Écrit par Céline Masson
Au Royaume-Uni,
le gouvernement travailliste va introduire une interdiction longtemps retardée
des « thérapies de conversion » malgré des inquiétudes selon lesquelles cela pourrait criminaliser
des parents et des médecins. Le projet de loi intitulé Draft Conversion
Practices Bill, qui concernera l’Angleterre et le Pays de Galles, interdira
les tentatives visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre
d’une personne. Mais que veut dire au juste « identité de
genre » ?
En l’espace de
deux décennies, l’expression « identité de genre » a connu une carrière
fulgurante. D’abord confinée au vocabulaire clinique, elle s’est imposée dans
la médecine, le droit, l’éducation, l’administration et le langage courant.
Elle désigne le fait de « se sentir » homme, femme ou non binaire : une
expérience intime, subjective, fondée sur le ressenti. Or ce qui relevait hier
de la sphère privée est devenu une catégorie publique dotée d’effets
juridiques, médicaux et sociaux considérables.
Ce basculement
n’est pas anodin. Il marque l’émergence d’une nouvelle manière de penser le
sujet : non plus à partir de son corps sexué, mais à partir d’une identité
ressentie, tenue pour centrale et décisive. « Le sexe est ce que l’on voit ; le
genre est ce que l’on ressent », disait l’endocrinologue et sexologue Harry
Benjamin (un des premiers médecins à prendre en charge des personnes
transsexuelles ; il donna son nom à l’ancêtre de la WPATH qui s’appelait
l’Association internationale Harry Benjamin pour la dysphorie de genre).
Cette catégorie,
érigée en évidence sociale, résume le déplacement en cours : le ressenti
subjectif tend à prévaloir sur la réalité biologique.
L’« identité de
genre » s’est ainsi progressivement substituée au sexe. Elle n’est plus
seulement une notion descriptive : elle structure désormais des droits, oriente
des pratiques médicales, organise des politiques publiques. Elle constitue une
catégorie opérationnelle dont individus et institutions peuvent se saisir pour
agir.
D’une catégorie
clinique à une catégorie sociale
Historiquement,
la notion d’identité de genre apparaît dans les années 1960 dans un contexte
médical précis : celui de ce qu’on nommait hermaphrodisme (aujourd’hui
« variations du développement sexuel » ou VDS) et du transsexualisme
adulte. Les psychiatres Robert Stoller, Ralph Greenson puis le psychologue John
Money l’emploient pour désigner le sentiment d’appartenance à un sexe. Cette
notion sert alors à guider des décisions cliniques rares et complexes,
répétons-le, rares et complexes : assignation sexuelle chez des enfants
intersexes, accompagnement de patients transsexuels adultes.
À l’origine, il
ne s’agissait ni d’une catégorie universelle ni d’un principe général
d’intelligibilité du rapport au sexe. Elle désignait des situations
exceptionnelles, très exceptionnelles, se présentant dans un cadre médical
appelant des réponses et des soins au vu des souffrances affectant la qualité
de vie des patients. La « dysphorie de genre » – terme introduit plus tard pour
remplacer celui de « trouble de l’identité de genre » – renvoyait à une
souffrance spécifique, minoritaire, très minoritaire, nécessitant une
évaluation clinique rigoureuse et un diagnostic précis.
À partir des
années 1990, sous l’effet conjugué des mouvements militants, de l’évolution des
normes sociales et de la valorisation de l’autonomie individuelle, le privilège
donné à l’intime, lieu et forme du sacré dans les sociétés sécularisées, la
catégorie s’est progressivement dévoyée. Elle est devenue
« sociétale ». Dépathologisée et valorisée sur le plan sociosymbolique
comme figure de l’authenticité, elle a simultanément et paradoxalement été
médicalisée : la reconnaissance de l’identité de genre comme identité légitime
et modèle d’émancipation fondée sur le désir d’« être soi » a ouvert
l’accès à des traitements hormonaux et chirurgicaux destinés à aligner le corps
sur le ressenti invoqué. Ce double mouvement – dépathologisation et
médicalisation – constitue l’un des paradoxes majeurs de notre société
contemporaine qui se veut « inclusive » et en lutte contre les
discriminations. La médecine s’est alors pour partie mise au service du
programme postmoderne d’émancipation du corps perçu comme aliénation, servitude
et finitude des individus.
Une catégorie devenue
politique
Au fil du temps,
l’identité de genre a quitté le champ strictement clinique pour devenir une
catégorie politique et juridique. Elle peut être invoquée pour modifier l’état
civil, accéder à des soins dits « affirmatifs », revendiquer l’usage de pronoms
spécifiques ou l’accès à des espaces réservés selon le sexe. Dans une vingtaine
de pays, le changement de sexe juridique repose désormais sur
l’auto-identification déclarative.
Ce passage de
l’intime au collectif a radicalement modifié les cadres institutionnels. Les
administrations collectent des données sur l’identité de genre ; les écoles
intègrent cette notion dans leurs programmes ; les entreprises l’incluent dans
leurs politiques de diversité. Ce qui relevait d’une expérience subjective, est
devenu une catégorie administrative et statistique publique.
L’institutionnalisation
de l’identité de genre lui confère un pouvoir symbolique inédit. Elle redéfinit
les modalités d’appartenance sociale, les critères de reconnaissance et les
frontières du droit. Elle transforme aussi la manière dont chacun est invité à
se penser lui-même.
Le tournant médical et
ses controverses
C’est dans le
domaine médical que les effets de cette transformation apparaissent avec le
plus de netteté. Depuis les années 2000, le modèle des soins dits « affirmatifs
» s’est imposé : il consiste à reconnaître et soutenir l’identité de genre
déclarée par le patient, et à proposer, si nécessaire, des interventions
hormonales ou chirurgicales pour aligner le corps sur cette identité.
Initialement
réservé aux adultes, ce modèle a été progressivement étendu aux enfants et aux
adolescents. Des cliniques spécialisées – Gender Identity Clinics – se sont
multipliées. En France, on en compte aujourd’hui une vingtaine. Les demandes
ont augmenté rapidement, notamment chez les adolescentes, souvent sans
antécédents de dysphorie dans l’enfance et présentant fréquemment des troubles
anxieux, dépressifs ou du spectre autistique.
Cette évolution
s’est opérée sans véritable débat public préalable. Longtemps présentée comme
l’expression d’un consensus scientifique, elle repose pourtant sur des bases
empiriques fragiles. Les données longitudinales sur les effets à long terme des
traitements restent limitées ; plusieurs évaluations indépendantes européennes
ont conclu à un niveau de preuve faible concernant leurs bénéfices.
Parallèlement,
des inquiétudes émergent quant aux risques iatrogènes : médicalisation à vie,
interventions irréversibles, regret ultérieur de certains patients. Des procès
intentés par des jeunes adultes ayant entrepris une « détransition » commencent
à se multiplier, révélant la complexité des trajectoires individuelles.
Une catégorie qui
remanie la subjectivité
Indépendamment
des controverses médicales, l’identité de genre a modifié en profondeur la
manière dont il est possible de se définir. Elle propose un nouveau modèle de
subjectivité : chacun serait porteur d’une identité intime, authentique, qu’il
conviendrait de reconnaître et d’affirmer. Cette conception, séduisante par sa
promesse d’autonomie, tend toutefois à figer des expériences souvent évolutives
surtout chez les adolescents.
Car l’identité,
lorsqu’elle devient une catégorie administrative et juridique, se stabilise. Ce
qui relevait d’un processus subjectif – l’identification, toujours mouvante –
se trouve fixé sous forme d’identité déclarée. La quête de soi se transforme en
affirmation de soi. Le doute, constitutif de l’expérience humaine, cèdent la
place à la certitude identitaire.
Dans le cas des
adolescents, ce déplacement soulève des questions particulières. L’adolescence
est par définition un temps de remaniements identitaires, de questionnements
corporels et existentiels. Lorsque l’identité de genre devient le principal
cadre d’interprétation de ces bouleversements, elle peut offrir un repère, mais
aussi figer des expériences transitoires, des ressentis fragiles et changeants
surtout à l’adolescence.
Un débat qui dépasse
les clivages politiques
Contrairement à
ce que suggèrent certaines caricatures, la controverse autour de l’identité de
genre ne se réduit pas à un clivage entre conservateurs et progressistes. Les
critiques émanent de féministes, de médecins, de chercheurs, de parents, de
personnes trans elles-mêmes. Elles portent moins sur l’existence des personnes
concernées que sur les usages institutionnels d’une catégorie devenue
consensuelle.
Le débat touche à
des questions fondamentales : la relation entre sexe et genre, entre corps et
subjectivité, entre autonomie individuelle et responsabilité collective. Il
interroge la capacité des sociétés contemporaines à penser la complexité sans
céder à la simplification idéologique.
L’identité de
genre, en tant que catégorie politique, n’est pas appelée à disparaître. Mais
son extension rapide et son institutionnalisation généralisée exigent une
réflexion critique. Car toute catégorie qui structure le droit, la médecine et
l’éducation produit des effets : elle façonne les représentations, oriente les
pratiques, transforme les subjectivités.
Comprendre la
généalogie de l’identité de genre, c’est se donner les moyens d’en penser les
usages. Non pour nier les expériences et souffrances individuelles, mais pour
éviter qu’une notion née dans un contexte clinique spécifique ne devienne, sans
examen, un principe universel d’organisation du monde social.
Je remercie la philosophe Isabelle de Mecquenem pour sa relecture éclairée.
[Source : www.telos-eu.com]

Sem comentários:
Enviar um comentário