Longtemps absent du paysage musical local, le rap commence à s’imposer au Pays basque. Entre salles de concert, studios indépendants et initiatives locales, une scène encore fragile se développe, portée par de jeunes artistes qui font parfois de la langue basque, un outil de militantisme et de distinction.
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Le jeune rappeur basque Pisoo en concert
Écrit pPablo Patarin
Paris a Gims et Oxmo Puccino, le 93 a Vald ou Kaaris, Marseille a Jul, SCH et IAM, Toulouse a Bigflo et Oli, Roubaix a Gradur... Le rap français s’est en partie construit par les scènes locales. Dans ce paysage, le Pays basque reste en marge. Comme d’autres territoires marqués par une langue et une identité propres, il peine à faire émerger des figures installées dans le paysage national.
Il y a quelques années, Baby Neelou, de Biarritz, était parvenu à briser ce plafond de verre, sans pour autant revendiquer un quelconque ancrage territorial. Un cas révélateur d’un territoire où le rap n’a pas pris racine, ni acquis de réelle crédibilité dans l’industrie. Pourtant, sans atteindre un succès mainstream, une scène commence à se structurer. Des artistes locaux s’imposent progressivement, en utilisant parfois la langue basque pour porter leur voix.
Un écosystème en construction
L’histoire du rap au Pays basque reste récente. Dans les années 1990, côté espagnol, le
groupe Negu Gorriak fait figure de référence avec un rock hybride, mêlant rap
et reggae, nourri notamment par l’influence de Public Enemy.
Côté français, la scène est embryonnaire.
Quelques têtes émergent dans les années 2010 à Biarritz, comme le collectif
Party Sèche, le rappeur Trankil Trankil ou le Basque d’adoption Grems, en lien
avec une scène street-art très active. À la même époque, l’une des premières
propositions de rap en langue basque s’impose avec le groupe 2zio, dont est
issu ØDEI, aujourd’hui considéré comme l’une des têtes d’affiche du rap basque
contemporain.
Dans ce paysage encore en construction, l’Atabal joue un
rôle central. La salle de musiques actuelles de Biarritz soutient depuis 2005
la création locale. Mais ce n’est qu’au début des années 2010 que le rap
intègre sa programmation. «
Nous sommes un territoire de metal, de punk-rock, où le rap était quasi-inexistant
», explique François Maton, programmateur et directeur de la
structure. « Quand je
suis arrivé en 2012, j’ai voulu défendre le rap, même si la scène locale était
restreinte. On a commencé à programmer des artistes hip-hop, à développer des
ateliers d’écriture rap, de MAO, ou de musiques urbaines avec des scolaires »,
poursuit-il.
Progressivement, la salle construit une offre régulière
autour du hip-hop. « Il
y avait un public pour du rap conscient et militant, comme Kery James ou
Youssoupha », précise-t-il. En programmant ces artistes et en
multipliant les actions de médiation, l’Atabal contribue à ancrer l’esthétique
rap à l’échelle locale. Depuis l’après-COVID, la structure a encore élargi son
offre en se tournant vers des artistes au style plus moderne, accueillant
notamment Roméo Elvis, Caballero & JeanJass ou Lomepal...
Rappeurs émergents
En parallèle, certains acteurs se sont employés à faire
grandir la scène de l’intérieur. C’est le cas du Bayonnais William Giddings,
alias DJ Wall, qui œuvre depuis plus de dix ans au développement du rap local.
À Anglet, il a fondé le studio Perception, où il met ses compétences
d’ingénieur du son et de beatmaker au
service des jeunes artistes du territoire.
Parmi eux, Pisoo incarne la nouvelle génération. À seulement
20 ans, le rappeur
de Saint-Jean-Pied-de-Port cumule près de 17 000
auditeurs mensuels sur Spotify et enchaîne les scènes locales, notamment en
première partie de Ziak ou Theodort à l’Atabal, sans pouvoir encore vivre
pleinement de son art. «
Le basque est ma langue maternelle, et j’ai passé toute ma scolarité dans une
filière immersive en basque », raconte-t-il. Nourri adolescent par
les titres de Sexion d'Assaut, il se tourne rapidement vers un rap mélodieux,
aussi introspectif qu’« ambiançant »,
alternant entre basque et français dans ses textes.
Un cap est franchi en 2025. À l’occasion de Herri Urrats,
fête annuelle organisée par les ikastolas - les écoles associatives en langue
basque - afin de financer leurs activités, le duo du Pays basque sud Dupla est
choisi pour interpréter la chanson officielle de l’événement. Le groupe invite
Pisoo sur un featuring.
Le morceau dépasse aujourd’hui les 600 000 écoutes sur Spotify, en faisant le
plus grand succès du jeune artiste à ce jour. Il lui permet aussi de se
produire devant plusieurs milliers de personnes à Saint-Pée-sur-Nivelle lors de
l’événement. « On a
cette volonté de représenter de plus en plus le rap local. Et comme nous ne
sommes pas nombreux, il y a une vraie solidarité », résume Pisoo.
Faire valoir son identité, un moyen de militer et de se
démarquer
Si côté espagnol le rap basque se mêle volontiers à
d’autres esthétiques, du reggae au dancehall comme pour la rappeuse La Basu ou
Gatom, dans une veine souvent festive, la tonalité se veut plus frontale et
engagée dans le Pays basque nord. «
Ce sont des esthétiques différentes, observe François
Maton. Il existe une
scène biarrote et bayonnaise plus festive, avec des artistes comme BolZed, mais
la plupart sont dans une dynamique militante, liée à la langue, à la culture
basque, à l’antifascisme ou à l’antiracisme. Ce sont des causes présentes sur
cette scène, comme sur le territoire plus largement, même si l’extrême droite
nous gangrène de plus en plus, comme partout. »
Un constat que partage Pisoo. Le jeune rappeur explique s’être mis à écrire en basque après sa rencontre, au lycée, avec un membre de RTZ Kolektiboa. « Ils font du rap politisé, avec des mots forts », décrit-il, citant aussi ØDEI comme une source d’inspiration : « Quand j’ai commencé à rapper, c’était la seule référence de rappeur basque autour de moi. »
Originaire d’Urrugne, ØDEI développe un rap
conscient, imprégné de son territoire : «
Il vient du bertso, une pratique poétique traditionnelle en langue
basque, décrit François Maton. Il est venu au rap petit à petit, avec
une écriture très sombre et engagée. »
Faute de véritables têtes d’affiche ou
d’exposition médiatique nationale, ces artistes dessinent une autre
cartographie du rap, loin des centres habituels. Pour DJ Wall, cette
singularité peut même devenir un atout, un moyen de se démarquer. Dans les
colonnes de Sud Ouest, il expliquait inciter les jeunes rappeurs « à revendiquer qu’ils sont d’ici, à
utiliser des mots basques. Il y a un million de rappeurs en France. S’ils
veulent réussir, il faut qu’ils affirment leur identité. »
Aujourd’hui, l’Atabal poursuit son travail
d’accompagnement auprès des artistes locaux et cherche à multiplier les
passerelles à l’international. «
Il est difficile pour une langue minorisée de se développer sur le territoire
français, au vu de l’histoire et du fonctionnement de l’industrie,
souligne le programmateur de la salle. Mais
il y a des ponts à aller chercher en Bretagne, en Islande, en Italie, en
Irlande, dans d’autres pays où les langues minorisées ont su trouver leur place
dans le hip-hop. »
Langue rugueuse, percussive, aux origines incertaines,
parfois considérée comme la plus vieille d’Europe, le basque apparaît alors
comme plus qu’un simple marqueur identitaire, mais comme un outil pour les
rappeurs désireux de se faire entendre au-delà des marges qu’on leur assigne. Une démarche résolument
hip-hop.
[Photo : Pisoo - source : www.rfi.fr ]

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