sexta-feira, 15 de maio de 2026

Au Pays basque, un rap en quête de reconnaissance

Longtemps absent du paysage musical local, le rap commence à s’imposer au Pays basque. Entre salles de concert, studios indépendants et initiatives locales, une scène encore fragile se développe, portée par de jeunes artistes qui font parfois de la langue basque, un outil de militantisme et de distinction.

Le jeune rappeur basque Pisoo en concert 

Écrit par Pablo Patarin

Paris a Gims et Oxmo Puccino, le 93 a Vald ou Kaaris, Marseille a Jul, SCH et IAM, Toulouse a Bigflo et Oli, Roubaix a Gradur... Le rap français s’est en partie construit par les scènes locales. Dans ce paysage, le Pays basque reste en marge. Comme d’autres territoires marqués par une langue et une identité propres, il peine à faire émerger des figures installées dans le paysage national. 


Il y a quelques années, Baby Neelou, de Biarritz, était parvenu à briser ce plafond de verre, sans pour autant revendiquer un quelconque ancrage territorial. Un cas révélateur d’un territoire où le rap n’a pas pris racine, ni acquis de réelle crédibilité dans l’industrie. Pourtant, sans atteindre un succès mainstream, une scène commence à se structurer. Des artistes locaux s’imposent progressivement, en utilisant parfois la langue basque pour porter leur voix.

Un écosystème en construction

L’histoire du rap au Pays basque reste récente. Dans les années 1990, côté espagnol, le groupe Negu Gorriak fait figure de référence avec un rock hybride, mêlant rap et reggae, nourri notamment par l’influence de Public Enemy.

 

Côté français, la scène est embryonnaire. Quelques têtes émergent dans les années 2010 à Biarritz, comme le collectif Party Sèche, le rappeur Trankil Trankil ou le Basque d’adoption Grems, en lien avec une scène street-art très active. À la même époque, l’une des premières propositions de rap en langue basque s’impose avec le groupe 2zio, dont est issu ØDEI, aujourd’hui considéré comme l’une des têtes d’affiche du rap basque contemporain.

Dans ce paysage encore en construction, l’Atabal joue un rôle central. La salle de musiques actuelles de Biarritz soutient depuis 2005 la création locale. Mais ce n’est qu’au début des années 2010 que le rap intègre sa programmation. « Nous sommes un territoire de metal, de punk-rock, où le rap était quasi-inexistant », explique François Maton, programmateur et directeur de la structure. « Quand je suis arrivé en 2012, j’ai voulu défendre le rap, même si la scène locale était restreinte. On a commencé à programmer des artistes hip-hop, à développer des ateliers d’écriture rap, de MAO, ou de musiques urbaines avec des scolaires », poursuit-il.

Progressivement, la salle construit une offre régulière autour du hip-hop. « Il y avait un public pour du rap conscient et militant, comme Kery James ou Youssoupha », précise-t-il. En programmant ces artistes et en multipliant les actions de médiation, l’Atabal contribue à ancrer l’esthétique rap à l’échelle locale. Depuis l’après-COVID, la structure a encore élargi son offre en se tournant vers des artistes au style plus moderne, accueillant notamment Roméo Elvis, Caballero & JeanJass ou Lomepal...

Rappeurs émergents

En parallèle, certains acteurs se sont employés à faire grandir la scène de l’intérieur. C’est le cas du Bayonnais William Giddings, alias DJ Wall, qui œuvre depuis plus de dix ans au développement du rap local. À Anglet, il a fondé le studio Perception, où il met ses compétences d’ingénieur du son et de beatmaker au service des jeunes artistes du territoire.

Parmi eux, Pisoo incarne la nouvelle génération. À seulement 20 ans, le rappeur de Saint-Jean-Pied-de-Port cumule près de 17 000 auditeurs mensuels sur Spotify et enchaîne les scènes locales, notamment en première partie de Ziak ou Theodort à l’Atabal, sans pouvoir encore vivre pleinement de son art. « Le basque est ma langue maternelle, et j’ai passé toute ma scolarité dans une filière immersive en basque », raconte-t-il. Nourri adolescent par les titres de Sexion d'Assaut, il se tourne rapidement vers un rap mélodieux, aussi introspectif qu’« ambiançant », alternant entre basque et français dans ses textes.

Un cap est franchi en 2025. À l’occasion de Herri Urrats, fête annuelle organisée par les ikastolas - les écoles associatives en langue basque - afin de financer leurs activités, le duo du Pays basque sud Dupla est choisi pour interpréter la chanson officielle de l’événement. Le groupe invite Pisoo sur un featuring. Le morceau dépasse aujourd’hui les 600 000 écoutes sur Spotify, en faisant le plus grand succès du jeune artiste à ce jour. Il lui permet aussi de se produire devant plusieurs milliers de personnes à Saint-Pée-sur-Nivelle lors de l’événement. « On a cette volonté de représenter de plus en plus le rap local. Et comme nous ne sommes pas nombreux, il y a une vraie solidarité », résume Pisoo.

Faire valoir son identité, un moyen de militer et de se démarquer

Si côté espagnol le rap basque se mêle volontiers à d’autres esthétiques, du reggae au dancehall comme pour la rappeuse La Basu ou Gatom, dans une veine souvent festive, la tonalité se veut plus frontale et engagée dans le Pays basque nord. « Ce sont des esthétiques différentes, observe François Maton. Il existe une scène biarrote et bayonnaise plus festive, avec des artistes comme BolZed, mais la plupart sont dans une dynamique militante, liée à la langue, à la culture basque, à l’antifascisme ou à l’antiracisme. Ce sont des causes présentes sur cette scène, comme sur le territoire plus largement, même si l’extrême droite nous gangrène de plus en plus, comme partout. »

Un constat que partage Pisoo. Le jeune rappeur explique s’être mis à écrire en basque après sa rencontre, au lycée, avec un membre de RTZ Kolektiboa. « Ils font du rap politisé, avec des mots forts », décrit-il, citant aussi ØDEI comme une source d’inspiration : « Quand j’ai commencé à rapper, c’était la seule référence de rappeur basque autour de moi. »  

 

Originaire d’Urrugne, ØDEI développe un rap conscient, imprégné de son territoire : « Il vient du bertso, une pratique poétique traditionnelle en langue basque, décrit François Maton. Il est venu au rap petit à petit, avec une écriture très sombre et engagée. »

Faute de véritables têtes d’affiche ou d’exposition médiatique nationale, ces artistes dessinent une autre cartographie du rap, loin des centres habituels. Pour DJ Wall, cette singularité peut même devenir un atout, un moyen de se démarquer. Dans les colonnes de Sud Ouest, il expliquait inciter les jeunes rappeurs « à revendiquer qu’ils sont d’ici, à utiliser des mots basques. Il y a un million de rappeurs en France. S’ils veulent réussir, il faut qu’ils affirment leur identité. »

 

Aujourd’hui, l’Atabal poursuit son travail d’accompagnement auprès des artistes locaux et cherche à multiplier les passerelles à l’international. « Il est difficile pour une langue minorisée de se développer sur le territoire français, au vu de l’histoire et du fonctionnement de l’industrie, souligne le programmateur de la salle. Mais il y a des ponts à aller chercher en Bretagne, en Islande, en Italie, en Irlande, dans d’autres pays où les langues minorisées ont su trouver leur place dans le hip-hop. »

Langue rugueuse, percussive, aux origines incertaines, parfois considérée comme la plus vieille d’Europe, le basque apparaît alors comme plus qu’un simple marqueur identitaire, mais comme un outil pour les rappeurs désireux de se faire entendre au-delà des marges qu’on leur assigne. Une démarche résolument hip-hop.


[Photo : Pisoo - source : www.rfi.fr ]

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