase entamée
entre les années 1930 et 1945, celle que l’on nomme l’État-providence et que le
monde n’est plus régi par l’équilibre des puissances.
De cette instabilité naissent les
sentiments d’inquiétude et de peur, la conviction d’être abandonné et la montée
d’une colère, diffuse ou apparente, qui tourne au ressentiment, contre des
responsables davantage que contre un système. À cette intrication de troubles,
l’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose
des grands axes pour des solutions possibles. En cause, la perte d’identité, le
déclin de l’autorité, la dépendance de la nation, la prolifération des
parasites, du haut comme du bas, des élites comme des immigrés. Pour y
remédier, le RN exalte la protection par la préférence nationale et par la
clôture, la sécurité par l’autorité et la sévérité, l’indépendance par le
retour à l’identité perdue. La force de l’extrême droite est avant tout dans un
récit qui raconte le monde, qui parle de la France et qui suggère les contours
d’une société qui, en revenant à des valeurs perdues, retrouvera l’unité et la
tranquillité que les dominants d’hier ont altérées.
L’extrême droite offre un récit cohérent
des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions
possibles. Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble de ses thèmes : ce qui
compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au
pouvoir de la droite et de la gauche.
Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble
des thèmes développés par l’extrême droite, avec la totalité de son programme,
au demeurant bien flou : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec
des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche. On peut ne pas
être raciste – et même être tolérant –, ne pas être fascisant et voter pourtant
à l’extrême droite. Pourquoi ? Pour dire l’exigence d’une rupture et l’espoir
d’un sursaut national.
Il faut bien sûr contredire chaque pièce de
l’argumentaire néfaste, mais il convient avant tout de déconstruire le récit
global, celui qui nourrit les imaginaires et qui, in fine, oriente les choix
des individus. Et cette déconstruction sera d’autant plus efficace qu’elle
s’appuiera sur une construction franchement alternative, sur un récit aussi
cohérent qui met au centre, non pas le repli sur soi mais l’émancipation. En
bref, une manière innovante et radicalement progressiste de remédier à la peur
et au déclin, aux difficultés de la vie et au besoin d’avenir.
Très souvent, on évoque les leçons du Front
populaire. Le fascisme menaçait et un Front s’est constitué contre lui en
1934-1935. Il lui donna en France un coup d’arrêt. Sa formation était une
exigence profonde venue du bas, résolument antifasciste et populaire. Il fut le
résultat d’une conjonction, jusqu’alors absente, entre un mouvement social
exceptionnel et un rassemblement politique qui semblait pourtant impossible au
début de 1934.
Le Front populaire s’adossait aussi à une
grande espérance, celle de la « République démocratique et sociale » que
voulaient les communards de 1871. Le Front fut antifasciste, mais sa visée se
condensait dans un mot d’ordre simple, « le pain, la paix, la liberté », qui
disait à la fois ce qu’il fallait concrètement faire et la société que l’on
devait atteindre pour le réaliser. Le Front populaire déconstruisait et disait
ce qu’il voulait construire. L’exigence est toujours là.
[Source : www.regards.fr]

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