Le philosophe Ivan Illich est né il y a un siècle. En cette année anniversaire, plusieurs manifestations sont prévues pour commémorer son apport à la pensée critique de la société industrielle et, notamment du 27 au 29 mai 2026 à Paris. L’occasion de revenir sur ses analyses, qui restent d’actualité, pour comprendre en particulier l’intérêt du vélo.
« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette », écrit Ivan Illich, dans *la Convivialité, en 1973. Robert Bye/Unsplash, CC BY-NC-SA
Économiste des transports et urbaniste émérite, Université de Lille
Il y a cent ans naissait à Vienne, en Autriche, Ivan Illich (1926-2002), qui devint un penseur critique et très stimulant de la société industrielle. En pleine période de contestation post Mai-68, il publie coup sur coup plusieurs ouvrages qui l’ont rendu mondialement célèbre : Une société sans école (1971), la Convivialité (1973), Énergie et Équité (1975) et Némésis médicale (1975).
Il y formulait une critique des institutions majeures telles que l’école, l’Église, les transports ou la médecine. Ce polyglotte amendait lui-même les traductions réalisées dans de nombreuses langues. Dans les années 1980-1990, Illich poursuit son œuvre en refusant toute médiatisation et devient professeur itinérant, avant de finir sa vie en Allemagne, à Brême.
Parmi ses nombreux raisonnements, l’un, énoncé dans Énergie et Équité, est bien connu des militants travaillant sur le plaidoyer du vélo.
Qu’est-ce que la vitesse généralisée ?
Dans cet ouvrage, Illich écrit :
![]() |
| Ivan Illich. Wikimédia, CC BY-NC-SA |
« L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt ; il la gare ou cherche à le faire ; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. […] Tout cela pour parcourir 10 000 km par an ; cela représente à peine 6 km à l’heure. »
« Loin d’être un instrument de gain de temps,
l’automobile apparaît sous cet éclairage comme un monstre chronophage. »
Un raisonnement à revoir
Malheureusement,
ce résultat n’est plus vrai aujourd’hui ! Les données utilisées par
Jean-Pierre Dupuy dans ses calculs ont profondément évolué en presque
60 ans.
Pour
le comprendre, il faut d’abord formaliser les calculs. La vitesse généralisée
(Vg), avons-nous montré, dépend de la
vitesse moyenne (v), du coût kilométrique (k) et du salaire horaire (w), selon
la formule : Vg = 1/[(1/v) + (k/w)].
Ainsi,
en soixante ans, la vitesse moyenne des déplacements en voiture, y compris
interurbains, a augmenté de 33 %, passant de 30 à 40 km/h. Malgré le
suréquipement des voitures actuelles et grâce aux efforts de productivité de
l’industrie automobile, le coût kilométrique de la voiture moyenne n’a augmenté
que de 40 %. En revanche, le taux de salaire horaire a bondi de
150 %. On en déduit que la vitesse généralisée de la voiture a augmenté de
plus de 50 %.
Quant
à celle du vélo, elle n’a augmenté que de 10 % tout au plus : pour acheter
un vélo, la part du temps passé à travailler est en effet bien plus faible que
pour acheter une voiture. Au total, la vitesse généralisée de la voiture
(environ 23 km/h) est devenue bien supérieure à celle du vélo
(environ 14 km/h).
Des nuisances de la vitesse
Il
est cependant possible d’améliorer le raisonnement de nos deux auteurs, en
analysant finement ce qu’apporte la vitesse.
Pour
desserrer les villes d’autrefois très denses où tout se faisait à pied et où la
promiscuité et l’insalubrité régnaient, il était nécessaire d’augmenter la
vitesse des déplacements. Mais jusqu’où et avec quels modes ? C’est là
qu’il est important de remarquer que toutes les nuisances de l’automobile
s’accroissent de façon exponentielle au-delà de 30 km/h.
Enfin,
avec la vitesse, les modes non motorisés sont disqualifiés. Marche et vélo
ne peuvent plus assurer les distances effectuées désormais en voiture. Exposés
à une forte insécurité routière, les cyclistes disparaissent et les piétons limitent leurs déplacements. De même, les
autobus qui doivent s’arrêter souvent ne peuvent guère rivaliser avec une
circulation automobile rapide.
Le monopole radical
de la voiture
En matière de transport, Illich estime dans Énergie et Équité que ce seuil correspond à la
vitesse maximale d’un cycliste quotidien, soit 25 km/h précise-t-il. Dans la Convivialité, il ajoute :
« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle
admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une
bicyclette. C’est pourquoi, la vélocité du vélo peut servir de critère à la
détermination du seuil critique de vitesse. »
Quand
ce seuil est dépassé, la voiture s’impose peu à peu partout, disqualifie les
modes actifs et les transports publics, jusqu’à détenir un « monopole
radical », c’est-à-dire par s’imposer comme le seul mode de déplacement
légitime, explique Illich. Dépendant désormais de cet objet sophistiqué qu’est
la voiture, les automobilistes perdent leur autonomie. Le vélo classique (non assisté
électriquement) peut au contraire être entretenu et réparé par les cyclistes
eux-mêmes, aidés au besoin par les plus bricoleurs. Certains parlant alors « de vélonomie », une expression
qu’aurait appréciée Illich.
[Source : www.theconversation.com]


Sem comentários:
Enviar um comentário