Dans son ouvrage Towers of Ivory and Steel : How Israeli Universities Deny Palestinian Freedom, l’anthropologue israélienne Maya Wind, chercheuse à l’université de Colombie-Britannique au Canada, décortique le rôle structurel des universités dans l’entreprise coloniale et l’apartheid israéliens. Un plaidoyer argumenté en faveur du boycott académique. Orient XXI l’a rencontrée à l’occasion de son passage par Paris.
Cérémonie d’ouverture de l’Université hébraïque de Jérusalem (1925)
Propos recueillis par Sarra Grira
Sarra Grira : Quand
on parle du rôle des universités israéliennes et de leur rôle dans la
colonisation et l’occupation de la Palestine, on pense surtout à leur
coopération avec l’institution militaire. Mais dans votre livre, vous montrez
que ces universités étaient destinées dès leur création à faire partie du
projet sioniste colonial, avec des citations de David Ben Gourion à l’appui.
Parmi les éléments que vous mettez en lumière, il y a le choix de la
localisation géographique de l’université hébraïque de Jérusalem, fondée avant
même la création de l’État d’Israël, et de l’université de Haïfa.
Maya Wind — Je considère les universités israéliennes comme des
structures destinées à faire partie de l’entreprise coloniale, dans le sens où elles représentent des
infrastructures centrales pour reproduire et maintenir le projet sioniste.
Elles contribuent à établir une société israélienne de peuplement sur le
territoire palestinien. Cette dynamique n’est pas propre à Israël. J’ai
beaucoup travaillé en Amérique du Nord, où j’ai beaucoup appris de chercheurs
autochtones qui étudient la relation entre une université et le projet colonial
de l’État dans lequel elle est établie. Bien sûr, chaque contexte colonial est
différent : les impérialismes français, britannique et espagnol ont connu
des temporalités et des méthodes distinctes. Mais à bien des égards, le projet
colonial israélien s’est développé sous l’égide de l’Empire britannique et partage de fait des caractéristiques
avec d’autres États coloniaux britanniques, comme l’Amérique du Nord,
l’Australie et la Nouvelle-Zélande. On peut également lui trouver des points
communs avec l’Afrique du Sud. Or, dans tous ces endroits, des chercheurs
autochtones ont montré que, souvent, les universités de l’État colonial ont non
seulement été établies sur des territoires saisis lors de l’extermination des
populations déjà installées, mais elles ont été actrices de leur déracinement
physique et culturel.
L’appropriation
de la terre est intrinsèque à tout État colonial. Je savais qu’il me fallait
commencer par traiter cette question quand je me suis intéressée au
fonctionnement du système universitaire israélien, notamment la localisation de
ces universités. Pourquoi avoir choisi tel ou tel emplacement pour les établir ? Certaines régions intéressent
particulièrement Israël. La Galilée, par exemple, continue à abriter le plus
grand nombre de Palestiniens depuis la Nakba, alors qu’elle est centrale pour
les Israéliens qui craignent l’émergence de révoltes ou d’un mouvement de
libération nationale. À sa fondation dans les années 1970, l’université de
Haïfa a joué un rôle particulier dans ce sens, en mettant en place les programmes
de ce qu’Israël appelle la « judaïsation » — c’est-à-dire tout simplement la
colonisation — en réponse aux manifestations de la Journée de la terre1. Cette ville préoccupait beaucoup Israël
parce qu’elle était « très palestinienne ». L’idée n’était donc pas seulement de
contrôler la région de Galilée, mais aussi de concrétiser et de matérialiser ce
contrôle dans la ville d’Haïfa elle-même.
Si l’on
regarde le Naqab2, la situation
est encore différente. Le problème des Israéliens là-bas, c’est que cette
région est désertique et que très peu d’entre eux voulaient y vivre. C’était la
plus grande parcelle de terre sous contrôle israélien, mais il était difficile
d’y installer des colonies de peuplement. En 1969, Israël y a donc établi l’université
Ben Gourion en utilisant des éléments du langage colonial typiques comme « faire fleurir le désert », et d’autres slogans du mouvement
sioniste. Il est impossible de comprendre la colonisation du Naqab sans
comprendre ce mécanisme. Plus tard, le projet s’est élargi pour inclure
l’armée, et aujourd’hui encore, Israël déplace ses grandes bases militaires du
centre du pays, où la terre est devenue très chère, vers le Naqab. L’université
Ben Gourion permet cette transition de façon très concrète et matérielle. Il
est d’ailleurs intéressant de constater que les étudiants eux-mêmes font partie
du projet colonial, en construisant ce qu’ils appellent des « villages étudiants », qui ne sont en fait rien d’autre que des
colonies étudiantes sur des terres palestiniennes bédouines. Ils aident donc
directement l’État à évincer ces communautés locales.
S. G.— : Vous
soulignez que la coopération entre les universités et l’État d’Israël dépasse
les domaines de l’ingénierie et de la défense, et touchent également aux sciences
humaines et au droit. On devine facilement pourquoi l’archéologie est une discipline très sensible étant donné
qu’Israël ressent le besoin de s’inventer une légitimité historique. Mais les
exemples des études du Proche-Orient (Middle East studies), et du droit,
sont particulièrement intéressants. Pourriez-vous en dire plus à ce sujet ?
M. W.— : Ce sujet est important pour moi
parce qu’il existe des domaines de recherche sur la militarisation de
l’enseignement supérieur. Par exemple, à l’apogée de la guerre froide, les
universités étatsuniennes ont été très actives pour réaliser des projets
d’études régionales sur l’Asie de l’Est, la Russie ou encore la Chine. Certaines
matières ont été entièrement intégrées aux projets destinés à servir
l’impérialisme, que ce soit en produisant des connaissances ou en développant
des armes pour les États-Unis. Ces relations entre l’université et les
ambitions géopolitiques nationales continuent d’exister. Bien sûr, la France et
bien d’autres pays dans le monde sont aussi concernés. Mais en plus d’évoquer
les domaines militaires, je voulais aussi et peut-être surtout montrer que la
production de connaissances, et spécifiquement l’épistémologie sioniste
israélienne, est conçue et développée au service du projet colonial. Mon
objectif était d’exposer les manières les moins intuitives dont ce système
fonctionne, car je pense qu’il est crucial de les comprendre pour saisir à quel
point le projet colonial mobilise la société entière.
Quand on voit
le génocide en cours à Gaza, on se demande comment le monde n’est pas arrivé à
y mettre fin et à tenir des individus pour responsables, du point de vue du
droit international. Noura Erakat, une chercheuse en droit extraordinaire que
je cite et qui est une camarade chère avec qui j’ai travaillé pendant des
années, utilise souvent l’analogie suivante : le droit est une voile qui
avance au vent de la politique. Ce n’est pas quelque chose de fixe, appliqué à
la réalité de façon systématique, il est toujours soumis à l’interprétation de
ceux qui en font l’usage.
On constate de
façon flagrante que les universités israéliennes ont beaucoup œuvré en faveur
d’interprétations juridiques innovantes. Le droit international des droits
humains, qui inclut le droit de la guerre, est toujours sujet à interprétation.
Au fil des années, Israël, à travers les études juridiques, a érodé de façon
systématique la légitimité des institutions internationales comme les Nations
unies (ONU), la Cour pénale internationale (CPI) et la
Cour internationale de justice (CIJ), et a sapé leur autorité à juger les crimes de guerre israéliens,
l’occupation et l’apartheid. Et quand des enquêtes juridiques internationales
se sont déployées, comme en 2014, lors de l’offensive massive sur Gaza —
horreurs que nous n’aurions jamais cru Israël capable de dépasser —, des crimes
de guerre extrêmement graves ont été perpétrés. Mais avec la complicité des
universités et des juristes, la justice israélienne s’est immédiatement
mobilisée pour minimiser toute responsabilité étatique. Par conséquent, Israël
n’a jamais été tenu responsable. Et nous revoilà dix ans plus tard. Je
voulais montrer dans mon livre que ce processus ne s’est donc pas fait du jour
au lendemain, mais qu’il s’est construit durant des décennies. Et bien que
j’aie soumis le manuscrit avant que la phase génocidaire de la colonisation ne
commence, mon livre expose les mécanismes qui l’ont rendue possible.
S. G.— : Malgré
tout ce que vous évoquez, dans des pays occidentaux comme la France, il est
difficile d’unir les gens derrière la revendication du boycott des universités
israéliennes. Les universités continuent à être perçues comme les derniers
espaces progressistes possibles dans une société israélienne d’extrême droite.
Vous montrez cependant qu’il faut déconstruire cette image des universités
israéliennes comme étant des lieux d’échanges intellectuels bienveillants et
progressistes, y compris à travers l’exemple des « nouveaux historiens israéliens » et comment ils ont été traités par leurs
institutions.
M. W.— : Absolument. L’une des raisons pour
lesquelles j’ai écrit ce livre, c’est que j’étais sans cesse confrontée au
discours présentant les universités israéliennes comme progressistes quand je
travaillais dans le monde universitaire nord-américain. Les mouvements
étudiants mobilisés en Occident pour la Palestine ont permis d’ouvrir un peu
plus les yeux sur ce sujet. Mais dans sa globalité, le monde universitaire
occidental s’est toujours attelé à produire de l’ignorance dès qu’il s’agit de
la Palestine : nous ne lisons pas les travaux palestiniens, nous
n’incluons pas les œuvres palestiniennes dans nos programmes, et il y a un gros
manque d’intérêt pour la pensée intellectuelle palestinienne en Occident. C’est
un phénomène qui produit beaucoup d’ignorance.
J’ai constaté
tout cela de mes propres yeux lorsque j’ai passé six semaines en Europe au
printemps 2024, pendant les mobilisations étudiantes. J’ai rencontré des
étudiants militants, des professeurs, du personnel, et j’ai conduit des
délégations pour rencontrer des recteurs d’universités européennes en Belgique,
aux Pays-Bas, en Irlande et au Royaume-Uni. À chaque fois que j’ai parlé aux
administrateurs, aux doyens et aux recteurs en charge des programmes d’échanges
internationaux et de l’administration de l’enseignement supérieur, je posais la
même question : « Connaissez-vous un seul responsable universitaire palestinien ? Un seul doyen ? » Ils n’ont aucune relation avec le monde
académique palestinien. Les Israéliens, eux, sont invités à venir en Europe
grâce à des bourses, des congés sabbatiques et des tournées de conférences,
tandis que les Palestiniens sont isolés par Israël. Et les Occidentaux
participent activement à l’isolement des intellectuels palestiniens. Sans
parler de la hasbara et de tous les efforts que l’État israélien a
déployés pour promouvoir sa propagande en Occident et sur les campus universitaires.
Tout cela
n’est pas nouveau et dure depuis, au moins, 20 ans, en particulier depuis
la deuxième intifada. Comme il y a de plus en plus d’activisme propalestinien
sur les campus occidentaux, Israël s’en est immédiatement beaucoup préoccupé.
Il commence donc à intercepter ces mouvements, à délégitimer les militants, à
les espionner et à promouvoir son propre discours à travers diverses formes de
propagande et de programmation sur les campus occidentaux. C’est une campagne
soigneusement calculée, financée et exécutée depuis des décennies.
S. G.— : C’est
aussi dû à une volonté de dépolitiser le monde académique et universitaire.
M. W.— : Les enseignants-chercheurs ont un
rôle particulier là-dedans. Même ceux qui se pensent critiques envers l’Occident
adhèrent à cette vision d’eux-mêmes comme s’ils étaient des philosophes un peu
hors sol, uniquement portés par leurs idées, sans lien avec la réalité
politique. Mais il manque à cela une analyse plus matérialiste. D’un point de
vue marxiste, on devrait poser la question des conditions matérielles qui
permettent l’existence des universités : les terres sur lesquelles elles
sont installées, les conditions de financement des laboratoires, la relation
entre l’université et l’État, ou encore le rôle que joue l’université dans le
projet colonial national. Bien souvent, même les chercheurs critiques ne se
posent pas ce genre de questions. Quand nous faisons nos études, quand nous
produisons des connaissances, nous devons nous demander dans quel but, à quelles
fins nous faisons cela. Ces questions, beaucoup d’enseignants évitent d’y
répondre. Mais maintenant, une génération d’étudiants met sous nos yeux ces
questions si préoccupantes et nous dit : « Nous voulons savoir pourquoi certains
documents sont exclus de nos bibliothèques. Comment avez-vous décidé de ce qui
figurait dans nos programmes ? Vous devez nous répondre. » Le contenu des bibliothèques universitaires israéliennes est très parlant
à cet égard. Celles-ci ne contiennent pas de littérature, de pensée critique ni
de contributions intellectuelles palestiniennes.
S. G.— : La
Bibliothèque nationale d’Israël détient encore aujourd’hui plusieurs livres et
manuscrits palestiniens volés, grâce à la loi sur la propriété des absents
après la Nakba, qui n’a pas seulement concerné les maisons et les terres. Mais
depuis des décennies, les Palestiniens luttent pour les récupérer avec plus ou
moins de succès. Cette guerre est donc également une guerre contre le savoir.
M. W.— : Oui, c’est un autre aspect important
de ce que Karam Nabulsi appelle l’éducide, c’est-à-dire le fait d’empêcher la
population d’accéder à l’éducation afin de réprimer sa lutte pour la libération
— une tactique coloniale classique. L’identité intellectuelle et l’enjeu de
l’accès à l’éducation sont au cœur de tout mouvement de libération, c’est
pourquoi Israël a toujours ciblé toute forme d’instruction palestinienne depuis
le tout début. Mais l’Occident, qui a participé à ce projet, aurait aussi
beaucoup à se reprocher. Cette question est au cœur du tournant auquel nous
assistons aujourd’hui, maintenant que les étudiants occidentaux disent « plus jamais ça » et qu’ils exigent de savoir dans quoi leur
université s’engage, les programmes d’échanges qu’elle soutient, ses liens avec
les fabricants d’armes, y compris les fabricants locaux occidentaux. En somme,
ils posent des questions auxquelles bon nombre d’enseignants ont toujours évité
de répondre.
S. G.— : Diriez-vous
que les universités israéliennes sont complices du génocide en cours à Gaza ?
M. W.— : Absolument. Une illustration très
concrète de cela est le fait que les lieux sur lesquels elles sont établies
servent aussi d’espaces d’entraînement de soldats, policiers, agents de la
police secrète, agents des services de sécurité… ce qui fait qu’elles gèrent
des programmes de formation des soldats. De plus, le génocide à Gaza ne serait
pas possible s’il n’y avait pas les réservistes qui représentent la majorité
des soldats. En effet, le nombre de soldats de métier est très faible ; les rangs de l’armée israélienne
grossissent selon les besoins.
Israël dépend
aussi beaucoup des réservistes pour maintenir les fronts — non seulement à
Gaza, mais aussi en Cisjordanie, au Liban, en Iran, au Yémen, en Syrie et
aujourd’hui en Iran. C’est là que les universités israéliennes jouent un rôle
essentiel, car elles ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour faciliter
la vie de ces réservistes, afin qu’ils puissent perpétrer un génocide tout en
continuant leurs études. Par exemple, les établissements universitaires leur
ont accordé à trois reprises des avantages spéciaux comme des exemptions de
mission ou des aménagements d’examen. Elles ont travaillé main dans la main
avec l’armée pour offrir des bourses spéciales aux soldats réservistes qui
combattent actuellement à Gaza. Plus scandaleux encore, elles se sont
concertées avec le ministère de l’Enseignement supérieur et avec l’armée pour
définir une politique générale qui accorde des crédits universitaires pour les
étudiants effectuant un service de réserve. Imaginez : vous allez à Gaza,
vous participez au génocide, puis vous revenez à l’université et vous trouvez
votre crédit universitaire augmenté pour cela ! Leur participation dans le génocide est donc
directe puisqu’elles facilitent sa mise en œuvre. Elles encouragent d’ailleurs
les Israéliens à servir dans l’armée en leur disant : nous allons vous
aider, ne vous inquiétez pas, nous vous trouverons un arrangement. Allez-y,
faites le job, et nous ferons en sorte qu’il en vaille la peine.
Les
universités sont aussi impliquées dans le développement des armes et des
technologies utilisées à Gaza. Elles répriment les mobilisations des étudiants
et des professeurs palestiniens contre la guerre et tentent autant que possible
de neutraliser les sources d’information sur cette Nakba toujours en cours. Ces
établissements continuent également de produire des supports de la hasbara
tout comme des travaux juridiques pour réfuter les accusations de génocide
devant la CIJ portées par l’Afrique du Sud. La répression des mobilisations
estudiantines a aussi empiré ces deux dernières années, alors qu’il s’agit d’un
lieu crucial de la résistance au génocide.
Sarra Grira
Journaliste, rédactrice en chef d’Orient XXI
Maya Wind
Chercheuse au département d’anthropologie de l’université de Colombie-Britannique[Image : Bibliothèque
Younes & Soraya Nazarian, Université de Haïfa, collections numériques - source : www.orientxxi.info]

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