Avec La Loi de Téhéran et Leila et ses frères, l’Iranien Saeed Roustaee est devenu à nos yeux l’un des cinéastes émergents les plus prometteurs du moment. Normal que le Festival de Cannes de 2025 ait présenté en compétition son dernier film, Woman and Child, qui raconte la quête de justice de Mahnaz, infirmière et mère célibataire, qui veut trouver des coupables suite à une tragédie concernant son fils. Bien que Roustaee ait été éclipsé par son compatriote Jafar Panahi et sa Palme d’or Un simple accident, il ne faut pas sous-estimer ce drame puissant, en salles le 25 février.
Écrit par Antoine Desrues
Quelle est la responsabilité du critique de
cinéma ? Si on évite de donner à la profession une trop grande importance
malvenue (on n’est pas médecins), il y a une satisfaction évidente à dénicher
les jeunes talents, ceux qui vont définir le cinéma de demain, surtout à
l’heure où les canaux de diffusion et les productions audiovisuelles sont plus
nombreux que jamais.
Ce n’est pas toujours simple de miser sur le bon
cheval, mais depuis La Loi de Téhéran en 2021, le
réalisateur Saeed Roustaee fait partie de nos chouchous pour la force
de sa mise en scène, toujours axée vers de lentes descentes aux enfers au sein
de la société iranienne. Leila et ses frères reste pour
nous l’un des plus grands films de la décennie, et on attendait donc avec
impatience Woman and Child, même s’il inquiétait à plus d’un
titre.
Superbe idée visuelle que cette vitre-tableau
En mai 2025, une tribune adressée au
Festival de Cannes demandait le retrait du film de Saeed Roustaee (il
a été présenté en compétition), argumentant qu’il a été produit en accord avec
les règles de censure et les institutions de l’Etat islamique d’Iran. Cela
implique des concessions, à l’instar du port obligatoire du hijab pour les
femmes présentes à l’écran.
On peut évidemment tiquer, mais ce serait
oublier deux choses. D’une part, Saeed Roustaee a fait six mois de prison
pour « propagande anti-régime » après Leila
et ses frères, œuvre conçue dans la douleur, tout comme La
Loi de Téhéran. D’autre part, nombreux sont les artistes iraniens qui
acceptent de jouer le jeu afin d’assurer une production cinématographique
locale, tout en y continuant d’y infuser une critique sociétale plus larvée et
subtile.
Forcément, le quatrième long-métrage de Saeed Roustaee n’est pas aussi puissant et rentre dedans que ses précédents, et il serait facile de le dénigrer face à la vision courageuse (et un peu romantisée) des cinéastes qui tournent clandestinement en Iran – encore plus dans une sélection où Un simple accident de Jafar Panahi a obtenu la Palme d’or.
Superbe idée visuelle que cette vitre-tableau
Les 400 coups (d’État)
Pour autant, Woman and Child s’inscrit
dans une continuité logique, surtout avec Leila et ses frères,
où l’observation à la loupe d’une famille dysfonctionnelle matérialise
les manquements de l’Iran. La première partie se veut dense et hyperactive,
tout comme Aliyar, gamin turbulent aux airs d’Antoine Doinel moderne, et
huitième merveille du monde pour sa mère Mahnaz. Celle-ci l’élève seul, ainsi
que sa sœur Neda, alors que son nouveau petit ami la presse à l’épouser.
Entre l’école, son boulot d’infirmière et ses « devoirs » familiaux, Mahnaz porte un lourd poids quotidien sur ses épaules, dépendant de la place envahissante que les hommes prennent dans sa vie. Malgré la présence de sa mère et de sa sœur dans le foyer, et la volonté de faire d’Aliyar une « bonne personne », la misogynie ambiante et un patriarcat implacable s’immiscent comme un virus, jusqu’à une rupture qui bouleverse le récit à mi-parcours.
Les graines d’une colère sauvage
Sans en dévoiler le caractère, cet
« accident » (autre lien avec Jafar Panahi, où l’involontaire
déclenche une réaction en chaîne) lance Mahnaz dans une quête de justice et de
vengeance portée par la vivacité de la caméra de Roustaee. La colère qui
embrase l’actrice Parinaz Izadyar s’abat sur des personnages masculins qui dévoilent petit à petit
leur véritable nature, et symbolisent les symptômes d’une société iranienne
malade.
En réalité, bien que Woman and Child soit moins explicitement politique et virtuose que Leila et ses frères, Saeed Roustaee se montre toujours aussi puissant dans son sens de la synecdoque, faisant de chaque figure de son récit familial chaotique une partie du problème. En résulte une question fascinante : comment trouver un coupable quand tout le système vous faillit ?
Payman Maadi, un habitué toujours investi dans le cinéma de Roustaee
De ce point de vue, le
cinéaste n’hésite pas à transformer tous ses protagonistes en monstre, à
commencer par Mahnaz, dont la cruauté va plus d’une fois se retourner contre
elle. La logique disparaît au profit de l’émotion brute, dans un univers visuel
vertical où la caméra répond à un appel du vide vertigineux (ces plans à la
symétrie incroyable sur l’immeuble habité par l’héroïne).
Plus qu’un portrait de mère courage, Woman and Child dépeint avec férocité la nécessité d’une modernité féminine en Iran. Par des jeux brillants de reflets et de renvois de regard (superbe idée que cette vitre sur laquelle sont écrits les devoirs des enfants), les oppositions mènent petit à petit à la recomposition de la structure familiale. Par ce recul, le film sort de l’intime pour étendre sa mise en scène. Saeed Roustaee sait filmer des mouvements de foule impressionnants et concrétiser des flux, comme cette masse d’élèves et de parents séparés par la grille d’une école. Comment redistribue-t-on le pouvoir ? En ne lâchant pas prise, et en parasitant subrepticement les voies officielles.
[Source : www.ecranlarge.com]






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