Quels sont les parcours des personnes immigrées et de leurs descendants en
France ? Quelles discriminations ressenties ? Plus largement, quelle
est la place de l’immigration dans la société française ? Pour répondre à
quelques-unes de ces questions, l’Institut national d’études démographique
(Ined) et l’Insee ont mené l’enquête « Trajectoires et Origines 2 »), inédite par son ampleur. Un ouvrage collectif issu de cette enquête
menée en 2019-2021, à rebours de certaines idées reçues sur l’immigration,
vient de sortir aux Éditions de l’Ined. Entretien avec
Cris Beauchemin, qui a codirigé l'ouvrage.
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Un
tiers des Français a un lien direct avec l’immigration. Plus précisément, parmi
les 18-59 ans, 13 % sont immigrés et, respectivement, 11 % et
10 % ont au moins un parent ou un grand-parent qui a immigré. (Sur cette
photo, les passants de la rue Montorgueil, à Paris, le 23 août 2023)
Propos recueillis par Cris Beauchemin
Chercheur, directeur
délégué à la valorisation, Ined (Institut national d'études démographiques)
The Conversation : Quels sont les
objectifs de cette enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2)
et quelle méthodologie avez-vous mise en place pour les atteindre ?
Cris Beauchemin : Le but
était de dresser un tableau aussi complet que possible de la position des
immigrés et de leurs descendants dans la société française. Notre principal
instrument : la réalisation d’une nouvelle enquête avec l’Insee, qui
renouvelle celle réalisée dix ans avant, TeO1, sur un
nouvel échantillon. C’est une enquête unique par son ampleur, portant sur plus
de 27 000 personnes, âgées de 18 à 59 ans, qui ont répondu aux
enquêteurs de l’Insee lors d’entretiens durant souvent plus d’une heure.
La
collecte, longue, a duré de juillet 2019 à janvier 2021. Cette enquête comporte
deux particularités par rapport aux enquêtes classiques de statistique
publique. La première est d’être multithématique – portant sur l’emploi, le
logement, la famille, la santé, les discriminations, les pratiques culturelles,
politiques, et religieuses, etc. ce qui fait sa grande richesse. La deuxième
est que les immigrés et leurs descendants sont surreprésentés dans
l’échantillon afin d’offrir des effectifs suffisants pour pouvoir faire des
analyses en fonction des différentes origines.
Enfin,
nouveauté de TeO2 par rapport à TeO1, cette enquête permet d’identifier et
d’étudier la troisième génération, celle qui a au moins un grand-parent
immigré. En raison de l’histoire de l’immigration, cette troisième génération
est essentiellement composée de personnes d’origine européenne : nos
enquêtés sont des adultes et leurs grands-parents immigrés sont nécessairement
arrivés il y a plusieurs décennies, à une époque où la migration était
essentiellement européenne.
Quelle contribution de l’immigration au
peuplement de la France et quelle « photographie » TeO2 donne-t-elle
des origines des Français ?
C. B. : Le
principal résultat à retenir est que si l’on additionne les immigrés, les
descendants de deuxième génération (ayant au moins un parent immigré) et
la troisième génération (ayant au moins un grand-parent immigré), un tiers
des Français a un lien direct avec l’immigration. Plus précisément, parmi les
18-59 ans, 13 % sont immigrés et, respectivement, 11 % et
10 % ont au moins un parent ou un grand-parent qui a immigré.
Si on ajoute les
personnes en couple avec une personne immigrée ou un enfant d’immigré(s),
41 % des individus ont un lien familial fort à l’immigration, soit par
ascendance, soit par alliance. L’immigration est donc une composante centrale
de la société française. Elle s’y fond au fil des générations par le biais des
unions. Parmi les enfants d’immigrés, un sur deux a un parent de la population
majoritaire (c’est-à-dire ni immigré ni enfant d’immigré). Quant aux
petits-enfants d’immigrés, 95 % ont au moins un grand-parent qui n’est pas
immigré.
Dans une perspective historique, quelle
évolution est observée dans la composition de l’immigration en France ?
Mais ce qui a surtout évolué, c’est la composition de la
population immigrée. L’immigration procède par « vagues », ce que
montre très bien un graphique de notre premier chapitre (voir ci-contre).
Principalement
européenne avant 1960, l’immigration s’est peu à peu diversifiée. Les
« vagues » se succèdent : le haut de la « vague »
d’arrivée des Belges se situe avant 1900, ils ont été suivis par les Italiens
et les Polonais au milieu du XXᵉ siècle,
puis par les Espagnols et les Portugais dans les années 1970.
L’immigration non-européenne s’est développée seulement à partir des
années 1960, d’abord avec les Algériens. Sont ensuite venus les Marocains,
les Tunisiens, les Turcs, les Subsahariens et les Asiatiques, surtout depuis
les années 2000.
L’inquiétude
de certains discours actuels qui relaient l’idée que l’immigration non
européenne suivrait une progression inédite dans l’histoire de l’immigration
n’est pas fondée. Certes, le graphique montre bien que l’immigration en
provenance d’Afrique subsaharienne est en augmentation, mais – alors que
la courbe cumule les originaires de tout le continent – elle n’atteint pas
le niveau des seuls Italiens au milieu du XXᵉ siècle.
Reste
que, aujourd’hui, l’immigration est très diversifiée. Parmi les 18-59 ans,
d’après les résultats de TeO2, les immigrés européens sont minoritaires
(28 %). Le Maghreb représente un tiers des immigrés, les Subsahariens,
environ 20 %, l’Asie, 16 %.
Que dit TeO2 des positions sociales et des
pratiques culturelles des personnes immigrées et de leurs descendants ?
Observe-t-on une égalisation progressive, une homogénéisation des positions
sociales et des pratiques culturelles entre les descendants d’immigrés et ce
que vous appelez la « population majoritaire » c’est-à-dire les
personnes ni immigrées ni enfants d’au moins un immigré ?
C. B. : Le grand
résultat de l’enquête est précisément qu’il y a un hiatus entre l’intégration
socioéconomique et l’intégration socioculturelle. Alors que des difficultés
d’accès à l’emploi notamment persistent d’une génération à l’autre, on observe
une nette convergence vers la population majoritaire sur une grande variété
d’indicateurs socioculturels, comme les pratiques linguistiques (le fait de
parler le français à la maison avec ses enfants), les pratiques de fécondité ou
les normes sociales (par exemple sur le travail des femmes ou la tolérance
vis-à-vis de l’homosexualité ou de l’avortement).
Ainsi, en génération deux et
trois, on arrive à des positions qui sont très similaires à celles de la
population majoritaire. On l’observe bien avec les réponses données à la
question « En pensant à votre histoire, votre culture familiale et votre
identité, de quelle(s) origine(s) vous considérez-vous ? ». Les
secondes générations qui ne s’identifient pas à la France ne sont pas plus
nombreuses que les personnes de la population majoritaire.
Vous évoquez une « identité à traits d’union », qu’entendez-vous par là ?
C. B. : C’est
l’idée que les immigrés et que leurs enfants n’abandonnent pas leur bagage
socioculturel, mais qu’ils le combinent à de nouvelles pratiques et de nouveaux
sentiments d’appartenance qu’ils adoptent dans l’environnement français qui,
lui-même, est divers. On retrouve cette « identité à traits d’union »
dans le fait que les immigrés et leurs descendants s’identifient souvent à la
fois à leur pays et à la France. C’est le cas de 17 % des immigrés (en
plus des 15 % qui ne s’identifient qu’à la France) et de 33 % de
leurs enfants (en plus des 39 % pour la France seule).
Et cette homogénéisation observée en matière de
valeurs ne se retrouve donc pas au plan socioéconomique ?
C. B. : Les
résultats sont nuancés. Ils sont positifs quand on compare les positions
sociales des immigrés et de leurs enfants. Les mobilités sociales ascendantes
sont plus fréquentes dans les familles immigrées que dans la population majoritaire,
parce que les parents sont souvent de position sociale assez modeste.
Du point de vue de
l’éducation, le tableau est aussi assez positif. Les personnes de la deuxième
génération, dans leur ensemble, parviennent à des niveaux d’éducation très
proches de la population majoritaire (la proportion des femmes ayant au moins
un bac + 3 est de 26 % pour les majoritaires et de 27 %
pour les filles d’immigrés), même s’il existe des inégalités selon l’origine.
Selon le stéréotype bien connu, les Asiatiques, par exemple, performent et sont
hyperdiplômés par rapport à la moyenne (48 % des femmes ont un au moins un
bac + 3). Mais ce qu’on dit beaucoup moins et qui est nouveau par
rapport à Teo1, c’est que les personnes de deuxième génération d’origine
subsaharienne sont aussi plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent
que la population majoritaire. C’est davantage qu’en population majoritaire,
aussi bien chez les femmes (32 % contre 26 %) que chez les hommes
(27 % contre 23 %).
D’ailleurs, sur l’éducation, un autre élément que
l’on retrouve dans l’enquête, qui va sans doute à l’encontre des idées reçues,
est que les primo-arrivants sont beaucoup plus diplômés que par le passé.
Pouvez-vous nous détailler ce résultat ?
C. B. : En
effet. Parmi les immigrés arrivés avant 1989, seuls 29 % avaient atteint
l’enseignement supérieur avant d’entrer en France. Pour ceux arrivés après
2009, la proportion est à 53 % ! Cela ne veut pas dire que tous les
immigrés sont extrêmement diplômés : par rapport à la population majoritaire,
ils sont à la fois plus fréquemment sans diplôme et aussi plus souvent plus
diplômés. Typiquement, les hommes subsahariens de première génération sont plus
souvent titulaires d’une licence ou équivalent que les hommes de la population
majoritaire (35 % contre 23 %).
Et donc, pour revenir aux inégalités observées au
plan socioéconomique ?
C. B. : Elles
sont flagrantes sur le marché de l’emploi. Toutes choses égales par ailleurs,
on observe un surchômage très important chez les minorités visibles, notamment
les originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, aussi bien chez les
hommes que chez les femmes. Par exemple, les immigrés d’origine maghrébine ont
un risque de chômage augmenté de + 6,2 points de pourcentage par
rapport aux hommes de la population majoritaire qui ont des profils
comparables. Et l’écart est de +11,7 points pour les femmes. Chez les
descendants, qui ont pourtant grandi en France, les écarts persistent. Et des
pénalités salariales sont aussi observées. Ces écarts étaient déjà observés
dans TeO1. La situation ne s’est pas améliorée.
Cela
s’explique essentiellement par la persistances des discriminations. Le chapitre
11 montre qu’il y a une corrélation très forte entre les situations de
désavantage sur le marché de l’emploi et les déclarations de discrimination des
enquêtés. Cela corrobore les études fondées sur d’autres méthodes de mesure des
discrimination, comme des testings (méthode utilisée pour détecter et prouver des
discriminations, NDLR) par exemple, mis
en place sur
le marché de l’emploi ou sur le
marché du logement.
Vos résultats montrent globalement une augmentation
des discriminations. Comment l’expliquer ?
C. B. : L’ouvrage
comporte un chapitre sur les expériences de discrimination et de racisme. Tous
motifs confondus (origine, sexe, handicap et autres motifs officiels de
discrimination qui peuvent justifier un recours auprès de la défenseure des
droits), les discriminations ont en effet nettement progressé entre TeO1 et
TeO2. C’est un résultat qui s’explique essentiellement par le surcroît de
déclarations de sexisme dans un contexte post #MeToo.
Dans l’enquête figurent aussi
des questions sur l’expérience du racisme. Il n’a pas augmenté parmi les
minorités les plus visibles, parce qu’il a déjà atteint depuis longtemps des
niveaux très élevés : dans TeO2, 36 % parmi les immigrés d’Afrique
subsaharienne et 50 % parmi leurs descendants. Chez les ultramarins, la
proportion est de 39 % en première génération, 47 % en deuxième
génération.
Il y a une augmentation des
déclarations de racisme et de discrimination entre la première et la deuxième
génération. C’est un phénomène bien connu qu’on appelle le paradoxe de
l’intégration. Les personnes de deuxième génération sont nées en France, ont
été socialisées en France, sont allées à l’école en France ; elles ont en
conséquence plus d’exigences à l’égard du modèle républicain que les premières
générations et une plus grande sensibilité qui les conduit à déclarer des faits
racistes ou discriminatoires quand elles les subissent.
Quelles pistes de recherche sont à explorer à la
suite de l’enquête TeO2 ?
C. B. : La
question majeure va de nouveau tourner autour du hiatus entre l’intégration
socioculturelle et l’intégration socioéconomique. Idéalement, si on croit au
modèle républicain, on voudrait ne plus relever d’inégalités et de discriminations
selon l’origine ou l’apparence. La question pour TeO3 sera de déterminer si la
société a progressé de ce point de vue-là ou bien si les pénalités
socioéconomiques continuent à se transmettre d’une génération à l’autre.
L’enquête TeO2 a été rendue possible par le soutien financier de
nombreuses institutions, outre l’Insee et l’Ined : le commissariat
général à l’égalité des territoires (CGET), la CNAF, la Défenseure des droits,
la Dilcrah, le département des statistiques, des études et de
la documentation (DSED) du ministère de l’Intérieur, le DEPS du ministère de la Culture, la Dares du ministère du Travail, l’Injep, le secrétariat d’État à l’égalité entre les
femmes et les hommes, France Stratégie et Progedo.
[Photo : Miguel Médina/AFP - source : www.theconversation.com]




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