Écrit par Ramzy
Baroud
Cette
condamnation était une réponse directe à l'incapacité systémique de l'Union
européenne à rompre ses liens avec Israël lors de la réunion du Conseil des
affaires étrangères à Luxembourg.
Malgré des
mois d'avertissements juridiques, l'UE a une fois de plus fait passer la
sécurité procédurale avant l'urgence de la vie humaine.
Les efforts
visant à pousser l’UE à enfin adopter une position morale ont été menés par une
coalition composée de l’Espagne, de l’Irlande et de la Slovénie, rejointe par
la suite par la Belgique. Ces pays ont fait valoir que l’accord d’association
UE-Israël — le cadre juridique régissant leurs relations commerciales — repose
sur le « respect des droits humains ».
Maintenir
cet accord alors que les violations extrêmes se poursuivent en Palestine
occupée revient à vider de leur sens les propres traités fondateurs de l’UE.
Une telle
décision, même tardive, aurait eu des effets bénéfiques incommensurables. Elle
aurait restauré une partie de la crédibilité brisée de l’UE et relancé le débat
sur le droit international. Plus important encore, elle aurait déclenché une
série de mesures concrètes pour demander des comptes à Israël et donné aux
Palestiniens un sentiment tangible d’espoir.
Rien de tout
cela ne s’est produit, cependant, grâce au lobbying de l’Allemagne et de
l’Italie. Ces nations ont agi comme un pare-feu diplomatique, protégeant Israël
des conséquences.
La position
allemande reste cohérente avec la défense intransigeante d’Israël par Berlin,
une posture qui a persisté même tout au long du génocide à Gaza. En tant que
pays qui aurait dû être le plus grand défenseur mondial contre l’extermination
de masse, l’Allemagne a à plusieurs reprises protégé Israël devant la Cour
internationale de justice (CIJ) et d’autres institutions mondiales.
Au cours de ce
génocide, Berlin a redoublé d’efforts, insistant sur le fait que l’accusation
n’avait « aucun fondement ». Cette position rigide est restée inchangée même
lorsque l’Espagne s’est jointe à la plainte de l’Afrique du Sud devant la CIJ,
signalant une rupture profonde dans le consensus juridique et moral européen.
Il n'est donc
pas surprenant que les dirigeants allemands aient rejeté la proposition
luxembourgeoise de suspendre les échanges commerciaux, la qualifiant d'« inappropriée
».
Aux côtés de
l'Italie, ils ont insisté pour que l'UE reste dans un « dialogue constructif »
avec Tel-Aviv — une expression devenue un euphémisme pour désigner la
complicité.
L'Italie offre
un exemple encore plus singulier. Alors que le gouvernement de droite de
Giorgia Meloni reste aligné sur le camp pro-israélien, la mobilisation du
peuple italien a été l’une des plus fortes d’Europe.
Les rues de
Rome et de Milan ont été le théâtre de manifestations de masse et de grèves
générales rivalisant avec la ferveur observée en Espagne. Pourtant, Meloni
refuse toujours de répondre à l’appel de son peuple, ses ministres déclarant à
Luxembourg que la proposition de suspension du traité avait été « mise en
veilleuse ».
Le Premier
ministre israélien Benjamin Netanyahu a sans doute ressenti un grand
soulagement à l’issue du vote. L’économie israélienne est actuellement en
difficulté sous le poids écrasant de guerres incessantes, le déficit budgétaire
explosant à mesure que les dépenses de défense montent en flèche. L’UE reste le
premier partenaire commercial d’Israël, les échanges commerciaux totaux de
marchandises atteignant plus de 42 milliards d’euros.
Cet accord
constitue une bouée de sauvetage économique vitale grâce à un accès
préférentiel au marché et à l’intégration des hautes technologies; sa
suspension provoquerait un choc financier dévastateur.
Mais le fait
que l’Allemagne et l’Italie aient réussi à maintenir le traité pour l’instant
ne remet pas en cause la rupture imminente déjà en cours.
Cette rupture
n’est pas menée par les gouvernements, mais par les sociétés européennes. Il ne
serait pas exagéré de suggérer que les relations de l’Europe avec Israël sont
vouées à un changement radical. Le fossé historique entre les partisans
inconditionnels d’Israël, comme l’Allemagne, et les nations plus sympathiques,
comme l’Irlande, s’effondre à mesure que le pendule politique bascule en faveur
de la Palestine.
Le camp des
partisans de la ligne dure a récemment subi son coup le plus dur avec le
revirement politique en Hongrie. Avec l’ascension de Péter Magyar, qui a
récemment promis que la Hongrie respecterait les mandats d’arrêt de la CPI
contre Netanyahou, Israël a perdu son « homme de veto » le plus fiable à
Bruxelles.
Cela laisse
l’Allemagne de plus en plus isolée en tant que seul poids lourd protecteur du
statu quo.
Il ne s’agit
plus de gestes symboliques. Nous assistons à une masse critique de soutien à la
Palestine accompagnée d’actions directes : campements, recours juridiques et
grèves. Le 14 avril, il a été rapporté que plus d’un million d’Européens
avaient signé une pétition officielle intitulée « Justice pour la Palestine »
appelant Bruxelles à imposer des sanctions.
Cela reflète
une pression soutenue capable d'influencer les agendas politiques. Un sondage
réalisé ce mois-ci indique que seuls 17 % des personnes interrogées en
Allemagne considèrent désormais Israël comme un partenaire fiable. Cela met en
évidence un fossé grandissant entre les opinions publiques européennes et leurs
gouvernements. Alors que l'Espagne semble répondre au sentiment de l'opinion
publique, l'Allemagne continue d'agir en dépit de celui-ci.
Ces mêmes
positions morales se reflètent dans les attitudes envers d’autres guerres
régionales. Un sondage de mars 2026 montre que 56 % des Espagnols et des
Italiens s’opposent à une action militaire américano-israélienne en Iran.
L’opinion publique considère de plus en plus ces crises non pas comme des
crises distinctes, mais comme les fronts interconnectés d’une seule et même
politique qui a échoué.
Le rejet de la
guerre s’inscrit dans un rejet plus large de la politique militaire israélienne
et de l’alignement des gouvernements européens sur celle-ci.
Ces
changements n’ont pas seulement isolé Israël ; ils ont commencé à isoler ses
alliés.
Mis à part
Donald Trump et son alignement total sur le programme de Netanyahou, l’ère d’un
bloc occidental unifié répondant sans broncher aux exigences d’Israël est en
train de s’éteindre.
L’explication
traditionnelle du soutien de l’Europe — la culpabilité historique liée à
l’Holocauste — ne rend plus compte du comportement des élites politiques. Une
explication plus juste réside dans l’héritage européen de violence coloniale et
de hiérarchie raciale.
Cependant, le
véritable changement vient de la société civile et de la résilience des
Palestiniens qui ont contourné les filtres des médias traditionnels pour
s’adresser directement au monde.
L’Europe sait
désormais qu’un génocide a été commis. Ce changement de paradigme a peu de
chances d’être inversé, que les bureaucrates luxembourgeois parviennent ou non
à retarder l’inévitable.
[Source : Middle East Monitor - reproduit sur www.palestine45.fr]

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